21 avril 1910 : Les artistes sont-ils malpolis ?

 « Les artistes sont des rustres ! » s’écrit Robert Pellevé de la Motte-Ango, marquis de Flers, un ancien camarade du lycée Condorcet. Ce fils de sous-préfet a préféré le monde des planches à celui des ministères, les tirades de comédies légères aux discours d’inauguration de nouvelles écoles.

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Mon ami Robert, le très distingué Marquis de Flers

Dans la maison familiale de sa femme où il m’a invité, à Marly-le-Roi, il me tient des propos peu amènes sur le monde du spectacle. Comme descendant d’une noble et respectable famille de Normandie, il peine à supporter le « manque complet d’éducation » des acteurs et des auteurs qu’il côtoie maintenant chaque jour.

Anna de Noailles ? «  Elle n’écoute qu’elle. Impossible d’en placer une, tellement elle est bavarde. Elle n’enchaîne que de longs monologues. Lorsqu’elle entre dans une pièce, on a l’impression qu’elle la remplit d’un coup totalement et quand elle la quitte, on dirait qu’une foule s’en va ! »

Anna de Noailles

Son appréciation la plus dure vise Pierre Loti, l’officier de marine -et fier de l’être – devenu écrivain célèbre et toujours passionné de voyages.

«  Il est toujours ridicule à plastronner avec toutes ses médailles, fier comme un paon, la peau du visage poudrée et le menton relevé. Pendant une soirée, il peut s’isoler dans un coin et ne pas décrocher un mot, y compris à ses hôtes, alors qu’il devisait gaiement, en venant, avec le chauffeur du taximètre. Jeux de mots douteux et contrepèteries constituent en outre son fonds de commerce. Victorien Sardou, mon beau-père, l’avait un jour bien remis à sa place… »

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Pierre Loti, menton relevé, visage poudré…

Je demande à en savoir plus. Robert ne se fait pas prier : « Loti avait écrit à beau-papa une lettre dont l’adresse était ainsi rédigée : Victorien Sardi, à Marlou. »

Mon beau-père lui a répondu, en commençant son courrier en ces termes : « Mon cher Pierre Loto, Capitaine de Vessie ! »

April 21, 1910: Are Artists Ill-Mannered?

« Artists are nothing but boors! » exclaimed Robert Pellevé de la Motte-Ango, Marquis de Flers, a former classmate from the Lycée Condorcet. This son of a sub-prefect ultimately preferred the world of the stage to that of government ministries, choosing the lines of light comedies over the inaugural speeches of new schools.

In the family home of his wife in Marly-le-Roi, where he invited me, he shared some rather unkind thoughts regarding the world of show business. As a descendant of a noble and respectable family from Normandy, he finds it difficult to endure the « complete lack of breeding » among the actors and authors he now rubs shoulders with every day.

Take Anna de Noailles, for instance? « She listens only to herself. It’s impossible to get a word in edgewise, so talkative is she. She delivers nothing but long monologues. When she enters a room, one feels as though she fills it entirely in an instant—and when she leaves, it feels as if a whole crowd has departed! »

His harshest judgment is reserved for Pierre Loti, the naval officer—proudly so—turned famous writer, forever a passionate traveler.

« He is always ridiculous, strutting about with all his medals, proud as a peacock, his face powdered and his chin held high. During an evening, he might isolate himself in a corner and not utter a single word, even to his hosts—this despite having chatted gaily with the taxi driver on the way over. Doubtful puns and spoonerisms are, furthermore, his stock-in-trade. Victorien Sardou, my father-in-law, once put him firmly in his place… »

I asked to hear more. Robert did not need to be asked twice: « Loti had written a letter to my father-in-law, with the address written as follows: *Victorien Sardi, in Marlou.* »

My father-in-law replied, beginning his letter with these words: « My dear Pierre Loto, Captain of the Chamber-Vessel! »

3 mars 1910 : Les bonds du fauve dans un théâtre

Le lieutenant de hussard prussien, confiant dans son pouvoir de séduction, glisse sa main dans celle d’Anne-Charlotte. A chaque pas, il sent le froissement de la robe cintrée de la belle aristocrate contre son pantalon d’uniforme, la douceur d’un tissu féminin contre la toile rêche. L’essence d »Ambre Antique » de Coty l’enchante dès qu’il s’approche pour lui glisser un mot.

Anne-Charlotte laisse agir son charme et sert doucement les doigts de l’officier qu’elle trouve musclés mais fins.

Cet après-midi, le couple improbable réunissant l’espionne et l’adjoint d’attaché militaire allemand, a choisi de profiter de la future saison russe, de découvrir les prochains ballets qui feront les joies de la foule au Théâtre du Châtelet.

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Il assiste à une répétition grâce à la « carte de circulation » d’Anne-Charlotte de Corcelette : ce précieux sésame donne accès aux loges des artistes, aux sièges d’une salle vide car fermée au grand public permettant d’avoir une vue imprenable sur l’entraînement des danseurs issus du ballet impérial de Saint-Pétersbourg, d’entendre l’orchestre s’accorder avant de s’élancer dans l’interprétation des dernières pages fiévreuses écrites par Stravinsky qui produit dans l’urgence.

Nos deux tourtereaux s’assoient dans la pénombre, placés par le gardien du théâtre qui connaît bien Anne-Charlotte. Un peu plus loin à droite, on devine la stature imposante du producteur Serge de Diaghilev qui cache le frêle Stravinsky continuant à composer pendant que l’on joue ses lignes créées le matin même.

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Serge de Diaghilev

Tous les sens sont mis à contribution : des sons originaux, des décors dont les couleurs chatoyantes font oublier le pâle noir et blanc des ballets français, une chorégraphie faite de danses traditionnelles coupées d’élans très modernes, des costumes rappelant aussi bien la Cour de Catherine II que celle d’un sultan d’Orient. La prochaine saison mélange savamment le folklore des steppes et l’ambiance des Mille et une Nuits ; un oiseau de feu frôle les femmes lascives d’un harem ; des chevaliers encouragés par des fées font preuve de bravoure ; des magiciens protègent des belles menacées par la folie des hommes et les caprices de mystérieuses divinités.

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Un costume des Ballets russes

Anne-Charlotte est aux anges. Elle retire sa main de celle du lieutenant allemand inculte qui l’ennuie depuis de longues minutes et l’empêche de profiter pleinement du spectacle. Le jeune officier s’en aperçoit, regarde sa montre et prend congé, proposant un autre rendez-vous accepté du bout des lèvres par celle qui ne lui jette qu’un vague regard en le quittant.

Anne-Charlotte, enfin seule, se laisse emporter par le rêve d’Orient qui hypnotisera demain tout Paris. La Russie comme personne ne l’a jamais vue, un pays qui a changé depuis Napoléon, des contrées plus mystérieuses que les récits français du XIXème siècle pouvaient le laisser supposer.

Soudain, le miracle.

Un être presque surnaturel, aux muscles de caoutchouc et doué d’une vivacité de fauve, s’élance sur scène. Un saut de plusieurs mètres, puis deux et enfin un troisième encore plus impressionnant. Nijinski qui est en passe de devenir le danseur le plus célèbre d’Occident, traverse l’espace sans effort apparent. Sa respiration et sa concentration ont raison de son poids : il vole presque.

Anna-Charlotte tremble soudain devant cet homme exceptionnel à la gestuelle érotique, au corps parfait, à la détente de mâle sauvage. Oubliés, d’un coup, les officiers que le Deuxième Bureau lui demande de côtoyer, évaporé son mari Jules fonctionnaire et juriste : ne reste que Nijinski et sa démarche de panthère rattrapant sa proie prête à se laisser dévorer pourvu que cela lui procure quelques plaisirs. Les frissons envahissent l’élégante qui se lève alors pour être remarquée de l’artiste si fascinant.

Le danseur descend de la scène au même moment et se dirige vers elle. Anne-Charlotte ne sait plus quelle contenance adopter. Une main dans les cheveux, une autre serrant son chapeau. La passion soudaine la rend toute gauche.

Nijinski pose un instant ses yeux noirs sur le diamant de son collier qu’un projecteur fait briller par hasard mais il reste indifférent. Ses pas le mènent en fait à Diaghilev, le mentor, le grand frère, le maître.

Lorsque les deux hommes se retrouvent, le producteur russe passe une main sur les hanches de Nijinski qui se cambre légèrement. Il profite de l’obscurité pour l’embrasser dans le cou, d’un mouvement aussi fougueux que bref.

Anne-Charlotte regarde, interdite, avec sa main gantée de blanc cachant sa bouche grande ouverte de surprise. Elle grave dans sa mémoire cette manifestation de passion entre les deux invertis ; ces deux êtres qui ont décidé de bouleverser tous les tabous, toutes les règles de notre époque. Ces deux Russes vont entraîner notre siècle dans un bond en avant gigantesque, à couper le souffle.

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3 décembre 1909 : Je préfère les femmes « en cheveux »

Insupportable ! Je me penche à droite, puis à gauche. En me redressant complètement, j’arrive enfin à voir la scène et la pièce de Feydeau jouée ce soir à la Comédie Royale, rue de Caumartin. Je peste contre l’immense chapeau de la dame de devant : des fleurs et des plumes bizarres agencées de façon complexe, tout en hauteur. Il ne manque que les faux fruits qui ornent, en revanche, le couvre-chef de sa voisine.

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Les chapeaux magnifiques et spectaculaires des années 1900

Tout cela est exaspérant. Le théâtre a beau mettre dans son règlement intérieur que les chapeaux sont interdits dans la salle, les ouvreuses n’osent pas faire de réflexions à quelques grandes dames qui ignorent superbement cette disposition. Ces dernières n’imaginent pas de paraître tête nue, « en cheveux », dans la rue, au restaurant ou au théâtre.

Je suis à présent droit comme un « i » et profite d’un angle de vision retreint entre deux plumes de l’élégante de devant qui reste indifférente à ma gêne. Je reste ainsi un bon quart d’heure dans cette position raide qui me permet de ne pas rater les évolutions de la scène de ménage grotesque qui ouvre la pièce à succès « Feu la Mère de Madame ».

Soudain, une main gantée de blanc se pose délicatement sur mon épaule. Une jeune femme toute menue, assise derrière moi, me glisse à voix basse, à l’oreille, avec timidité mais aussi beaucoup de tact : « Pardon Monsieur de vous importuner. vous êtes grand, savez-vous. Pouvez-vous, si cela vous est possible, vous caler un peu dans votre fauteuil ? Vous serez mieux assis et je pourrai ainsi regarder la pièce. Votre tête dépasse très largement votre fauteuil et je ne vois, moi qui suis petite, malheureusement rien.»

Je pousse un profond soupir, réfléchis, pèse le pour et le contre, pour lui répondre enfin :

«  Ne craignez-rien, chère Madame, je sors ! »

Furieux, je dérange toute la rangée avec brusquerie puis quitte la salle… non sans avoir réclamé au vestiaire, sur un ton sec, mon beau chapeau melon.

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