15 décembre 1908 : Petit meurtre en famille dans la Sarthe

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Episode 1 :  lundi 12 octobre 1908, le meurtre 

Les chevaux ont soif, ils savent que l’abreuvoir s’approche et le père Jolais peine à les retenir. Il est huit heures, il fait bientôt totalement nuit sur le village d’Avoise, dans le canton de Sablé du département de la Sarthe.

Les bêtes rejoignent le cul de sac, éloigné de toute habitation, où elles vont pouvoir se rafraîchir. Il fait déjà frais et Jolais, cultivateur à la ferme des Bouchères, marche énergiquement pour se réchauffer.

Arrivé à destination, Jolais détache les chevaux et les laisse boire tranquillement pendant qu’il allume sa pipe.

Derrière la haie, une ombre se faufile, quelques branches craquent, Jolais dresse l’oreille, scrute dans la nuit et se demande quel animal s’enfuit ainsi à son approche. Les chevaux restent paradoxalement très calmes et continuent à se désaltérer.

Soudain, sans que le paysan s’en rende compte, le canon d’une arme se braque sur lui. Quatre à cinq secondes passent. Puis, deux éclairs rouges, deux détonations, le père Jolais s’affaisse lourdement, après un long cri de douleur, touché à l’épaule et au flanc.

La mère Jolais qui a entendu les coups de feu accourt accompagnée de deux garçons de ferme portant des lanternes. Ils trouvent notre pauvre cultivateur baignant dans son sang. Il décède quelques heures plus tard en prononçant ces mots :  » là, dans la haie, un homme, là, dans la haie… « .

Episode 2 : octobre et novembre 1908, l’enquête et les soupçons

L’enquête menée initialement par la gendarmerie piétine. Personne n’a aperçu l’assassin s’enfuir ; les derniers mots de Jolais sur l’homme vu dans la haie ne désignent aucun coupable.

Pas de témoin, peu d’indice, aucun mobile apparent. Le meurtrier peut dormir tranquille.

Le magistrat instructeur est cependant frappé par un fait : d’habitude, ce n’est pas le paysan qui conduit les chevaux à l’abreuvoir mais l’un de ses domestiques, Joseph Foucault. L’assassin devait donc connaître ces circonstances particulières, il n’est sans doute pas éloigné du monde de la ferme tenue par Jolais.

On se décide à interroger Joseph Foucault lui-même. Celui-ci nie tout en bloc et dispose d’un alibi solde : il était ce lundi-là chez le barbier. Il est ainsi laissé en liberté sans être plus inquiété. 

Les habitants d’Avoise ne l’entendent pas de cette oreille. Ils font remarquer qu’il est très rare qu’un domestique aille chez le barbier en début de semaine. C’est plutôt à l’approche du dimanche qu’une personne de cette condition fait attention à son apparence. En outre, la barbe du jeune Joseph pouvait encore attendre une semaine de plus sans constituer une gêne.

Lors d’un repas de famille, le beau-père de la veuve Jolais se tourne vers Joseph et le regarde droit dans les yeux :

– celui qui a tué Jolais est un rude lâche ; moi à sa place, je me dénoncerais et ne laisserais pas inquiéter des innocents.

Le jeune garçon de ferme baisse alors les yeux et rougit.

Episode 3 : 21 novembre 1908, l’arrestation

Face à la rumeur publique qui accuse de plus en plus Joseph Foucault, le juge d’instruction ne peut rester indifférent. Il relance l’enquête et la confie à la brigade mobile de Nantes.

Le domestique est arrêté et longuement interrogé.

Il avoue être l’amant de sa patronne… mais réfute complètement être le meurtrier de son époux. Celui-ci battait peut-être sa femme mais cela ne conduit pas forcément le garçon de ferme qu’il est, à prendre la défense de sa maîtresse en se transformant en assassin.

La mare auprès de laquelle Jolais a été tué est entièrement vidée, pendant deux jours, par des ouvriers sous les ordres de la police pour retrouver des indices, notamment l’arme du crime.

Ces recherches minutieuses restent infructueuses.

Et Joseph nie toujours. Les indices à charge restent minces et l’on s’achemine vers une ordonnance de non lieu.

Episode 4 : 13 décembre 1908, la mère accuse son fils d’être le meurtrier

La vieille femme est en larme devant les magistrats. Mme Foucault s’exprime avec difficulté :

– C’est mon fils Joseph qui a tué M. Jolais, c’est horrible, je suis effondrée…

– Madame, qu’est-ce qui vous fait dire cela ?

– Peu de temps après le crime, mon fils a quitté la ferme des Jonchères et est revenu vivre chez-nous. Nous ne nous doutions de rien son père et moi. Un jour cependant, mon mari a retrouvé un fusil caché dans un abat-foin. Il a interrogé Joseph qui a avoué que le fusil lui appartenait. C’est alors que nous avons deviné la suite, l’effroyable vérité.

– Qu’avez-vous fait du fusil ?

– Mon mari l’a jeté dans la Sarthe. Nous espérions que notre fils que nous chérissons tant ne serait jamais inquiété.

– Qu’est ce qui vous décide aujourd’hui à parler ?

La mère relève la tête avec une flamme de colère dans les yeux :

– Ce n’est pas mon fils Joseph le plus grand coupable…

Episode 5 : 15 décembre 1908, le meurtrier par amour

Les magistrats continuent d’interroger la mère de Joseph Foucault.

– Mais si ce n’est pas votre fils le principal coupable, qui est-ce ?

– Vous n’allez pas me croire : c’est la veuve Jolais. C’est elle qui a poussé mon fils au crime.

Les juges, stupéfaits, la pressent de questions. Elle maintient ses accusations et les précise. Ils sentent alors qu’ils sont sur le chemin de la vérité.

Les policiers se rendent à nouveau à la ferme des Bouchères et retrouvent la veuve Jolais, toujours éplorée.

Le juge coordonnant l’instruction tente le tout pour le tout :

– Madame, inutile de continuer sur ce ton, nous avons la preuve que c’est Foucault qui a tué votre mari et que vous êtes sa complice. Vous êtes sa maîtresse et il a tué par amour, pour vous épouser.

– C’est faux, rétorque-t-elle.

Elle laisse passer un long silence et avoue :

-Oui, c’est Foucault qui a tué mon mari et c’est moi qui l’ai poussé à le tuer mais je ne voulais pas épouser ce garçon, il est trop jeune.

– Pourquoi donc teniez-vous à vous débarrasser de votre mari ?

– Pour épouser le frère de Joseph Foucault, qui est actuellement au service, mais qui rentrera bientôt au pays.

Les policiers de la brigade mobile poursuivent l’interrogatoire de la veuve Jolais toute la nuit. Ils obtiennent peu à peu tous les détails sur l’assassinat et sa préparation. La paysanne rusée avait tout prévu. Son mari n’avait aucune chance d’échapper à son tragique destin.

Au petit matin, l’horrible veuve, les cheveux défaits, les yeux rougis, les mains entravées par des menottes, est écrouée à la prison de la Flèche.

Sur son passage, les habitants de Sablé et d’Avoise crient leur indignation :

– A mort la veuve ! La guillotine pour la manipulatrice !

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Les deux photos : Avoise et ses environs. Tout est calme, tout est tranquille … et pourtant, en 1908, une horrible machination, deux coups de feu, un meurtre …

3 décembre 1908 : Quand le crime est signé par une femme

 » Il faut absolument que je vous raconte l’abominable histoire de la veuve Gras.  »

Le journaliste attentif prend des notes ; le commissaire Lepetit du 36 quai des Orfèvres, est ravi d’avoir trouvé un auditoire. Le thème de l’entretien ? Le crime au féminin. Quand les femmes commettent des crimes, quand la gent féminine tue.

 » La veuve Gras sentait que son amant, M. de la Roche lui échappait. Follement amoureuse, cet éloignement lui était insupportable. Elle décida donc de séduire un ouvrier, ami d’enfance, et après l’avoir totalement conquis, elle réussit à le convaincre de vitrioler M. de la Roche.

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Eugène Grasset : La Vitrioleuse

Le pauvre sire après cette agression devint un sujet de pitié et d’horreur. Mme Gras put alors se présenter comme la seule personne acceptant de s’occuper de lui et il était éternellement reconnaissant de ce dévouement. La femme était satisfaite, son amant, même défiguré, était de nouveau totalement à elle.

– Comment cette veuve s’est-elle trahie ?

– Eprise à la folie, elle maintenait M. de la Roche dans une dépendance totale. Les voisins, les amis ont commencé à se rendre compte qu’elle refusait qu’il sorte. Les médecins ont eu des doutes grandissants sur le respect des traitements destinés à soigner la victime. Plusieurs mois après l’agression à l’acide, le pauvre monsieur aurait dû recouvrer la vue et tel n’était pas le cas. Manifestement, quelqu’un empêchait la guérison de se produire. Petit à petit les soupçons se sont dirigés sur l’horrible veuve qui a fini par avouer toute la machination. Le pauvre M. de la Roche a été le dernier à admettre l’horrible vérité.

Cette affaire permet de retrouver deux aspects d’un crime féminin typique : la machination complexe et l’acharnement de la coupable qui finit par éveiller les soupçons.

Dans l’affaire Goglet que je vais vous narrer maintenant, nous voyons d’autres aspects de la criminalité féminine. Les femmes sont capables de refuser l’évidence et d’inventer des fables spectaculaires pour échapper au sentiment de culpabilité.

Mme Goglet était marié à un vieil homme riche physiquement diminué dont elle souhaitait se débarrasser. Elle décida un soir de mettre le feu à leur maison et tira cinq coups de feu sur son mari pendant son sommeil.

Ce dernier eut une chance incroyable. Les balles de revolver ne l’avaient que très légèrement touché et il réussit à quitter la maison avant que les flammes ne l’envahissent totalement.

Tout accusait Mme Goglet et pourtant celle-ci nia toute l’affaire farouchement, contre toute évidence avec des arguments incroyables.

Sa première ligne de défense fut d’accuser un « inconnu » qui avait mis le feu au domicile conjugal et qui ensuite avait tiré sur le vieil homme sans l’atteindre. Puis, devant l’abondance de preuves recueillies par mes collègues, elle se tut pendant trois jours. Enfin, pressée de questions par le juge, elle inventa une histoire à dormir debout.

Oui, Mme Goglet avait toute les raisons de souhaiter la mort de son mari ; oui, elle avait bien commis l’horrible forfait. Mais elle, dans le box des accusés, n’était que la soeur – physiquement très ressemblante – de la coupable. Elle clamait donc son innocence et jurait qu’elle se dévouait pour sa famille. Pendant tout le procès et après, pendant son incarcération, elle continua à se poser en martyre en se persuadant elle-même, de la vraisemblance de ce qu’elle racontait.  »

Le rédacteur du Petit Parisien frétille. Du sang, des tentatives de meurtres, des victimes qui essaient d’échapper à des femmes calculatrices et perverses… il imagine déjà son futur article à la une, un exposé sur les « femmes tueuses » qui fera vendre. Il se moque éperdument de la solidité scientifique des théories qu’il va exposer dans sa copie. Qui pourra le contester ? Quelques criminologues avertis ? Quelques féministes scandalisées par son accumulation d’idées reçues et d’affirmations péremptoires ? Peu importe, l’audience sera en rendez-vous et son directeur sera content 

Le commissaire Petit lui donne même sa phrase de conclusion :

 » Croyez ma vieille expérience de policier. C’est une femme qui règne en enfer ! « 

22 octobre 1908 : Les épouvantables chauffeurs de la Drôme

Une grande ferme isolée, non loin de Valence. Le soleil s’est couché depuis déjà deux bonnes heures. Jules Chenu, veuf, 62 ans, fier et riche paysan, passe un très mauvais moment. Entouré de trois malfras de la pire espèce, il est insulté, battu et jeté au sol. Nous sommes dans la grande salle centrale du bâtiment.

 » Où sont tes économies, vieux bouseux ?  »

Jules refuse de répondre. Il a amassé des sommes conséquentes et veut tout donner à ses cinq enfants lorsqu’il quittera ce bas monde.

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Les chauffeurs de la Drôme en 1908

Les coups redoublent. Celui qui tape le plus fort s’appelle Octave David. Il assène ses gifles avec méthode, il veut faire mal mais laisser au pauvre Jules la possibilité de parler.

Ce dernier est beaucoup plus solide que les bandits pouvaient le penser. On sent que son métier d’agriculteur qu’il pratique toujours, été comme hiver, par tous les temps, ses dizaines de vaches laitières, ses récoltes multiples, ce travail acharné mené depuis l’âge de douze ans, ont forgé une personnalité et un corps robuste.

Les gifles ne font rien, Jules ne parle pas. Son visage se déforme peu à peu, change de couleur, il fait quelques grimaces de douleur mais se tait. Il ne crie pas non plus, aucun voisin ne peut l’entendre.

 » On va te saigner, vieux porc !  »

C’est Urbain Liottard qui parle. C’est le plus vulgaire des trois. Le plus sadique aussi.

La suite de l’histoire est racontée avec émotion par le gendarme Rémy, qui a découvert le corps sans vie, déjà froid, de Jules Chenu, un matin du 22 octobre 1908. La victime était face contre terre, la gorge tranchée, les bras en croix dans la grande salle près de la cheminée :

 » Le père Chenu a été attaché. Les cordelettes que nous avons retrouvées par terre  le prouvent. Ses pieds sont totalement brûlés. Les « chauffeurs » lui ont mis les extrémités directement dans le feu pour le faire parler. Puis, pour ne pas être dénoncés, ils ont assassiné M. Chenu avant de partir. Je sais où sont les économies, le trésor de Jules. Il est toujours là, les bandits ne l’ont pas trouvé. Jules Chenu a été extraordinaire. Il n’a pas parlé.  »

« Ecartez-vous, nous prenons le commandement !  »

Le ton est sans appel. Le commissaire Floch, dirigeant la brigade mobile de Lyon, vient d’arriver et signifie aux gendarmes locaux :

 » Chers amis, les chauffeurs de la Drôme, maintenant, c’est l’affaire de notre police d’élite. Dans quelques mois, les criminels seront guillotinés, c’est moi qui vous le dit !  »

Les journalistes prennent fébrilement des notes et pensent à leurs gros titres du lendemain :

 » Les brigades du Tigre traquent les terribles chauffeurs  »

 » La population drômoise se rassure, les brigades de Clemenceau arrivent !  »

 » Bientôt la guillotine pour les bandits de Valence  »

Lorsque Octave David parcourt son journal, il sourit. Il en est à son quinzième meurtre et n’a toujours pas été arrêté. Le meneur de la bande des chauffeurs est en tenue de maçon. Il est sept heures. Son chantier va reprendre. Il ajuste sa casquette et sifflote.

Comme si de rien n’était.

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