30 avril 1908 : La retraite à 70 ans … c’est pour bientôt … en Angleterre

greve-de-mineurs-en-gb.1209501597.jpg

Grève de mineurs en Angleterre 1908

Vingt-cinq millions de jours de grève par an : la terreur de Clemenceau. Heureusement, ce n’est pas en France mais en Angleterre. C’est ce que l’on appelle là-bas le « labour unrest ». Tour à tour, les chauffeurs d’omnibus, les cheminots, les dockers ou les mineurs cessent le travail pour obtenir un salaire minimum national, un régime de retraite ou une assurance maladie.

A partir de cette année, ces mouvements pourraient donner leurs premiers résultats. Le gouvernement britannique envisage très sérieusement la mise en place d’un système de retraite. A partir de 70 ans, leurs bénéficiaires pourraient percevoir 20 shillings par mois, soit le quart du salaire d’un ouvrier non qualifié. Ce n’est pas encore le Pérou mais cela place nos voisins d’Outre-manche avant la France qui ne parvient toujours pas à faire adopter le moindre projet de loi en la matière.

La puissance des syndicats anglais – les trade-unions – est sans commune mesure à ce que nous connaissons. Même si les employeurs n’hésitent pas à traîner leurs leaders devant les tribunaux, ils augmentent leur force chaque jour.

Ils se réunissent actuellement sous la forme du Trade Union Congress (TUC) et soutiennent un parti qui compte de plus en plus de députés : le Labour (que l’on peut traduire en « parti travailliste »). Ce jeune parti, par d’habiles alliances avec les libéraux, pèse dans l’échiquier politique et peut maintenant contraindre à l’adoption de lois sociales novatrices.

Nous sommes loin de la Charte d’Amiens de 1906, document par lequel nos syndicats français s’interdisent toute activité politique et se privent donc d’une voie légale pour faire progresser leurs revendications.

Le résultat est là : les travailleurs anglais vont bientôt tous avoir une retraite. Les cols bleus français attendront pour leur part le bon vouloir des parlementaires ou de l’exécutif.

19 avril 1908 : Jaurès contre la grève générale

jaures.1208631288.jpg

Jean Jaurès,  » il n’y a aujourd’hui pour le socialisme qu’une méthode souveraine : conquérir légalement la majorité « 

Un idéal rafraîchissant, une maturité qui lui donne autorité sur le monde socialiste, une voix qui porte les revendications du monde ouvrier dans le monde parlementaire: Jaurès. Une voix pour les sans-voix, un espoir pour ceux qui avaient renoncé à en avoir un.

Comme conseiller – de confiance – de Clemenceau, je devrais le considérer comme un ennemi. Je ne peux pas. En fait, dans mon esprit, mon Patron représente la lutte pour un monde meilleur mais avec les armes politiques classiques et (très) pragmatiques. C’est une première étape.

Jaurès nous emmène plus loin, dans un univers à la morale plus exigeante, dans la lutte pour une société profondément rénovée.

Dans sa vision du futur, les possédants disparaissent, les ouvriers reçoivent une juste rémunération de leur travail leur donnant accès à un habitat, des conditions de vie dignes, une éducation et une culture de haut niveau. Le droit au bonheur en quelque sorte.

Tout cela est dit avec une éloquence qui fait des émules bien au-delà des bancs de la gauche. Quelle belle définition de la liberté il nous donne lorsqu’il s’écrie :  » La liberté, c’est l’enfant de la classe ouvrière, née sur un grabat de misère, et de mine chétive encore, mais qui porte en soi une incomparable vitalité secrète et dont le regard de flamme appelle la liberté d’un monde nouveau.  »

jaures-2.1208632048.jpg

Jaurès à la Chambre

Pour Jaurès, le socialisme ne doit accéder au pouvoir que par les voies légales et démocratiques.

C’est un opposant farouche à la grève générale.

Pour lui, les trois conditions de réussite de ce type de mouvement de masse sont les suivantes :

– l’objet en vue duquel la grève est déclarée doit passionner réellement la classe ouvrière ;

– l’opinion doit être préparée et reconnaître le mouvement comme légitime ;

– la grève générale ne doit pas être un déguisement de la violence.

Pour Jaurès, ces trois conditions ont peu de chances d’être un jour réunies. La grève générale risque donc de devenir une dangereuse utopie, écartant les ouvriers de combats plus réalistes et finalement réellement porteurs de conquêtes sociales.

Il dénonce à cette occasion les ruses de certains socialistes ou communistes qui poussent les ouvriers à la grève dure dans le but de les entraîner, sans qu’ils en aient clairement conscience, dans la Révolution et le communisme complet.

Pour autant, il n’exonère nullement les classes possédantes et les Pouvoirs publics de leurs responsabilités et il reprend le mot fameux de Mirabeau :

 » Prenez garde ! N’irritez pas le peuple qui produit tout, et qui pour être formidable… n’aurait qu’à être immobile. « 

9 avril 1908 : Deux fonctionnaires zélés discutent de « désobéissance civile »

thoreau.1207690334.jpg 

Henry David Thoreau, théoricien de la désobéissance civile

Dîner plutôt intellectuel avec Pierre, vieil ami diplomate de retour de Pretoria en Afrique du Sud.

Pierre  -plus anti-conformiste que ne pourrait le laisser présager son métier – admire les écrits de Henry David Thoreau, le philosophe américain hostile à l’ordre établi. Les titres de deux de ses ouvrages sont évocateurs : « La Désobéissance Civile » et « La Vie dans les Bois ».

Quand j’écoute Pierre, je réalise que Thoreau n’est pas prêt de devenir le maître à penser des fonctionnaires disciplinés de notre très régalien ministère de l’Intérieur !

Selon le philosophe, la conscience individuelle doit primer sur toute chose. « Il n’est pas souhaitable de cultiver le même respect pour la Loi et pour le Bien » ;  » je crois que nous devrions être hommes d’abord, sujets ensuite » .

Face à une loi perçue comme injuste, la désobéissance relève non seulement du droit mais aussi et surtout du devoir.

Résistance à la « machine » gouvernementale, primauté de la pensée individuelle, respect absolu de la personnalité. Il s’agit pour chacun de rechercher en permanence, en son for intérieur, ce qui est « juste ». En fonction de ce critère, se dresse la ligne de partage entre les ordres qui peuvent être exécutés et les autres, entre ce qui est bon en chacun de nous et ce qui reste condamnable.

Thoreau ne pousse pas à la Révolution sanglante. L’action non violente a sa préférence. On dit « non », fortement, sans haine … et on se laisse emprisonner. L’Etat peut soumettre et enfermer les corps, il sera impuissant à dominer notre âme.

Lorsque je demande à Pierre s’il connaît des disciples de Thoreau mettant en oeuvre de façon pratique sa pensée, il me cite un certain Mahandas Ghandi, rencontré à Pretoria.

2008_0406_152846aa.1207690498.JPG

L’avocat Ghandi (au centre) en 1908, devant son cabinet à Johannesbourg

Ce dernier, avocat doué d’origine indienne, a pris la défense de ses compatriotes, victimes de brimades en Afrique du Sud.

Comme le philosophe américain, il mène une vie frugale, laisse une part importante à la méditation, à la découverte de soi, dans sa plénitude d’homme aux pensées libres.

Il défend les Indiens victimes de « lois scélérates » avec des arguments juridiques percutants et des actions de protestations publiques, spectaculaires mais toujours pacifiques.

Ghandi se laisse volontiers emprisonner mais ressort toujours plus fort des geôles gouvernementales anglaises, m’indique Pierre qui semble bien le connaître.

Nous convenons en fin de repas que Thoreau et Ghandi, leur pensée et leur mode d’action, restent inconnus en France.

Pourquoi notre pays est-il réfractaire à cette philosophie ?

Est-ce notre mentalité gauloise frondeuse, indisciplinée parfois violente (nous ne connaissons que les grèves « dures », les révolutions sanglantes, les répressions féroces) ?

Les Français, amoureux de lois souvent sacralisées,  s’accommodent-ils de l’imperfection des textes … s’ils s’en affranchissent grâce à quelque privilège ?

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑