19 avril 1908 : Jaurès contre la grève générale

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Jean Jaurès,  » il n’y a aujourd’hui pour le socialisme qu’une méthode souveraine : conquérir légalement la majorité « 

Un idéal rafraîchissant, une maturité qui lui donne autorité sur le monde socialiste, une voix qui porte les revendications du monde ouvrier dans le monde parlementaire: Jaurès. Une voix pour les sans-voix, un espoir pour ceux qui avaient renoncé à en avoir un.

Comme conseiller – de confiance – de Clemenceau, je devrais le considérer comme un ennemi. Je ne peux pas. En fait, dans mon esprit, mon Patron représente la lutte pour un monde meilleur mais avec les armes politiques classiques et (très) pragmatiques. C’est une première étape.

Jaurès nous emmène plus loin, dans un univers à la morale plus exigeante, dans la lutte pour une société profondément rénovée.

Dans sa vision du futur, les possédants disparaissent, les ouvriers reçoivent une juste rémunération de leur travail leur donnant accès à un habitat, des conditions de vie dignes, une éducation et une culture de haut niveau. Le droit au bonheur en quelque sorte.

Tout cela est dit avec une éloquence qui fait des émules bien au-delà des bancs de la gauche. Quelle belle définition de la liberté il nous donne lorsqu’il s’écrie :  » La liberté, c’est l’enfant de la classe ouvrière, née sur un grabat de misère, et de mine chétive encore, mais qui porte en soi une incomparable vitalité secrète et dont le regard de flamme appelle la liberté d’un monde nouveau.  »

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Jaurès à la Chambre

Pour Jaurès, le socialisme ne doit accéder au pouvoir que par les voies légales et démocratiques.

C’est un opposant farouche à la grève générale.

Pour lui, les trois conditions de réussite de ce type de mouvement de masse sont les suivantes :

– l’objet en vue duquel la grève est déclarée doit passionner réellement la classe ouvrière ;

– l’opinion doit être préparée et reconnaître le mouvement comme légitime ;

– la grève générale ne doit pas être un déguisement de la violence.

Pour Jaurès, ces trois conditions ont peu de chances d’être un jour réunies. La grève générale risque donc de devenir une dangereuse utopie, écartant les ouvriers de combats plus réalistes et finalement réellement porteurs de conquêtes sociales.

Il dénonce à cette occasion les ruses de certains socialistes ou communistes qui poussent les ouvriers à la grève dure dans le but de les entraîner, sans qu’ils en aient clairement conscience, dans la Révolution et le communisme complet.

Pour autant, il n’exonère nullement les classes possédantes et les Pouvoirs publics de leurs responsabilités et il reprend le mot fameux de Mirabeau :

 » Prenez garde ! N’irritez pas le peuple qui produit tout, et qui pour être formidable… n’aurait qu’à être immobile. « 

16 avril 1908 : Lettre à Frantz Kafka

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Frantz Kafka, que j’ai rencontré à Prague, en début d’année (voir journal du 30 janvier 1908). Ma lettre est traduite de l’allemand. 

Cher Frantz

J’ai bien reçu ton courrier où tu me fais part de tes souhaits de changer d’activité professionnelle et de quitter les assurances Generali. Ton poste, effectivement mal rémunéré, t’occupe la majeure partie de ton temps et ne te laisse guère le loisir d’écrire. Je ne peux que t’encourager à aller jusqu’au bout de ton désir d’intégrer les assurances contre les accidents du travail du Royaume de Bohème, qui pourraient accepter que tu ne fréquentes le bureau que le matin, laissant ton après-midi libre pour les lettres.

A ce sujet, j’ai lu avec attention ton projet de nouvelle que tu joignais à ta correspondance.

Je suis fasciné par le contraste entre ta langue limpide, claire, qui trahit ton activité de juriste et le monde incompréhensible dans lequel évolue ton personnage principal Gregor.

Celui-ci se réveille un matin transformé en cancrelat. Il ne peut plus communiquer et sa famille reste donc dans l’ignorance de ce qu’est devenue sa personnalité. Ses parents se contentent de nourrir l’animal monstrueux, par obligation morale et en souvenir du Gregor disparu. Au fur et à mesure que le temps passe, chaque membre de la famille se détache peu à peu du pauvre Gregor qui reste confiné, impuissant, dans sa chambre. Ce dernier finit par mourir, abandonné de tous, dans un monde qu’il ne comprend plus. Son départ est un soulagement pour ses proches.

Quelle fable inquiétante ! Gregor représente t-il le pauvre clochard que nous ne voulons pas voir au bas de notre immeuble ? Ou est-ce l’être complexé que nous sommes parfois, craignant d’être rejeté en cas de baisse des performances ?

L’absence de communication, la bonne conscience douteuse se substituant à une morale authentique, le rejet de l’autre différent, l’incapacité à comprendre un monde obéissant à des règles absurdes … Est-ce ta vision de notre XXème siècle qui s’annonce, mon cher Frantz ?

Tu me demandes de te proposer un titre pour cette nouvelle.

« Le Cancrelat » risque de faire fuir les lecteurs et interdirait que l’on parle de ton ouvrage dans les dîners en ville ; « Gregor » ne serait guère explicite.

« La Métamorphose » , mot un peu savant mais bien révélateur de l’état que tu t’efforce de décrire, pourrait faire l’affaire. Ton héros se soumet en effet à en changement physique (et sans doute mental) profond sur lequel il n’a aucune prise et qui le transforme totalement. A travers un tel titre, tu peux suggérer une réflexion plus large sur les « métamorphoses » en général qui, selon toi,  auraient des relents inquiétants voire meurtriers. L’être humain peut basculer à tout moment dans un état qui l’isole brusquement des autres, le prive d’affection et le condamne à progressivement disparaître.

Pour ma part, c’est une métamorphose heureuse comme écrivain à part entière que je te souhaite. Ce que tu racontes ne laissera personne indifférent , on te lira d’une traite, et l’histoire continuera à marquer, comme un coup dans le ventre, longtemps après sa lecture.

Dans la pièce à côté se retourne le Gregor de nos angoisses, le Gregor de nos complexes et de nos mauvais rêves. Paralysé, nous ne pouvons qu’attendre un destin funeste qui nous échappe mais dont notre esprit nous fait sentir chaque étape horrible menant à une déchéance définitive.

Mon cher Frantz, j’attends que tu écrives d’autres nouvelles aussi prenantes. Je te lirai à nouveau avec un peu d’appréhension mais non sans plaisir. Tu trempes ta plume dans un poison délicieux dont nous mourrons tous, mélange d’une intelligence lumineuse et d’un pessimisme absolu.

Bien à toi. 

9 avril 1908 : Deux fonctionnaires zélés discutent de « désobéissance civile »

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Henry David Thoreau, théoricien de la désobéissance civile

Dîner plutôt intellectuel avec Pierre, vieil ami diplomate de retour de Pretoria en Afrique du Sud.

Pierre  -plus anti-conformiste que ne pourrait le laisser présager son métier – admire les écrits de Henry David Thoreau, le philosophe américain hostile à l’ordre établi. Les titres de deux de ses ouvrages sont évocateurs : « La Désobéissance Civile » et « La Vie dans les Bois ».

Quand j’écoute Pierre, je réalise que Thoreau n’est pas prêt de devenir le maître à penser des fonctionnaires disciplinés de notre très régalien ministère de l’Intérieur !

Selon le philosophe, la conscience individuelle doit primer sur toute chose. « Il n’est pas souhaitable de cultiver le même respect pour la Loi et pour le Bien » ;  » je crois que nous devrions être hommes d’abord, sujets ensuite » .

Face à une loi perçue comme injuste, la désobéissance relève non seulement du droit mais aussi et surtout du devoir.

Résistance à la « machine » gouvernementale, primauté de la pensée individuelle, respect absolu de la personnalité. Il s’agit pour chacun de rechercher en permanence, en son for intérieur, ce qui est « juste ». En fonction de ce critère, se dresse la ligne de partage entre les ordres qui peuvent être exécutés et les autres, entre ce qui est bon en chacun de nous et ce qui reste condamnable.

Thoreau ne pousse pas à la Révolution sanglante. L’action non violente a sa préférence. On dit « non », fortement, sans haine … et on se laisse emprisonner. L’Etat peut soumettre et enfermer les corps, il sera impuissant à dominer notre âme.

Lorsque je demande à Pierre s’il connaît des disciples de Thoreau mettant en oeuvre de façon pratique sa pensée, il me cite un certain Mahandas Ghandi, rencontré à Pretoria.

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L’avocat Ghandi (au centre) en 1908, devant son cabinet à Johannesbourg

Ce dernier, avocat doué d’origine indienne, a pris la défense de ses compatriotes, victimes de brimades en Afrique du Sud.

Comme le philosophe américain, il mène une vie frugale, laisse une part importante à la méditation, à la découverte de soi, dans sa plénitude d’homme aux pensées libres.

Il défend les Indiens victimes de « lois scélérates » avec des arguments juridiques percutants et des actions de protestations publiques, spectaculaires mais toujours pacifiques.

Ghandi se laisse volontiers emprisonner mais ressort toujours plus fort des geôles gouvernementales anglaises, m’indique Pierre qui semble bien le connaître.

Nous convenons en fin de repas que Thoreau et Ghandi, leur pensée et leur mode d’action, restent inconnus en France.

Pourquoi notre pays est-il réfractaire à cette philosophie ?

Est-ce notre mentalité gauloise frondeuse, indisciplinée parfois violente (nous ne connaissons que les grèves « dures », les révolutions sanglantes, les répressions féroces) ?

Les Français, amoureux de lois souvent sacralisées,  s’accommodent-ils de l’imperfection des textes … s’ils s’en affranchissent grâce à quelque privilège ?

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