1er juillet 1908 : Cafouillages militaires

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Le contre-torpilleur La Framée fait une fausse manoeuvre, percute le cuirassé Brennus et coule en quelques minutes. Un des nombreux accidents dont est victime une marine française désorganisée.

Quelques dizaines d’heures encore à bord du cuirassé Brennus, de retour vers Toulon. Je me prépare à rendre compte de ma mission à Constantinople au directeur de cabinet de G. Clemenceau, Etienne Winter. Il va falloir que je justifie mon arrestation par la police du sultan puis mon évasion rocambolesque grâce aux hommes pilotés par le 2ème bureau (service de renseignement de l’armée).

 Je profite de ces longs moments d’inactivité pour discuter avec les marins et leurs officiers. Conversations anodines dans un premier temps ; plus sérieuses par la suite, au fur et à mesure que la confiance s’installe. L’armée est une grande muette mais avec de la patience, on peut la faire parler.

Ce que j’apprends est inquiétant. En écoutant les hommes d’équipage, les mécaniciens ou les officiers de quart, je découvre une marine bien éloignée de celle qu’évoquent les amiraux à Paris.

Avant ma traversée à bord du Brennus, j’avais connaissance des multiples accidents qui avaient durement touché la « Royale » ces dernières années : naufrages successifs des croiseurs Sully en 1905, Chanzy et Jean Bart en 1907. Naufrage aussi du sous-marin Farfadet (un panneau mal refermé avant la plongée !). Puis la terrible explosion du cuirassé Iéna en pleine rade de Toulon. Tout cela l’an dernier.

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Le cuirassé Iena est détruit par une explosion en pleine rade de Toulon en 1907

Les différentes enquêtes de commandement dont les rapports passaient sur mon bureau concluaient immanquablement « aux regrettables enchaînements d’erreurs humaines » et dédouanaient la haute hiérarchie militaire.

Ce que me disent les hommes du Brennus est tout autre et rejoint les conclusions d’une commission d’enquête parlementaire et indépendante, dont le rapport a été tenu secret.

Le matériel de la marine est mal entretenu, faute de crédits suffisants. Les mécaniciens, les ouvriers des entrepôts sont souvent recrutés à la va-vite et mal formés.

 » Et monsieur le conseiller, vous savez, dans les arsenaux, eh bien, c’est le foutoir ! Nous n’avons même pas assez de cales sèches pour réparer les différents navires !  » m’indique ce quartier maître  avec un fort accent de Marseille.

Le commandant, dans un langage plus châtié, ajoute :  » Nos cuirassés font pâle figure par rapport à leurs homologues britanniques. Ils vont moins vite – vingt noeuds contre vingt-cinq – sont plus petits – 20 000 tonnes contre 30000 -et conservent une artillerie de plus faible calibre, avec un tir de plus courte portée. L’instabilité ministérielle, les économies de bouts de chandelles imposées par le ministère des finances, l’éloignement des amiraux et des états majors des réalités de terrain, le désintérêt de l’opinion publique et de la presse, expliquent cet état des choses. Faut-il une guerre pour que la France se réveille avec horreur et découvre qu’elle ne peut plus assumer sa défense convenablement ?  »

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Le Brennus percute La Framée

Il conclut, avec fatalisme, en évoquant une catastrophe qui hante ses nuits :  » Vous vous rendez compte que le seul bateau que le Brennus a coulé appartenait … à la Marine nationale ? Dans la nuit du 25 août 1900, au large de Gibraltar, nous avons percuté le contre-torpilleur La Framée. Mal commandé, mal dirigé, ce navire s’est jeté sur nous de façon idiote et nous n’avons pu l’éviter. C’était une nuit de pleine lune, on y voyait comme en plein jour. La Framée, écrasé par le cuirassé beaucoup plus imposant, a disparu dans les flots en quelques minutes avec une cinquantaine de matelots. J’ai honte !  »

Au fur et à mesure des confidences des marins, je prends des notes, beaucoup de notes. G. Clemenceau doit être informé de ce qui se passe. La France n’est plus une grande puissance navale… et personne ne le sait.

1er juin 1908 : Marguerite Steinheil, le retour de « Pompe Funèbre »

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Marguerite Steinheil et sa famille

Lorsqu’on assure la permanence du commandement au ministère pendant tout le samedi ou le dimanche, on représente pendant 24 heures le ministre de l’Intérieur (devenu Président du Conseil dans le gouvernement actuel). Pendant une journée, on prend toutes les décisions conservatoires au nom du ministre et il nous appartient de juger s’il convient ou non de le déranger si une difficulté grave se présente. Les conseillers des G. Clemenceau se relaient pour assurer cette mission en chaque fin de semaine. Ce jour-ci, c’est mon tour.

Vers cinq heures de l’après midi, le préfet de police Lépine m’appelle. Au son de sa voix, je sens que l’affaire dont il souhaite m’entretenir est grave.

 » – Monsieur le conseiller, une femme vient d’être retrouvée ligotée dans son appartement de l’impasse Ronsin dans le XVème arrondissement. Son mari et sa belle-mère gisaient à côté d’elle, sans vie.

– J’imagine que si vous me dérangez, c’est que les victimes doivent être connues ?

– Exactement. Vous vous rappelez Marguerite Steinheil ?

– Oui, la dame dans les bras de laquelle le Président de la République Felix Faure est mort, en 1899. C’est elle la femme ligotée ?

– Oui, et dans une fâcheuse position. J’ai peur que cette affaire prenne rapidement une tournure politique, c’est la raison pour laquelle je souhaite que le Président ou son représentant soit immédiatement averti.  »

Je passe au préfet quelques consignes sur les conditions dans lesquelles les informations sur l’enquête doivent nous remonter et raccroche.

Même si le drame qui vient de se produire ne prête guère à sourire, je ne peux m’empêcher de repenser à la fin tragi-comique de Felix Faure, décédé dans les bras de sa maîtresse Marguerite Steinheil. La presse de l’époque avait largement fait ricaner l’opinion publique sur les circonstances de cette mort. On raconte que le prêtre accouru avait demandé :  » Monsieur a-t’il encore sa connaissance ?  » . Un domestique avait alors répondu :  » Non, rassurez-vous monsieur le curé, elle vient de sortir par la porte de derrière « .

Les chansonniers avaient déclamé en parlant du Président disparu :  » Il voulait être César, il ne fut que Pompée  » . Je n’ai jamais su s’ils faisaient allusion au sens un peu exagéré du faste du rival politique de Clemenceau ou si, de façon plus polissonne, ils rappelaient que Marguerite Steinheil avait peut-être pratiqué une fellation au Président avant son décès. Toujours est-il que l’infortunée jeune femme avait immédiatement été affublée par tous les journalistes du surnom de « Pompe Funèbre » .

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La mort de Félix Faure, il y a bientôt dix ans, en 1899

C’est donc « Pompe Funèbre  » qui revient aujourd’hui dans une autre affaire, dix ans après.

J’envoie immédiatement deux policiers porter un message d’information à G.Clemenceau à son domicile (il n’a pas le téléphone) pour qu’il n’apprenne pas l’affaire par les journaux du matin. En fin de courrier, je sollicite ses instructions.

Deux heures après, les deux fonctionnaires reviennent avec un mot assez court de mon Patron, décidément toujours en pleine forme :

 » Puisque Pompe Funèbre est revenue, ne cherchons pas à enterrer l’affaire. Cela serait impossible : dans ce type de crime à grand spectacle, personne ne saurait garder le silence comme une tombe. Pour autant, je ne me se sens pas concerné et ai décidé, jusqu’à nouvel ordre … de faire le mort.  »

steinheil.1212301863.jpg Marguerite Steinheil

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