12 avril 1908 : Souvenirs de Port-Arthur

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Navire russe coulé à Port-Arthur

 » C’était terrible. Aussi bien par ce que nous observions que par le symbole qui en découlait. Les plus beaux navires de la flotte russe disparaissaient un à un dans les flots ou, en flamme, penchaient sur le flanc comme de grands animaux malades !  »

Paul Cowles, chef du bureau de San Francisco de l’Associated Press, agence américaine qui ne cesse d’étendre son influence en Europe depuis sa création en 1846, s’exprime dans un français presque parfait. Il me montre, lors de ce dîner à l’ambassade des Etats Unis, les photographies prises par ses services lors de la bataille de Port-Arthur, il y a bientôt quatre ans, mettant aux prises les forces russes et japonaises.

Sous mes yeux, il peut ainsi faire revivre le drame.

 » Les troupes russes, très éloignées de leurs bases dans ce port d’Extrême-Orient, proche de la Corée, étaient épuisées. Souffrant d’un ravitaillement déficient, elles se battaient avec bravoure mais manquaient de tout : nourriture, eau potable, munitions, artillerie au sol, chevaux permettant le transport de matériel …

En août 1904, le port était investi par les forces du général Nogi, mais la ville continuait une résistance acharnée. Sur ordre de Tokyo, les Japonais ont dès lors pris la décision de conquérir les collines surplombant la baie.

La « cote 203″ a fait l’objet d’une bataille sanglante. Plus de 20 000 soldats ont payé de leur vie cette volonté de l’Etat-Major japonais de pouvoir installer des pièces d’artillerie lourde sur les hauteurs pour pouvoir bombarder la ville.  »

Le regard de Paul Cowles se trouble alors. Il évoque avec une voix encore chargée d’émotion les dernières semaines avant la reddition de Port-Arthur, le 2 janvier 1905. Les navires de l’Empire tsariste étaient impuissants pour répondre au pilonnage des canons de 280 mm juchés sur la cote 203. Les obus de 250 kilos s’abattaient comme la foudre sur des troupes russes terrorisées, progressivement décimées.

Les bâtiments qui voulaient s’enfuir étaient impitoyablement détruits au large par la toute puissante flotte de l’amiral japonais Heihachirō Tōgō, le « Nelson japonais » comme le surnomme la presse anglo-saxonne.

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L’amiral Togo, le « Nelson japonais », formé dans la marine britannique

Les conclusions du journaliste sont sans appel. L’Empire russe n’a pas les moyens de ses ambitions. Son armée n’est pas assez entraînée, équipée, pour faire face à un long conflit éloigné de ses bases.

En revanche, le Japon est devenu la première grande puissance non-occidentale. Il utilise la technologie et les armements européens, tout en étant capable de les copier et de les améliorer grandement grâce à ses propres ingénieurs. Ses officiers supérieurs ont bénéficié pour une part d’entre eux d’une excellente formation en Europe (l’amiral Togo a passé sept ans à se former dans la marine anglaise). Ils ont observé longuement, en silence, toutes nos techniques, nos stratégies et tactiques.

Ils ont pris le meilleur du fonctionnement de chaque grand pays européen : Angleterre, Allemagne et France. Ils ont aussi percé les faiblesses de notre allié russe.

Ils sont maintenant plus puissants que jamais. Ils s’affirment prêts à devenir la puissance coloniale montante de l’Asie. La Mandchourie, la Corée, les Îles Sakhalines sont ou seront leurs prochaines proies, aux dépens de l’Empire des tsars qui rêvait d’un accès vers le Pacifique qui ne soit pas pris régulièrement par les glaces.

L’Occident s’efface, dans la douleur. Un géant asiatique est né.

22 octobre 1907: Stolypine et nos alliés russes

La cathédrale Saint-Basile.

Quand je lis la presse de ce soir, je ne sais quoi penser de nos alliés russes.

Le Premier ministre Stolypine semble avoir une fermeté propre à ramener le calme dans le pays qui ne déplairait pas à G. Clémenceau.

Les réformes agraires qui visent à faire émerger une classe importante de paysans aisés et propriétaires vont dans le bon sens. Le mot d’ordre du gouvernement –  « il ne faut pas encourager les paresseux et les ivrognes mais les forts et les entreprenants  » – a le mérite de la clarté.

Pour autant, je reste réservé par rapport à un ministère Stolypine qui semble sourd aux aspirations de la classe ouvrière et qui n’a guère de propositions à faire vis à vis de syndicats qui se renforcent et se radicalisent peu à peu.

Le contrôle étroit des partis révolutionnaires et des syndicats n’a d’avenir que si des lois sociales montrent, en contrepartie, au peuple, que le Salut peut aussi venir de la monarchie.

Ce qui me choque reste le sort réservé au parlement, la Douma, qui n’a rien d’une chambre libre depuis juin et ne comprend plus que des éléments conservateurs.

il n’y a donc pas de contrepoids au pouvoir de la police tsariste et le peuple n’est guère représenté pour le vote des lois.

Notre allié russe est loin des idées républicaines qui font maintenant l’objet d’un quasi consensus en France. Si de nouveaux troubles devaient éclater en Russie comme en 1905, notre pays aurait du mal à justifier, vis à vis de l’opinion, son soutien à un régime aussi autoritaire.

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