24 mai 1908 : Rencontre avec John Davison Rockefeller

rockefeller.1211612053.jpg J.D. Rockefeller

Résumé de l’épisode précédent : Le roi du pétrole américain, John Davison Rockefeller, cherche aujourd’hui à rencontrer un représentant du gouvernement français et souhaite lui faire des propositions. “Si la France veut un pétrole abondant et peu cher, qu’elle prenne contact avec moi ! “G. Clemenceau m’envoie donc aujourd’hui dans un très grand hôtel parisien – dont le nom doit rester secret – pour rencontrer le milliardaire, de passage dans la capitale.

Pour rejoindre M. Rockefeller, j’ai suivi un fonctionnaire de la préfecture de police. Cette dernière assure discrètement la sécurité de l’homme d’affaire pendant son séjour à Paris. J’ai finalement été conduit au Ritz, ce nouvel hôtel luxueux, pour clientèle étrangère fortunée, ouvert par l’hôtelier et entrepreneur du même nom, il y a une dizaine d’années.

Après avoir traversé le jardin intérieur, la rencontre avec M. Rockefeller a eu lieu au bar… ce qui est savoureux lorsque l’on sait que ce dernier ne boit jamais une goutte d’alcool et n’allume pas non plus le moindre cigare.

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Le jardin intérieur du Ritz en 1908

L’entretien a commencé en français puis s’est poursuivi en anglais. En fait, nous avons basculé dans la langue de Shakespeare quand nous avons cessé d’être d’accord.

Au début, le magnat du pétrole a évoqué son désir de contribuer à la rénovation du château de Versailles. Désolé par l’état parfois pitoyable de notre monument (les derniers travaux remontent à Louis-Philippe), j’ai vivement encouragé cette heureuse initiative, en insistant sur le fait que M. Rockefeller serait le bienvenu à tout moment dans les appartements royaux habituellement fermés au public.

Puis, d’une voix calme et sur un ton digne, le riche Américain m’a fait part alors de son désir d’aider la France dans des proportions plus importantes encore :

 » – Monsieur le conseiller, j’ai lâché les rênes de mes affaires depuis plus de dix ans pour faire le bien autour de moi. Je donne des millions de dollars à de multiples fondations pour la recherche médicale, pour l’éducation des plus démunis ou pour l’Université de Chicago.

– On me dit que vous êtes encore très présent à la Compagnie et qu’aucune décision importante à la Standard Oil ne se prend sans vous.

– C’est vrai que mes successeurs ne peuvent se passer de moi. En outre, le Président Roosevelt me poursuit d’une haine tenace et veut absolument démanteler mon groupe. Il m’accuse d’être un capitaliste sans scrupules, de vouloir le monopole absolu dans le pétrole et je dois répondre, devant la justice, d’accusations toutes plus farfelues les unes que les autres.

– Votre voyage en France se présente donc comme une pause dans vos soucis !

– Oui, mais c’est la France elle-même qui me soucie. Comme vous dites dans votre beau pays : pour le pétrole, vous êtes  « dans les choux » (il détache chaque syllabe de cette expression dont il est fier ). Vous n’en avez pas dans votre sous-sol et vous ne possédez pas non plus de compagnie nationale qui exploite le minerai dans les pays d’Orient. Les Anglais ou les Hollandais sont beaucoup plus actifs que vous.

– Où voulez-vous en venir ?

– Je vous propose, pour vos automobiles, vos lampes, vos navires de commerce ou de guerre, un pétrole abondant et peu cher. Je vous le livrerai dans les ports de votre choix et j’en assurerai le raffinage au plus près des lieux de consommations.

– Que demandez-vous en contrepartie ?

– Comme partout où je passe, je veux être seul. Vous ne devrez plus acheter une goutte d’or noir à d’autres que la Standard Oil.

– Vous n’y pensez pas !  »

 ….c’est là que l’entretien continue en anglais…

 » Monsieur le conseiller, vous les Français, vous êtes arrogants mais faibles. Votre pays sera un jour définitivement balayé par le vent de l’histoire. Vous refusez l’aide des puissants mais vous verrez bien que votre charbon et vos usines hydroélectriques ne suffiront bientôt plus à faire tourner toutes vos usines. Vous constaterez avec horreur dans cinq à dix ans que vous n’aurez pas assez d’essence pour faire rouler vos nouvelles automobiles. Sans un approvisionnement régulier et sûr venant des Etats Unis, sans la méthode Rockefeller, vous êtes morts.

– Pour l’instant, nos besoins en pétrole sont minimes. Ce qui arrive du Moyen Orient couvre nos besoins. Nous ne sommes pas prêts à devenir dépendants d’un grand groupe étranger, si prestigieux soit-il.

Le visage, les yeux de M. Rockefeller se durcissent alors. On sent le fauve sans pitié qui a su terrasser tous ses concurrents, par des méthodes parfois inavouables. Ma réponse ne lui plaît manifestement pas.

Il formule alors une phrase et un jugement définitif qui sera le dernier de notre conversation :

 » Vous autres, français, voyez-vous, je vous aime bien. Mais vous ne serez jamais de bons businessmen. Vous n’appliquez pas ce que ma mère m’a appris. La rigueur, l’austérité, le travail acharné réalisé dans la crainte de Dieu vous sont étrangers. Vous ne savez pas accumuler massivement les dollars, les faire habilement fructifier et les donner aux plus pauvres pour obtenir votre salut auprès de Dieu tout puissant. Il n’y a pas de Dieu français.

– Nous avons l’Etat.

– Vous avez choisi l’Etat et Dieu vous abandonne. Votre pays ne sera bientôt plus une puissance ! « 

13 mai 1908 : Alain,  » les Muses protègent la retraite des dieux « 

 

 

Nous sommes quelques collaborateurs de ministres à fréquenter, à l’occasion, Alain, jeune philosophe qui aide le parti radical à se doter d’une doctrine.

Emile-Auguste Chartier – c’est son vrai nom – est professeur au lycée Michelet de Vanves.

Confortablement installés sur la terrasse d’un bel appartement parisien, au soleil, notre conversation de ce jour porte sur les religions.

Notre professeur s’exclame :

 » – Le fond de la Religion n’est peut-être qu’une ivresse collective. La contagion des sentiments a une telle puissance, et notre corps est si naturellement porté à imiter les mouvements des corps qui lui ressemblent le plus, que des hommes réunis en viennent bientôt à aimer, à haïr, à penser en commun.

– Emile, tu crois vraiment que la religion n’est que la joie de se retrouver ensemble ?

– Oui, de cette joie est née la poésie. Tous sentent quelque puissance invisible, qui agit à la fois en chacun d’eux et hors d’eux; tous la cherchent, tous veulent donner un corps à cette âme ; ce corps, ce sera le chef ou le prêtre, ou le prophète ou quelque dieu qu’ils finiront pas voir et toucher.

– Il me semble pourtant que la Religion naît aussi dans la solitude des monastères, dans la méditation des bouddhistes, dans l’isolement des ermites…

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Frederick Evans, 1903 : « une mer de marches, la cathédrale de Wells »

– Le Christ a bien dit  » toutes les fois que vous serez réunis, je serai avec vous « , non ?

– Certes. Que les religions utilisent la force des foules comme le font les partis politiques ou les armées, je veux bien tomber d’accord avec toi. Mais imaginer que la Foi ne repose que sur une galvanisation collective, il y a un pas que je ne peux pas franchir.

– Regarde bien pourtant : la Religion se distingue de l’attitude dictée par la Raison, par la Science. Cette dernière est née sans doute dans les pays froids, pendant de longs hivers, alors qu’il faut fermer sa maison et vivre chacun pour soi.

– Je crois au contraire que ce type de repli sur soi, constaté dans les villages éloignés, ne conduit qu’à l’obscurantisme, aux croyances ancestrales. La Science a besoin de l’échange d’idées, d’expériences. Elle est tout le contraire du repli sur soi ! Pour revenir à la Religion, tu ne peux évacuer d’un revers de main sa faculté à transcender l’homme, à lui donner un idéal supérieur. Elle a donné naissance aux cathédrales, au Requiem de Mozart, aux symphonies de Beethoven, que sais-je …

– Je vois que les hommes, même les plus raisonnables, ont une tendresse pour le divin. Et, à cours d’arguments, tu appelles à la rescousse ta vision de l’Art, produit de cette Foi déraisonnable. Les Muses protègent la retraite des dieux ! « 

2 mai 1908 : Et si les Jésuites revenaient ?

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L’école libre du Sacré-Coeur d’Antoing en Belgique

Et si les Jésuites revenaient ?

L’année 1908 pourrait être celle de l’apaisement entre laïcs et religieux, entre Eglise et Etat. Après le désastreux épisode des inventaires d’il y a trois ans, après ces affrontements entre catholiques et forces de l’ordre, nombreux sont ceux qui souhaitent un geste de réconciliation favorisant l’unité de la Nation.

Il n’est pas question de modifier les récents textes, laborieusement votés, sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat. En revanche, certains députés s’interrogent sur les mesures prises dans les années 1880 qui ont abouti au départ des congrégations comme la Compagnie de Jésus. Ils insistent sur le fait que les établissements d’enseignement se sont reconstitués à l’étranger et accueillent de nombreux élèves … français.

Clemenceau, ardent laïc, n’est guère favorable à cette évolution mais en bon politique pragmatique, il ne peut rester sourd aux souhaits de certains parlementaires. Je suis donc chargé d’une mission discrète auprès des Jésuites de Belgique pour étudier, avec eux, jusqu’à quel point, on pourrait envisager, à moyen terme, leur retour sur le territoire national.

Une rencontre a lieu ce jour en Wallonie à l’école libre du Sacré-Coeur d’Antoing.

Le recteur de l’établissement me dresse un portrait flatteur de l’enseignement de la Compagnie de Jésus : haut niveau scientifique du corps enseignant, recherche permanente de l’excellence pour les élèves, utilisation de méthodes de travail efficaces, acquisition d’une bonne culture générale, recherche de la rigueur dans les raisonnements …

Je demande alors à rencontrer un ou des élèves français de cette école libre.

Un jeune homme de 18 ans, de haute taille, très mince et à la démarche un peu raide, nous rejoint alors.

Sûr de lui, le regard fier, un peu hautain, manifestement très intelligent, l’étudiant français évoque avec moi ses occupations actuelles (il vient de publier une étude sur « La Congrégation de la Très Sainte Vierge ») et son avenir.  Il hésite entre préparer Centrale  -il se perfectionne donc en mathématiques – ou intégrer Saint-Cyr.

Nous parlons de la France, des grandeurs et faiblesses de notre pays. Mon interlocuteur a le sens de la formule et semble, malgré son jeune âge, avoir déjà de fortes convictions.

 » Rien ne me frappe davantage que les symboles de nos gloires. Rien ne m’attriste plus profondément que nos faiblesses et nos erreurs : abandon de Fachoda, affaire Dreyfus, conflits sociaux, discordes religieuses.  »

Je lui demande alors ce qu’il pense des Jésuites.

 » On reproche aux élèves des Jésuites de manquer de personnalité, nous saurons prouver qu’il n’en est rien. L’avenir sera grand car il sera pétri de nos oeuvres « .

Avant de le quitter, en lui serrant la main, je lui demande de me rappeler son nom. Il me répond, impérial :

 » Monsieur le Conseiller, retenez ceci : je m’appelle Charles de Gaulle « .

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