23 avril 1910 : Ah, ces instituteurs pacifistes !

Un groupe d’instituteurs qui chante l’Internationale ? La scène aurait été impossible il y a quelques années encore. C’est pourtant ce à quoi j’ai assisté dans un train hier. Un peu surpris, j’ai interrogé mes compagnons de voyage. Ils avaient moins de trente ans et leur scolarité à l’École normale paraissait encore toute fraîche. Ils étaient tout heureux de s’affirmer « socialistes ».

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Nos instituteurs sont-ils vraiment tous devenus pacifistes ?

Le plus vif et le meneur de la bande me confie : «  Nous devons tourner le dos au passé. Nous n’avons plus rien à voir avec les vieux instituteurs gambettistes et radicaux. Nous ne croyons pas à la Revanche et nous abhorrons tous les discours guerriers. Le problème de l’Alsace et de la Lorraine mérite d’être complètement repensé et nous ne pouvons envisager une reconquête par les armes. Nous sommes pacifistes et souhaitons une paix universelle. Abolissons les frontières, rassemblons tous les hommes de bonne volonté ! Il vaut mieux améliorer le sort des travailleurs qu’acheter des canons ! »

Il m’explique qu’il se refuse d’apprendre à ses élèves les chants guerriers et les poèmes patriotiques que nous connaissons par cœur depuis notre enfance. « La dernière classe » et « Tu seras soldats » sont, pour lui, des vers et des couplets ridicules. Ils ne correspondent plus au monde d’aujourd’hui.

Je lui demande comment s’est passé son service militaire. Sa réponse est lapidaire :

« Un vraie torture. J’ai essayé d’être un chef de section humain dans une armée brutale et idiote. Je me suis focalisé sur le ré apprentissage de la lecture aux pauvres appelés qui avaient tout oublié de l’école. A la fin du service, il m’ont proposé d’être officier de réserve. J’ai refusé. »

Je laisse mes compagnons entonner un nouveau chant socialiste et me plonge dans quelques réflexions. Nos enfants passant entre les mains de ces jeunes gens feront-ils les soldats fiables dont la France a besoin pour sa défense ? En Allemagne, les instituteurs sont-ils aussi pacifistes ?

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Nos enfants entre les mains d’instituteurs qui chantent l’Internationale… Est-ce sympathique ou dangereux ?

9 avril 1910 : Mon fils juge mon argot

« Votre argot reste incompréhensible ! Je vais vous citer deux exemples. Pourquoi dites-vous à tout bout de champ : Ohé, Lambert ! Ou – et cela vous fait bizarrement rire – On dirait du veau ! » J’écoute attentivement Barret Wendel, professeur américain venant dîner à la maison, amoureux de la France, qui a décrit notre pays dans son livre « The France of Today .»

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A la sortie du lycée Condorcet, nous nous interpellions entre camarades, par des « ohé Lambert » aussi bruyants qu’incompréhensibles pour chaque passant du quartier.

J’avoue avoir un peu de mal à lui apporter des réponses satisfaisantes. « Ohé Lambert » date plutôt de la fin du Second Empire. On le criait dans la rue quand on était étudiant ou en permission pendant le service militaire. Cela avait surtout son petit effet quand on croisait des policiers ou des gendarmes. Un cri séditieux ? Une moquerie vis à vis des autorités ? Une marque de dérision ? Nul ne sait trop.

Je m’entraîne à prononcer à nouveau ces mots un peu idiots et me retourne vers mon fils aîné Nicolas, 14 ans, et lance, en lui tapant dans le dos, un : « Ohé Lambert ! » bien senti. L’adolescent me regarde un peu ahuri : « Père, je n’ai jamais entendu une expression pareille, aussi surannée. » Ne voulant pas perdre contenance, je rétorque : »On dirait du veau !». Nicolas part alors d’un franc éclat de rire, entraînant dans son sillage Barret Wendel. « Mais ce sont des termes complètement oubliés ! Dans ma classe, ce que nous disons est autrement espatrouillant ! » Je me plonge dans mon assiette, un peu décontenancé. C’était pourtant bien de ponctuer ses moqueries sur toute chose par un « on dirait du veau », jeté négligemment. Cela donnait le sentiment que l’on était « dans le vent ».

Nicolas conclut notre échange par une locution toute nouvelle que je vais me dépêcher d’employer auprès de mes collègues de bureau: « Mon cher Papa, j’ai le regret de vous dire que votre expression est complètement tombée… en quenouille ».

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Chers lecteurs

Aujourd’hui, ce site atteindra sa millionième visite. Chiffre rond et énorme pour un rédacteur qui ne pensait pas, à la création de ce journal, il y a deux ans et demie, que la Belle Epoque pouvait intéresser autant le public d’aujourd’hui.

Ce chiffre symbolique est un encouragement à continuer de vous divertir, sans prétention, avec cet « Olivier le Tigre » qui ne cesse de nous faire des clins d’oeil de son lointain passé.

Merci à l’équipe du Monde qui sélectionne ce journal, merci à mon éditeur qui a souhaité reprendre l’esprit de ce travail pour en faire un livre et merci à vous pour vos commentaires écrits, vos interpellations, précisions…. et votre humour. 

Comme vous pouvez le constater, nous construisons ensemble tout un décor d’une pièce de théâtre gigantesque qui va aboutir à la Grande Guerre, un tableau impressionniste jamais terminé dont on recule chaque jour les bords. Cela se fait par petites touches répétées, en abordant toutes les disciplines, en variant les angles d’approche (le monde professionnel, la diplomatie, les arts, les faits divers, la famille, le public ou l’intime, les gens célèbres et les anonymes….) et en restant toujours un peu « léger » pour ne pas lasser. Derrière ce décor, rassurez-vous, il y a toujours un gros travail de documentation… complété par un effort d’écriture. Je vous le dois.

La récompense de ces efforts, tôt le matin avant de partir pour mon vrai bureau et tard le soir quand les enfants sont couchés, c’est en bonne partie vos visites, de plus en plus nombreuses.

Un million… j’en suis tout ému.

L’auteur.

6 avril 1910 : Ma fille préfète ?

Les enfants ont parfois des réparties aussi étonnantes qu’inattendues. Pour aller chercher le pain, en visite chez des amis habitant un petit bourg à côté de Versailles, Le Chesnay, nous décidons d’aller, avec ma fille Pauline, 5 ans, à Vaucresson, en passant par la forêt de Fausses Reposes.

Ballade bucolique, bourgeons sur les arbres, jonquilles, bâton à la main et discussion en plein air à n’en plus finir avec une gamine bavarde.

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La forêt de Fausses Reposes au printemps

En père pédagogue du dimanche, j’explique, solennellement, à ma mouflette, qu’à travers les bois, nous allons franchir, sans nous en rendre compte, la « frontière » entre deux départements : la Seine-et-Oise où habitent nos hôtes chesnaysiens et la Seine où se fabrique le bon pain de Vaucresson. J’en profite pour une petite leçon d’instruction civique. Quel est le chef-lieu de la Seine-et-Oise ? Versailles ! Le chef-lieu de la Seine ? Paris. Ma fille ne comprend guère mais écoute. Elle semble toujours attentive quand j’enchaîne la suite de mon exposé sur les préfets : « le grand chef du département ! », celui qui régente police et finances, cette main invisible et bienveillante qui veille jour et nuit sur notre sécurité et notre bien-être.

Un peu vantard, je ne peux m’empêcher de dire que je travaille tous les jours avec le patron de tous les préfets de France : « avec le chef des chefs » déduit Pauline perspicace, qui commence à bien saisir les entrelacs de l’organigramme de notre prestigieuse administration républicaine.

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L’imposante préfecture de Seine-et-Oise, à Versailles

Je lui donne les noms des préfets des départements que je viens de citer, histoire de mieux montrer que son papa est bien introduit dans le saint des saints qu’est le ministère de l’Intérieur. Gonflé d’importance, Artaban oubliant toute modestie, je m’étale : «Messieurs  Justin de Selves et Autrand, je les vois souvent, ils sont un peu sévères mais ils font très bien leur travail » . Pauline sent qu’une bonne part du prestige paternel lui est exposée dans ces longues phrases dont elle ne saisit pas tout le sens. L’essentiel est qu’elle retienne que, dans le monde des grandes personnes, son papa est quelqu’un d’important. Quelque part entre le ministre et les préfets, rien de moins.

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Auguste Autrand, préfet de Seine-et-Oise

Comprenant, à point nommé, que puisqu’elle est issue d’une lignée aussi prestigieuse, elle ne peut démériter, ma Pauline me pose alors une question : « Papa, tu sais ce que je vais faire quand je serai une grande personne ? » Menton en avant, port de tête de reine, son regard noisette s’affirme d’un coup et se plonge dans le mien en signe de volonté inflexible. Elle s’arrête net et me laisse chercher. Je n’ose rien dire à haute voix : si je me trompe, ma fille regrettera amèrement que je ne devine pas ce qu’elle a en tête.

Les différentes situations et métiers défilent comme dans un livre d’images. Rien n’est trop beau pour Pauline qui relèvera tous les défis d’un XXème siècle qui s’ouvrira enfin aux femmes. Pilote d’aéroplane ? Docteur ? Mais non, je n’y suis pas. Dans la droite ligne de notre conversation, ma fille pourrait être le première « préfète » ! Je passe la main dans les cheveux de l’enfant qui guette malicieusement mon trouble interrogateur en restant silencieuse.

Indulgente devant mon incapacité à trouver du premier coup, elle repose sa question dans des termes presque identiques : « Tu sais ce que je vais faire plus tard, quand je serai grande ? » Procureur, professeur, banquière ? J’imagine déjà sa tête d’adulte et un corps de femme caché par tel ou tel habit prestigieux. Je me vois l’encourageant pour grimper dans ces mondes très masculins.

Au bout de cinq à dix minutes d’attente et d’interrogations aussi variées que vaines, Pauline me donne enfin, en articulant lentement pour je la comprenne bien, la réponse, sa réponse :

« Papa, quand je serai grande, je ferai… des bons repas ! »

29 mars 1910 : « Les études rendent les femmes laides »

 « Je suis frappé par la laideur des jeunes femmes qui font des études : leurs traits tirés, leurs yeux bouffis par l’effort, leur teint jauni des suites de l’enfermement dans des espaces clos, sans parler de leur dos courbé. Si leur mémoire reste bonne, on regrette leur absence d’imagination, leur pensée sans profondeur, leur traditionnelle intuition qui ne peut remplacer un esprit de synthèse défaillant ni de médiocres capacités déductives. » La charge de Charles Turgeon, professeur d’économie à la faculté de droit de Rennes, est sans appel et sans nuance. Dans ce dîner en ville, peu osent pourtant lui tenir tête.

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La Sorbonne s’ouvre encore très peu aux femmes

Notre université ne s’est ouverte aux étudiantes que de façon presque honteuse, dans une société qui ne veut pas de femmes savantes. Jeanne Chauvin a prêté serment récemment pour devenir avocate sous les ricanements d’une partie de la presse et des chansonniers et Madeleine Brès, la première à décrocher le titre de docteur, n’a guère convaincu le grand public qui gloussait de voir une femme « carabine ».

Pour beaucoup, la place de nos compagnes demeure le foyer, l’éducation des enfants et les soins d’un mari, seul autorisé, du moins dans les milieux bourgeois, à occuper une fonction rémunératrice. Pensez-donc, leur tempérament nerveux, leur fragilité, leur douceur même, les rend inaptes aux métiers d’hommes, scientifiques ou juridiques, et aux lourdes responsabilités !

Maternité, esthétique et économie de la maisonnée : voilà leur trio gagnant, leur mission fondamentale que seule une perversion de l’esprit pourrait modifier.

Les féministes insistent sur la liberté des femmes qui doit se matérialiser par leur libre accès aux études et à une profession intellectuelle les dispensant d’un mariage arrangé où seule la dot compte. Ils crient dans le désert face à une population indifférente voire hostile. Même Colette Yver, femme écrivain très lue, dénonce les intellectuelles « intransigeantes » à l’âme froide et aux « moeurs presque masculines ».

L’opinion publique évolue lentement. La femme médecin trouve, depuis cinq ans, plus facilement sa place que l’avocate. Le rôle protecteur du docteur sied en effet plus facilement à celles qui restent appréciées pour leurs qualités maternelles. En revanche, le maniement des codes civil et pénal, la rigueur cartésienne du droit, devraient rester un apanage masculin, pense le Français de la rue.

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La femme avocat continue à faire sourire dans la France des années 1910

Le professeur Turgeon ne trouve pas ce soir de contradicteur. Mon épouse le regarde, navrée, mais se tait, les yeux rivés sur son assiette. Pour ma part, je ne veux pas engager une polémique, isolé, au milieu de convives qui ne se connaissent pas suffisamment et qui ont hoché la tête d’approbation quand il parlait.

Notre fille Pauline fera des études. Nous la soutiendrons car elle vivra seule ce qui sera un véritable combat. Et j’espère que d’ici là, elle pourra s’appuyer sur un autre guide des carrières que celui que j’ai à la maison. L’ouvrage commence, au chapitre « métiers pour les dames » par la phrase : « la carrière la plus abordable pour la femme, celle qui lui convient le mieux, c’est assurément le mariage. »

19 mars 1910 : Au bagne, évitez le chocolat !

La lame jaillit. Ernest sait qu’il ne peut plus reculer : il saisit son compagnon d’infortune à la gorge et lui plonge son poignard dans le gras du ventre. Le geste est brusque, violent et désespéré. L’assassin reste hébété devant sa victime qui s’affaisse, de tout son poids dans la terre humide, devant lui, avec de sourds grognements de douleur.

Ernest, dans un état de demi-conscience, jette au loin son arme et marche à pas lents vers un gardien presque endormi dans sa guérite, pour se rendre. Il est immédiatement jeté au cachot, dans l’endroit le plus chaud et nauséabond du camp, pendant qu’un infirmier tente de sauver celui qui a été poignardé.

Le lendemain, dans ce bagne non loin de Saint-Laurent-du-Maroni en Guyane, Ernest explique son geste aux autorités :

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Le bagne en Guyane est un monde où même l’évasion devient un vrai cauchemar

«  J’ai plongé un couteau dans le ventre d’Auguste pour défendre ma réputation. Depuis plusieurs jours, il m’offrait des vêtements et un peu de vin. Il me parlait doucement devant les autres, avec de longs regards. Et puis hier, il m’a invité à m’assoir à côté de lui pour goûter le chocolat qu’il avait préparé dans son vieux gobelet en fer. Je ne pouvais pas rester sans réagir. Si je ne faisais rien, j’allais être considéré comme sa « femme », son « môme », sa « marquise ».

Le chef du camp, pour être sûr de bien comprendre, se risque à une question qu’il trouve très embarrassante : «  Auguste s’apprêtait à vous obliger à être… pédéraste, pour lui ? »

Ernest baisse la tête en écartant de son front un de ces énormes moustiques qui viennent sucer le sang et la sueur des pauvres hères de ce coin perdu. Il complète : « Si j’acceptais, je serais devenu le jouet de tous les caïds du camp, un jour ou l’autre. A la merci du plus fort d’entre eux… »

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Le bagne, zone où le droit n’existe plus sinon celui du plus fort. Dans une chaleur étouffante et la boue, quelques centaines de corps décharnés qui ont été de vrais êtres humains quand ils étaient en métropole et qui ne sont plus que de pauvres types qui luttent pour leur survie et tombent, chaque jour, comme des mouches. L’absence de soins, les coups, les privations sans explication, le sadisme des matons, l’absurdité d’un travail qui ne produit rien. Et puis, l’absence de femme et la promiscuité qui conduisent à tous les dérèglements et à l’homosexualité forcée.

Toujours le même code ou rituel : une tasse d’un chocolat fort cher sous ces contrées, boisson obtenue sous le manteau. Celui qui accepte le breuvage trouve un protecteur auquel il devra se soumettre totalement, dans ce monde de brutes épaisses. Celui qui refuse risque de défendre chèrement son indépendance et son honneur.

Alors Ernest n’avait pas le choix. Entre le chocolat et le couteau, il a choisi le couteau.

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L’embarquement pour le bagne en Guyane

17 mars 1910 : Le violon, l’instituteur et le curé

Les fidèles de la procession s’arrêtent, stupéfaits. Par la fenêtre d’une maison de la rue Victor Hugo, dans cette petite ville tranquille non loin de Niort, ils entendent s’échapper les mesures de la Marseillaise. L’hymne national est joué avec vigueur, au violon, par l’instituteur qui rythme chacun de ses coups d’archet par un petit claquement de pied « tac, tac, tac ». L’air est entraînant mais paralyse, un instant, de stupeur les catholiques très pratiquants qui marchaient jusqu’à présent les mains jointes. Après avoir repris leurs esprits, les réactions courroucées ne se font pas attendre : les uns se signent, horrifiés, tandis que d’autres lèvent le poing furieux en criant « Satan ! Satan !».

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Dans une toute petite ville tranquille, non loin de Niort…

Le surlendemain, le maître d’école reçoit une lettre de l’inspection académique où son comportement est blâmé. Selon les termes du courrier, il a « inutilement provoqué l’Église » par une manifestation jugée « aussi indécente que puérile ».

Fin du premier épisode.

Plusieurs mois après, l’affaire rebondit et continue à faire des vagues. Le fonctionnaire musicien a saisi le Conseil d’Etat pour contester la sanction morale dont il fait l’objet. Plusieurs associations départementales d’enseignants le soutiennent et demandent audience au ministre de l’Instruction publique. Quant à l’évêque local, il exige au contraire le renvoi pur et simple de l’intéressé en considérant que la liberté du culte a été gravement mise en cause.

Des parlementaires de droite comme de gauche s’emparent du dossier tandis que la presse nationale commence à préparer des articles aux titres vengeurs.

Hier, Briand me donne alors l’ordre de stopper cette machine infernale qui risque, ni plus ni moins, de gravement troubler les prochaines sessions parlementaires.

Aujourd’hui, les protagonistes de cet incident sont donc tous dans mon bureau et nous nous efforçons de trouver une porte de sortie honorable pour chacun. L’objet du « délit », le violon, est posé sur la table de dégagement à côté de moi.

Un cardinal, deux évêques, trois présidents d’associations d’instituteurs, le maire de la commune, le député, le recteur et l’inspecteur d’académie s’échauffent autour de la table et font part de leur indignation à chaque fois que le camp d’en face prend la parole. Le député est ouvertement anti-clérical alors que le maire ne cesse de rappeler son attachement à l’Église. Le recteur regrette l’importance prise par l’affaire mais refuse de désavouer son subordonné inspecteur d’académie qui craint, pour sa part, une nouvelle guerre scolaire dans sa région si les enseignants continuent à s’y comporter de façon maladroite.

Les dignitaires catholiques sont regardés avec haine par les représentants des maîtres mais refusent de se laisser intimider en insistant sur le caractère presque « sacré » de la sanction reçu par le violoniste patriote.

La situation paraît bloquée. Et je me renverse sur mon fauteuil de lassitude, en essuyant mes lunettes.

Soudain, une idée me vient.

Je saisis l’instrument de musique et propose à tous mes interlocuteurs de descendre dans la rue, au bas de mon bureau, « pour tester le bruit d’un violon jouant la Marseillaise ».

Quelques minutes plus tard, défilent ainsi sous les fenêtres du ministère de l’Intérieur, trois hauts dignitaires catholiques, des maîtres d’école meneurs syndicaux, quelques élus locaux et des hauts fonctionnaires de l’Instruction Publique. Tout ce petit monde écoute attentivement mon récital au violon : la Marseillaise, bien sûr… mais, sentant mon public charmé, j’enchaîne avec une partita de Bach puis une sonate de Mozart. Les uns et les autres m’écoutent, « religieusement » sous le regard amusé des passants.

Lorsque tout ce petit monde revient à la table de la négociation, avec le sourire de ceux qui ont pris l’air et ont pu écouter de belles mélodies, nous convenons d’annuler la lettre de blâme touchant le pauvre instituteur.

Dans un grand élan de pédagogie et de générosité, nous décidons de la remplacer par un courrier simple, conseillant, pour la prochaine fois, à l’instituteur, de « diversifier le répertoire joué… à tous les grands noms de la musique classique ».

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9 mars 1910 : L’extrême droite aime les Arabes

« Ils sont sobres, forts, courageux, n’hésitent pas à verser leur sang pour la France ! » Soirée chez un oncle que je fréquente fort peu depuis nos mémorables disputes liées à l’Affaire Dreyfus. Il aime les Arabes, relit devant nous des passages entiers de la « France Juive » d’Edouard Drumont.

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Un livre malsain mais très lu dans notre douce France : La France Juive d’Edouard Drumont

Sa thèse ? La France comme l’Algérie, est soumise à un pouvoir juif rampant, « oblique » , s’appuyant sur des forces financières obscures. Ces Rothschild et autres Dreyfus asservissent notre beau pays d’Aryens et lui font oublier sa Foi, ses valeurs chrétiennes faites de noblesse et de générosité.

Pour résister à cette perversité, nous pouvons compter sur un peuple opprimé comme nous : les Arabes. Certes, nous devons combattre ces derniers pour conquérir les terres d’Afrique du Nord mais à l’occasion de ces guerres, nous ne pouvons qu’apprécier leur courage, leur valeur militaire et leur fierté. Et puis, quand les territoires sont conquis, les Arabes font d’excellents soldats dans les régiments français et viennent renforcer nos lignes face à l’ennemi héréditaire allemand. « Ces Arabes nous ont aidés lors du conflit de 1870 et 1871 alors que les Juifs applaudissaient à chacune de nos défaites !».

Moi aussi j’aime les Arabes. Mais j’ai aussi une foule d’amis juifs. Nous sommes au dessert, la petite cuillère à la main, l’oncle continue à dérailler dans son long discours antisémite et pro arabe. Après Drumont, il nous lit maintenant du François Gourgeot puis du Georges Meynié.

Ses propos suent la haine. L’Arabe est l’allié du jour face au Juif. On ne l’apprécie que pour mieux détester le Sémite. Drôle d’amour que celui qui a besoin d’une haine parallèle pour naître et se renforcer.

« Vous prenez un café ? »

Non merci, nous rhabillons vite les enfants, prenons congé et rentrons chez nous.

Mon oncle est un triste sire. Malheureusement, dans notre beau pays, il n’est pas seul.

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Caricature d’Edouard Drumont, cet homme qui me fait penser à mon oncle…

2 mars 1910 : Oui, les Parisiens sont sales

« L’homme jette un papier par terre, négligemment, puis s’engouffre dans un couloir du Métropolitain, après avoir craché derrière lui ce que l’on pense être une chique. Une dame en robe longue passe au même endroit, dans l’autre sens et essuie, sans le vouloir, avec le bas de son vêtement, ce que notre quidam précédent avait laissé par terre. A deux pas, un balayeur fait tourbillonner de la poussière et semble être satisfait du vaste nuage créé, reflet de son ardeur au travail. Les fines particules en suspension viennent couvrir l’étalage de légumes du commerçant de la rue qui ne se soucie nullement de la question, occupé qu’il est à vider ses détritus dans un caniveau qui n’a pas vu d’eau depuis les grandes pluies de janvier. Une automobile fumante et pétaradante passe alors et écrase le gros crottin laissé par les chevaux du fiacre qui la précède.

Tout cela vous dégoûte, messieurs ? Hé bien, c’est Paris. Ville lumière mais capitale sale que les étrangers comparent à Berlin, Londres ou New-York qui font visiblement mieux que nous. »

J’accueille avec ces quelques mots d’introduction, ce jour, place Beauvau, tout ce que Paris compte de hauts responsables capables d’apporter des idées pour que l’hygiène gagne du terrain dans nos arrondissements.

Le préfet de police Lépine semble s’ennuyer, quant au préfet de la Seine, Justin de Selves, il bavarde avec le patron de la police municipale.

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Justin de Selves sera préfet de la Seine jusqu’au début 1911

 D’autres têtes moins connues se révèlent aussi plus attentives et pointent les difficultés à surmonter : les sergents de ville se font huer quand ils invitent un Parisien à plus de propreté ; certaines femmes continuent à oublier que la mode a raccourci les robes et qu’elles peuvent abandonner leurs traînes transportant des microbes traînant au sol ; aucun règlement de police n’oblige les commerçants à protéger leurs denrées lorsqu’elles sont exposées sur la voie publique ; le défaut d’hygiène dans Paris empêche la disparition de la tuberculose, de la typhoïde et peut favoriser le retour du choléra…

Le préfet de Selves, toujours dissipé, veut manifestement écourter la réunion. Il lâche soudain, sur le ton de celui qui raconte une belle histoire :

«Cher ami,  je sais pourquoi nous sommes ici. Figurez-vous que votre patron, Aristide Briand, a marché hier matin, du pied gauche, dans une énorme déjection canine, en allant au ministère. Depuis, il ne décolère pas contre les services de la Ville, me rapporte-t-on avec insistance. Vous direz donc à monsieur le Président du Conseil, que nous allons créer un service du nettoiement qui aura pour but de rendre enfin notre capitale propre. Et si le ministère des finances nous refuse les crédits pour cette opération, nous augmenterons la taxe sur les chiens. Ils l’ont bien cherchés, les clébards ! »

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Le service du nettoiement à Paris en 1910

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16 février 1910 : Scandale chez les macchabées

« En fait, on ne sait pas bien qui est inhumé et enterré ! » La voix du directeur d’hôpital devient blanche, son angoisse ne fait que monter. Je tente de le calmer en lui faisant répéter lentement les faits. Au départ, un garçon d’amphithéâtre indélicat se fait remarquer pour son impertinence voire sa grossièreté. Les familles des personnes décédées s’en plaignent. On le soupçonne en outre de voler les dents en or des cadavres et certains l’ont vu boire l’alcool utilisé en chirurgie.

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Le cortège funéraire d’une personnalité dans le Paris des années 1910

« Mais là n’est pas le plus fâcheux, monsieur le conseiller. Ce garçon devait s’assurer que chaque famille reconnaissait son parent décédé et attacher ensuite une carte avec les noms et adresse au poignet du corps sans vie. » Il complète, très mal à l’aise : «  Nous venons de découvrir qu’il ne reportait ensuite jamais ces informations sur les suaires eux-mêmes. Ce qui conduisait les employés des pompes funèbres à ne pas être bien sûrs qu’ils emmenaient le bon corps. En quand le garçon était ivre, les croque-morts se servaient presque au hasard !»

Je regarde le haut fonctionnaire se rider profondément, se tordre de honte et je fais moi-même une grimace, en signe d’écoute et d’empathie. Même si de nombreux décès ont lieu à domicile, les grands malades opérés ou les accidentés meurent de plus en plus à l’hôpital. La confusion a donc dû toucher un nombre considérable de personnes.

Un long silence pendant que nous imaginons des dizaines d’enterrements de Parisiens se substituant les uns aux autres, dans un charivari que l’on ne peut qualifier de joyeux.

Je sens poindre le scandale de la République : des milliers de familles aussi éplorées que choquées demandant des vérifications immédiates, des exhumations ; des centaines de plaintes déposées contre l’Administration, une campagne de presse acharnée réclamant des têtes haut placées.

Je me vois recevoir toutes les grandes lignées de la capitale pour expliquer l’inavouable : oui, monsieur, madame, la tombe sur laquelle vous allez vous recueillir n’abrite pas votre vieille mamie. Où est-elle ? Nous cherchons, madame, monsieur, nous cherchons…

Scènes glauques: le riche baron « machin » a laissé sa place au sieur « truc » petit épicier. Les riches élégantes en manteau venaient donc se recueillir sur la tombe d’un homme du peuple anonyme ! Brassage de classes sociales dans l’au-delà, distribution des corps par la seule main de Dieu : le message de l’Evangile sur la vacuité des gloires terrestres prend toute son importance. Le garçon d’amphithéâtre indélicat s’est transformé en démiurge rebattant les cartes de la vie et de la mort.

Le directeur d’hôpital ne me laisse pas longtemps dans mes réflexions philosophiques. De sa voix aigrelette, il me pose la question que je redoute : « Monsieur le conseiller, que fait-on ? »

Je m’approche de lui, profitant de ma taille plus imposante que la sienne, je lui saisis l’épaule de façon protectrice. Je le fais pivoter et l’emmène dans un coin sombre de la pièce en lui parlant d’une voix basse mais ferme : « Votre petite affaire, vous en avez parlé à quelqu’un ? » Le directeur me répond les yeux baissés comme un enfant qui doit se faire pardonner d’avoir trempé son doigt dans un pot de confiture : « Non, monsieur le conseiller. Je vous l’assure. »

Je tranche alors définitivement : « Eh bien, cher ami, vous allez continuer à vous taire. Vous remplacez votre garçon d’amphithéâtre, vous vous assurez que les noms sont maintenant bien reportés sur les suaires et nous en restons là. La République n’a pas besoin d’un scandale de plus ! »

Le pauvre fonctionnaire, plus humble que jamais et qui pensait perdre sa place séance tenante, se confond en excuses, bredouille des mots de remerciement saccadés peu compréhensibles. Il finit par me promettre avec un humour bien involontaire « d’être muet… comme une tombe. »

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8 février 1910 : Voulez-vous regarder le téléphote ou la télévision ?

Le téléphote ou la télévision ? Quel nom Maurice Gratte, journaliste au Petit Parisien, pourrait-il populariser ?

La télévision est un concept, une analyse scientifique dont la paternité revient à Constantin Perskyi qui avait su intéresser les foules avec un article publié lors de l’Exposition Universelle à Paris en 1900. Derrière le professeur d’électricité russe Perskyi, il n’y avait qu’une réflexion sur les qualités photoélectriques du sélénium vitreux et sur la décomposition de l’image en points lumineux reproduits à distance. Mais derrière l’article, aucune invention particulière. L’auteur citait les travaux de Nipkow mais n’en montrait pas de nouveaux.

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La télévision, telle qu’on l’imagine en 1910. Interactivité, grand écran, image haute définition, tout y est. On imagine cependant Madame avec un grand chapeau et Monsieur ne parvient guère à se passer des services d’un domestique pour actionner l’appareil…

Rien de tel avec le téléphote de Georges Rignoux qui existe bel et bien. Machine ingénieuse utilisant aussi le miraculeux métalloïde sélénium mais aussi système de transmission de l’image par fil puis, au fur et à mesure des perfectionnements, par ondes électriques.

Maurice Gratte hésite. Le téléphote est français. Rignoux lui avait fait une démonstration après avoir déposé son brevet. On observait une image – fixe et de mauvaise qualité – reproduite sur une glace pendant que son auteur levait les bras au ciel en signe de victoire. « Télévision » vient quant à elle de l’imagination fertile d’un Russe mais ne correspond qu’à une utopie. On ne peut imaginer pour l’instant voir quelqu’un reproduit, dans ses moindres mouvements, de façon instantanée, sur un écran distant de 100 kilomètres.

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L’article de Constantin Perskyi, professeur d’électricité à l’école militaire d’artillerie de l’armée russe

Comment intéresser le lecteur ? Lui parler d’un appareil bien réel mais aux résultats décevants ou évoquer une invention futuriste qui fait rêver mais que personne ne verra à court terme ?

Maurice a soudain l’intuition géniale. En faisant une petite entorse à la vérité scientifique, il peut mêler les deux idées. Le lecteur moyen n’y verra que du feu.

La plume glisse soudain facilement sur le papier. Oui, la télévision est pour demain. Oui, il l’a vu fonctionner. Un peu de sélénium par-ci, d’ondes électriques par-là, une allusion au cinématographe et au téléphone qui, eux, existent bel et bien et le tour est joué. En gloussant de plaisir, il se prend même à citer le physicien Édouard Branly, l’un des pères de la Tsf. Ce dernier rencontré par hasard à la sortie d’une conférence l’an dernier, lui avait glissé, en attendant un fiacre, quelques mots sur les recherches qui avaient des chances d’aboutir prochainement. Il n’avait pas spécialement évoqué la télévision mais peu importe. Il vaut mieux se référer à lui en déformant ses propos que de ne donner aucune caution solide à son article.

Maurice Gratte se remplit de fierté à l’idée de populariser à nouveau ce joli nom de « télévision ». Incapable de décrire le mécanisme auquel il ne comprend goutte, il préfère se transformer en Jules Verne au petit pied. L’opéra que l’on peut suivre de chez soi (le ténor filmé en gros plan la main sur le coeur ! ), l’amie chère qui nous embrasse sur un écran et que l’on pourrait presque prendre dans ses bras tant l’image reproduit fidèlement la réalité : voilà de quoi impressionner le public.

Maurice Gratte n’a pas parlé de meurtre aujourd’hui. Sa mère qui a lu ses articles de la veille où il se répandait sur trois horribles assassinats n’avait guère apprécié ses lignes sanguinolentes. Maurice sait qu’elle préfère un papier « sage » comme celui qu’il vient de rendre sur la « télévision ». Faute d’être forcément un bon journaliste, Maurice Gratte reste un bon fils.

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Le brevet du téléphote de Rignoux

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