15 octobre 1908 : Le ministre Gaston Thomson tente de sauver sa tête

Une vingtaine de matelots s’affaire autour du canon de 194 du croiseur cuirassé Latouche Tréville. Il est tard, l’exercice de tir s’achève bientôt, chacun est fatigué mais heureux. Soudain, un bruit terrible, un éclair dévastateur, une monstrueuse boule de feu en expansion constante jaillit de la tourelle commandant la pièce d’artillerie.

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Un croiseur cuirassé français en 1908

Après quelques minutes de cauchemar, au moment où les premiers secours arrivent, on relève des dizaines de blessés horriblement brûlés… et treize marins ont perdu la vie.

Ce drame qui endeuille à nouveau la marine française s’est produit le 22 septembre dernier.

15 octobre :  G. Clemenceau nous réunit dans son bureau, le ministre de la Marine Gaston Thomson, le ministre de la Guerre Marie-Georges Picquart, le directeur de cabinet Etienne Winter et moi.

Le Président du Conseil commence, avec calme mais détermination :  » La Chambre ne nous fait aucun cadeau. Il faut dire qu’il y a de quoi. Naufrages des croiseurs Sully, Jean Bart et Chanzy, des sous-marins Lutin et Farfadet, explosion du cuirassé Iena… et maintenant, cet accident lamentable sur le Latouche Tréville. Mon rival Delcassé, ce monsieur « je sais tout », ne cesse de se répandre dans la presse ou dans les couloirs du parlement sur le fait que mon gouvernement est « incapable de préparer le pays au combat ». Plusieurs interpellations du gouvernement sont prévues dans les prochains ordres du jour. Bref, ça barde !  »

Thomson, blême, tente de se justifier :  » Les explosions sont largement dues à la poudre B qui remplace la célèbre poudre noire et produit beaucoup moins de fumée. L’utilisation de cet explosif n’est pas encore totalement maîtrisée par les marins et les risques restent importants. »

Clemenceau se durcit :  » Ecoutez, Thomson, sur les navires allemands ou britanniques, on trouve aussi de la poudre B et rien ne saute. Non, la vérité, c’est que c’est le foutoir dans votre marine. Le rapport de la commission d’enquête le montre : entretien défectueux du matériel, absence de consignes de sécurité précises, personnel mal formé, investissements mal suivis et inefficaces… J’ai été patient avec vous, j’ai accepté les augmentations de crédits que vous me demandiez avec insistance mais les résultats ne sont pas au rendez-vous. Je souhaite que vous retrouviez rapidement votre siège de député de Constantine, vous y êtes plus à l’aise.  »

Thomson rougit :  » Ce que vous dites est injuste. Je répare les errements de mes prédécesseurs et il n’est pas possible de tout corriger en deux ans.  »

Clemenceau plus doux mais implacable :  » Vous avez raison techniquement mais tort politiquement. La Chambre veut une tête. Ce sera la vôtre. Vous me remettrez votre démission dans une semaine… pas avant. Nous laissons encore monter la pression pendant sept ou huit jours puis vous partez. Si vous nous quittiez tout de suite, les parlementaires voudraient un autre bouc émissaire et cela risquerait d’être moi. Désolé mon vieux.  »

Thomson sort de la pièce presque sans un mot, la face blanche, le front luisant.

Je reste atterré par la brutalité de l’échange.

Clemenceau reprend, sans émotion apparente :  » Il faut réfléchir déjà au successeur. Evitons un politique. Je veux un administrateur. Quelqu’un qui sait compter et se faire obéir des bureaux. Un homme qui n’a pas le souci de plaire et de se faire élire un jour à nouveau.  »

Il se retourne vers moi :  » Parmi vos collègues du Conseil d’Etat, vous pouvez regarder ? Il me faut un nom, vite.  »

A suivre…

8 octobre 1908 : Emile Pouget, roi de l’argot et du sabotage

Au fur et à mesure que Emile Pouget me parle, je note avec délice ses expressions sur mon petit carnet en me promettant de les employer à nouveau devant quelques amis choisis… ou mon fils lycéen.

Le mot « foutre » revient plus souvent qu’à son tour chez ce leader de la CGT, écorché vif depuis son plus jeune âge.

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Photographie du responsable CGT Emile Pouget prise par la préfecture de police après son arrestation

 » Quand les idées sortent de votre caboche, elles ne sont pas pommadées, bichonnées comme des garces de la haute, elles sortent aussi nature que les asticots du fromage.  »

Je n’aurais pas formulé les choses comme cela mais… ce n’est pas faux quand on y réfléchit.

A la terrasse du café marseillais où nous sommes installés, nous feuilletons ensemble des exemplaires du Père Peinard, le journal mi syndicaliste, mi anarchiste, qui a rendu célèbre Pouget. Nous sommes en plein XVIème congrès de la CGT qui a lieu du 5 au 10 octobre 1908 dans la capitale provençale. Emile Pouget essaie de convaincre ses camarades que, malgré la répression de la police de Clemenceau, il faut continuer sur une ligne dure. Je suis personnellement chargé de le persuader du contraire. Tâche sans doute vouée à l’échec mais peu importe : Pouget m’est sympathique même si tout nous oppose.

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XVIème congrès de la CGT à Marseille du 5 au 10 octobre 1908

 » Il faut secouer les prolos, baffer la police. Parlementer, négocier avec le gouvernement, faire des concessions, tout ça, faut pas compter sur moi, ce sont des gnôleries chrétiennes. Foutre !  »

On sent un homme au cuir épaissi par trois années de prison à Melun dans les années 1885 puis par une nouvelle et récente incarcération après les émeutes de Villeneuve-Saint-Georges de cet été. Il est libéré provisoirement pour assister au congrès de son syndicat (geste d’apaisement que j’ai suggéré à Clemenceau).

 » Crime de rébellion ! Voilà de quoi on m’accuse. Tous ces mots destinés à protéger le pouvoir bourgeois. Nom d’un pet, je reste têtu comme une mule et je ne céderai pas face aux enjuponnés (je me doute qu’il parle des magistrats) « .

Je ne pense pas amener Pouget à renoncer à ses combats contre le Pouvoir que je représente mais j’essaie d’obtenir au moins une avancée :

 » Vous êtes à l’origine du mot « sabotage ». C’est vous qui proposez que les ouvriers, mécontents de leur salaire et de leurs conditions de travail, puissent mal réaliser leur tâche et ainsi bloquer la production… sans vraiment faire grève. Cela peut avoir des conséquences très graves pour le pays !  »

Il me répond, dans un éclat de rire :  » A mauvaise paye, mauvais travail ! Avec deux sous d’un certain ingrédient, les cheminots peuvent mettre une locomotive de plusieurs tonnes dans l’impossibilité de fonctionner. Les coiffeurs en colère, quant à eux,  badigeonnent les boutiques de la ville avec du shampooing et de la crème à raser. Voilà qui est  drôle et conduit le capitaliste et les charognards (les patrons) dans une m… noire. Et moi, je me marre, je me marre !  »

Il m’attrape soudain par le bras : « Le p’tit conseiller de Clemenceau, faut pas croire que j’ai pas vu ton p’tit jeu. Le sabotage a été adopté dans la motion que j’ai présentée au Congrès confédéral de Paris en 1900 et je m’apprête à écrire un livre là-dessus. Je ne suis pas prêt à renoncer à cela non plus. Tes mouchards de la police ne pourront rien contre cela. Le sabotage bloque tout et il est impossible de retrouver les coupables. C’est l’arme idéale du prolo en colère.  »

On n’arrête pas Emile Pouget. On n’arrête pas cette énergie en marche, ce champion de l’organisation révolutionnaire et du verbe haut, ce polémiste redoutable.

La conversation s’achève, je n’ai rien obtenu du leader syndical.

Si… quelques exemplaires dédicacés du Père Peinard que je lirai en cachette dans mon bureau du ministère, le sourire aux lèvres en repensant aux cinquante nouveaux mots d’argot appris aujourd’hui.

6 octobre 1908 : Le parti socialiste uni pour gagner

Le parti socialiste SFIO est sur de bons rails. Il a maintenant tout ce qu’il faut pour réussir : un leader de plus en plus incontesté en la personne de Jean Jaurès, un programme progressiste qui vise au progrès social immédiat, une vraie raison d’exister liée à la situation peu enviable des ouvriers ou petits employés et une base militante solide.

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Dans la guerre des plumes, Jean Jaurès pourrait l’emporter sur Georges Clemenceau

La SFIO, section française de l’Internationale ouvrière, revient de loin. Il y a quelques mois encore, on pouvait écrire sur son unité fragile, sur la querelle des chefs qui la minait, sur sa doctrine ambiguë.

En fait, ce parti prend des virages positifs et au bon moment.

Au congrès d’avril 1905 qui a eu lieu dans la salle du Globe à Paris, le parti s’est doté de structures rigoureuses qui interdisent aux parlementaires d’y prendre le pouvoir (leur nombre ne peut excéder 10 % de celui du Conseil national dirigeant). Ainsi, ce sont bien les meneurs militants qui gardent les rênes et non les notables -souvent rivaux- issus des élections.

Lors de ce congrès du Globe, les différentes tendances socialistes (anciens Allemanistes, socialistes indépendants, Possibilistes…)  se sont aussi fondues en un seul ensemble cohérent et discipliné. Les Jaurésiens l’emportent progressivement sur les Guesdistes et imposent leur vision réformiste excluant la grève générale et privilégiant les conquêtes sociales concrètes et immédiates. Le capitalisme continue à être condamné dans son principe (ce qui donne du baume au coeur des milliers de syndicalistes qui votent socialistes) mais son renversement brutal se voit repoussé à plus tard ( ce qui rassure les classes nombreuses d’employés, d’ouvriers aisés ou de petits fonctionnaires).

La participation au gouvernement radical est exclue. Ainsi, la SFIO n’a pas à se « compromettre » dans la difficile conduite des affaires d’un pays qui est entré -dans la douleur- dans l’aire industrielle.

Au congrès de Toulouse qui va avoir lieu dans les prochains jours, le discours de Jaurès doit officialiser ces orientations.

Il est donc très attendu.

Il devra proposer une synthèse aux différents courants de pensée de la SFIO et surtout donner du « sens » aux évolutions sociales en cours en montrant qu’elles légitiment la position en faveur de « l’évolution révolutionnaire ».

Fébrilement, conscient de l’enjeu immense, Jean Jaurès écrit, réécrit son discours chaque soir, chaque nuit.

Avec de simples mots, il va aider à construire le rêve d’un peuple qui attend. Il pèse les phrases, réfléchit au poids des formules.

Sa plume agile se bat pour que ses propos forment un édifice, une maison accueillante où pourront venir se réchauffer les générations montantes lassées d’un gouvernement qui a renoncé à changer le monde.

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