15 juillet 1908 : Chemins de fer : une politique qui déraille

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La Compagnie de l’Ouest ne s’était jamais réellement remise du spectaculaire et dramatique accident survenu en gare Montparnasse le 22 octobre 1895 : le train Granville-Paris, dont le freinage à main (freins à air comprimé de la société Westinghouse) était défectueux, n’avait pu s’arrêter à temps et avait traversé la façade de la gare, tuant la malheureuse marchande de journaux établie en contrebas du bâtiment.

La Compagnie de l’Ouest vient d’être rachetée par l’Etat. Point final à une expérience industrielle douloureuse. Cette société de chemins de fer n’a jamais pu, jamais su, renouer avec l’équilibre financier depuis les années 1890. Desservant des régions pauvres du territoire national, appliquant des tarifs -trop bas – fixés par l’Etat, soumise à une étroite tutelle pour ses accords sociaux -généreux –  internes, sa faillite était programmée de longue date.

Le secteur des chemins de fer a une façade brillante. Les compagnies PLM , les réseaux du Nord et de l’Est affichent tous des bénéfices. La France se flatte d’avoir su mener, de concert, un plan Freycinet très ambitieux qui a permis la construction de près de 19 000 Km de lignes d’intérêt local et un programme de construction de lignes expresses reliant les principales villes du pays à Paris.

Derrière cette façade, la réalité est moins rose. Une note secrète venant du directeur adjoint du réseau du Nord, Pierre Emile Javary, dresse un portrait sombre de la situation.

Le plan Freycinet ?  » De la démagogie ferroviaire ! Chaque député, chaque maire d’une ville de quelques milliers d’âmes veut sa gare et un trafic minimum permettant le déplacement de ses administrés ou l’écoulement d’une maigre production locale. Résultat : des milliers de lignes définitivement non rentables, financées par de lourds emprunts des compagnies de chemins de fer.  »

La tutelle sur les accords sociaux internes ?  » Double langage étatique ! Le ministère des finances tient un discours de grande fermeté aux sociétés de chemins de fer et leur enjoint d’engranger, coûte que coûte, des profits importants. Pour autant, lorsque les syndicats de cheminots sont reçus aux ministères, les fonctionnaires – craignant une grève – se montrent très conciliants et font pression sur les directions des compagnies pour accepter, ici, une hausse de salaires ; là, un accord sur les retraites ou sur les temps de repos. »

Je croise la note venant du réseau du Nord avec ce que je sais du Réseau de l’Etat. Sur ce sujet, on ne peut que donner raison à l’opposition socialiste qui dénonce  » la privatisation des profits et la nationalisation des pertes « . Les lignes nationalisées – le rachat de la Compagnie de l’Ouest en est l’ultime avatar – ne correspondent guère à un projet industriel cohérent. Elles sont, au contraire, issues du rachat, au coup par coup, de toutes les compagnies déficitaires du centre et de l’ouest du pays. Les conséquences de cette politique « à la petite semaine  » sont désastreuses. Le réseau national cumule les difficultés : mauvais climat social, déficit d’exploitation lié à un trafic ne générant que de faibles recettes, insatisfaction des usagers qui se plaignent des trains non chauffés, déraillements à répétition sur un réseau parfois hors d’âge.

Les compagnies privées qui restent rentables utilisent la méthode dite « de l’exploitation intensive ». Autrement dit, elles ont mis un terme à leurs lourds investissements pourtant porteurs d’avenir et se contentent de rentabiliser au mieux leurs lignes existantes par de judicieux calculs de fréquentation des trains et de remplissage des wagons par les produits industriels des riches firmes de l’est ou du nord de la France. L’Etat utilise sans vergogne la trésorerie positive du PLM ou du Réseau du Nord en obligeant les compagnies à s’endetter pour construire ou maintenir ouvertes les milliers de lignes locales peu fréquentées.

Et les usagers ? Les milliers de banlieusards qui rejoignent Paris chaque jour, ne savent pas qu’ils financent  -lorsqu’ils achètent leurs billets – des gares vides situées à l’autre bout du pays. Ils ne se doutent pas que l’absence de chauffage des trains ou la rareté des places assises, résultent de choix d’investissement des compagnies et de l’Etat où l’on préfère les lignes rurales soutenues par des députés radicaux « en vue » aux lignes urbaines dont personne ne se sent réellement responsable même si elles génèrent de réels profits.

Je mets la dernière main à mon rapport pour le Président du Conseil. A l’occasion du rachat de la Compagnie de l’Ouest, l’Etat va-t-il enfin se décider à remettre sur de bons rails ce dossier des chemins de fer ?

25 mai 1908 : Marie Say, le sacre de la princesse du sucre

2008_0525_152959aa.1211721950.JPG Marie Say

De l’argent à ne plus savoir quoi en faire, une fortune pour dépenser sans compter… Marie Say est connue pour être l’une des plus riches héritières du pays. Son père, Constant Say, a fait fortune dans la raffinerie du sucre de betterave. L’or blanc s’est transformé en or jaune.

Marie Say a -aussi – fait un beau mariage. Pas avec un homme plus fortuné qu’elle, ce qui n’était guère possible. Un aristocrate au nom prestigieux, Amédée de Broglie, descendant d’académiciens et de maréchaux, prince de son état, officier en bel uniforme, militaire qui n’a pas besoin de sa solde pour vivre mais dont la famille n’imagine pas la vie sans l’armée. L’union a été célébrée il y a une trentaine d’années en l’église de la Madeleine en présence du Tout Paris.

Marie Say s’est – aussi – offert un beau château. Une demeure digne de son nom, de son rang. Chaumont-sur-Loire.  » Je veux ce château » s’est-elle exclamé devant sa soeur en regardant les belles tours rondes, chargées d’Histoire, situées entre Blois et Amboise. Quelques jours après, un chèque de deux millions de francs permettait de conclure la transaction. Depuis, le domaine a été entièrement rénové sous la direction d’Amédée de Broglie et a retrouvé le lustre qui avait déjà séduit Catherine de Médicis.

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Le château de Chaumont-sur-Loire

Marie Say organise -aussi – de magnifiques fêtes. Des spectacles nautiques sur la Loire, visibles du château succèdent aux pièces de théâtre et aux concerts. On fait venir à grands frais les Ballets de l’Opéra de Paris ou la troupe de la Comédie-Française. Une centaine d’invités issus du Paris mondain, hommes de lettres, artistes ou beaux parleurs, champions de la répartie ou pique-assiette, se bousculent dans ce lieu étrange, dans cette Cour sans roi, dans ce domaine de Chaumont décoré le jour, illuminé chaque nuit. Ils assistent, en battant des mains, à ce sacre permanent d’une reine de la nuit, née dans le sucre et le luxe, émaillant son existence de plaisirs faciles semblables à des friandises multicolores.

Les têtes couronnées se succèdent pour rejoindre cet immense salon mondain. Le prince de Galles, la reine Isabelle II d’Espagne, le Shah de Perse sont annoncés tour à tour. Le maharaja de Kapurthala offre à la riche héritière …un éléphant. La bête, peu farouche, devient vite l’attraction du Val de Loire et augmente le prestige des lieux.

Marie Say a – enfin – des relations. Discrètes, (très) bien placées, prévenantes. Le Préfet de police mais aussi le Président du Conseil. Sur la demande de ce dernier, je supervise la sécurité de la prochaine saison des fêtes à Chaumont qui s’étendra d’août à décembre. Au retour d’un voyage en yacht de deux mois, le couple de Broglie devra pouvoir accueillir en paix des banquiers, des industriels, des artistes de renom et des diplomates étrangers. Il est exclu qu’un anarchiste ou que des « Apaches  » puissent s’introduire dans la demeure de ces privilégiés. La République sait se montrer très protectrice pour ceux qui l’aident à boucler ses fins de mois (achats massifs de bons du Trésor), pour ceux qui facilitent ses relations internationales, pour ceux qui font vivre les artistes appréciés des dirigeants. Pour cela, une surveillance de la police des chemins de fer (cette police politique qui ne veut pas dire son nom) sera mise en place tout autour du château. Mon rôle : signer le plan de protection de la demeure après avoir lu la note de présentation du zélé préfet local.

Tout est en ordre. Je signe donc.

Que la fête commence !

1er mai 1908 : Le clin d’oeil de la dame en rouge

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Affiche de Jules Chéret

Etre plus vite en été, passer prestement de la fête du muguet du 1er mai à celle des fleurs d’une chaude journée d’août.

Se transporter par l’imagination d’une tradition – offrir un brin à clochettes – qui remonte à la Renaissance (le roi Charles IX en 1561 décida d’offrir chaque année aux dames de sa cour un peu de muguet) à une vraie fête populaire, reflet plus fidèle de notre belle époque.

Quitter les défilés syndicaux du 1er mai en faveur de la généralisation de la journée de huit heures, manifestations qui s’annoncent une fois de plus tendues (le Préfet Lépine redoute d’éventuels débordements à Paris) … pour une fête provinciale sans complexe et sans souci.

Rejoindre cette jolie jeune femme pimpante dans sa robe rouge vif, se laisser enivrer par les effluves des fleurs qu’elle distribue à des messieurs tombés sous son charme, reprendre encore un verre de vin de pays, chanter, danser, oublier les nuages.

Ne garder que la mémoire des plaisirs.

Une affiche de Jules Chéret fait revivre indéfiniment ce moment de joie d’un 10 août d’il y a bientôt vingt ans. Encadrée comme objet d’art en face de la table de travail, le regard se perd dans ce calendrier bizarre à date unique, dans cette année arrêtée au moment où les rires font pénétrer au plus profond de notre coeur quelques pincées de bonheur.

Mais l’heure tourne, les pétales des fleurs s’envolent, la calèche garée plus bas et oubliée un moment, reconduit des participants tous un peu soûls. Le sourire de la dame en rouge se fige.

La sonnerie du téléphone retentit. J’assure aujourd’hui la permanence du commandement au ministère de l’Intérieur. Le commissaire de police en ligne me transmet – « au nom du préfet, précise-t-il, solennel  » –  les premiers comptages de manifestants. Il me précise que M. Lépine rappellera dans une heure pour m’indiquer si les cortèges semblent ou non défiler dans le calme.

En attendant, fonctionnaire indispensable, garant de la sécurité de la République, unique représentant, ce jour, du Président du Conseil … mais désoeuvré dans un grand ministère vide, je guette, sans trop d’espoir, un clin d’oeil d’encouragement de la jeune femme pimpante en robe rouge.

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