24 et 25 décembre 1908 : Chahuts et émeutes au quartier Latin

Ministère de l’Intérieur, réunion de crise présidée par Etienne Winter, le directeur de cabinet de Georges Clemenceau.

Sujet de préoccupation: les troubles de ces derniers jours au quartier Latin.

Autour de la table : outre Gaston Doumergue, ministre de l’Instruction publique ; le préfet de police Louis Lépine ; le doyen Landouzy de la faculté de médecine ; le directeur de la police municipale de Paris,  M.Touny ; le commissaire divisionnaire du cinquième arrondissement, M. Noriot ; deux officiers de paix du même arrondissement de Paris, Mrs Fauvet et Thierry ; le vice recteur M. Liard… Autrement dit, les principaux acteurs, côté pouvoirs publics, des événements qui viennent de se produire au quartier Latin.

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La Sorbonne en 1908 est parfois un lieu d’agitation et de contestation

Etienne Winter parle avec une colère froide et contenue.

– Cela part dans tous les sens. Dans la même journée, le cours de M. Puech sur « les tragiques grecs » est perturbé par l’Action française et les Camelots du Roi d’une part, d’autre part, les chahuts à la faculté de médecine dégénèrent en émeute. J’attends vos explications, messieurs.

Le vice recteur Liard, un peu tremblant, essaie de défendre la décision prise pour le cours de M. Puech :

– Nous avions prévu que les Camelots du Roi allaient tenter d’empêcher le cours de M. Thalamas qui expose des thèses qu’ils contestent sur Jeanne d’Arc. On ne pouvait anticiper que, faute de pouvoir accéder à la salle de ce professeur, placée sous bonne garde, ils allaient s’en prendre au cours du pauvre Puech qui n’a rien à voir avec toute cette histoire.

Winter se fait cinglant :

– Le professeur a été ceinturé et expulsé de son propre cours par les activistes. Pendant vingt bonnes minutes -je répète, vingt minutes – Pujo, le chef des Camelots, a pu exposer ses thèses royalistes à des étudiants hilares. La République est ridiculisée.

L’officier de paix Fauvet intervient :

– J’ai fait mettre six camelots en état d’arrestation.

– Lesquels ?

– Ceux qui criaient  » vive le roi » et refusaient de sortir après les sommations. Devant cette fermeté, les autres militants ont quitté la salle.

– Il faudra que vous m’expliquiez comment il vous a fallu vingt minutes pour mobiliser une compagnie de gardes républicains alors que vous saviez par la police des chemins de fer que les troubles étaient imminents sur la Sorbonne.

– Nous avions massé tout notre monde devant la salle de M. Thalamas.

– Et vous aviez des ordres idiots qui vous empêchaient de bouger ? Je ne veux même pas entendre votre réponse. Elle va me désoler.

Passons à la faculté de médecine.

Alors là, c’est le sommet ! Le jury de l’agrégation est gravement contesté pour son manque d’objectivité. Les étudiants, mais aussi de nombreux professeurs, se désolent que les candidats qui ne sont pas soutenus par une sommité du monde médical, qui n’ont pas « leur jury », comme on dit, n’ont aucune chance.

Face à cette mise en cause pour défaut d’impartialité, que fait la Faculté de médecine ? Rien ! La tête dans le sable, elle attend que cela se passe. Pendant ce temps, les troubles montent. Ce qui n’était au départ qu’un chahut bon enfant à coups de tomates et d’oeufs, se transforme, petit à petit, en émeute.

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La Faculté de médecine en 1908

Le doyen Landouzy :

– On ne peut réformer sous la pression. Les examens de cette année doivent aller jusqu’à leur terme et nous prendrons ensuite le temps pour faire les ajustements nécessaires.

Winter reprend :

– Vous verrez avec Doumergue. En attendant, la police parisienne continue à gérer ces monômes -qui auraient dû rester anodins – n’importe comment.

Pourquoi ce coup de crosse contre un manifestant alors que l’ambiance était aux rires et aux chants paillards ?

Lépine tente de montrer son engagement à calmer les choses :

– Je suis allé personnellement dialoguer avec les étudiants, seul.

– Votre commissaire divisionnaire Noriot ne vous a pas facilité la tâche (l’intéressé disparaît presque sous la table). Il est perçu comme autoritaire et brutal par les étudiants. Résultat : cela a failli mal tourner pour vous, Monsieur le préfet. Un peu plus, vous étiez molesté.

– Constatant que le dialogue était impossible, j’ai demandé aux gardes cyclistes et aux policiers à cheval de faire place nette et d’enlever tous les barrages établis par les carabins.

– Et on déplore plusieurs manifestants piétinés par les chevaux ou battus à terre par vos gardes. Il y a au moins un avantage : ils peuvent se soigner entre eux ou bénéficier des soins attentifs de leurs professeurs de faculté… qui en profitent pour se répandre dans toute la presse et dénoncer les violences policières.

Mais là n’est pas le plus grave. Comment se fait-il que 300 manifestants aient réussi à s’introduire dans la cour d’honneur du Sénat ? Pourquoi la garde n’a-t-elle pas été renforcée au Palais du Luxembourg ? Lépine, que faites-vous, vous dormez ? Heureusement que le questeur, M. Bonnefoy-Sibour, a négocié habilement le retrait des émeutiers, sinon, c’est le gouvernement qui risquait de sauter !

– J’ai effectivement manqué de vigilance sur ce point. En retour, il faudrait que les gardes républicains gardent leur calme. Un étudiant a failli être transpercé par la baïonnette d’une sentinelle affolée.

– Lépine, le maintien de l’ordre à Paris, c’est vous. Si cela a failli dégénérer au Sénat, c’est par votre faute. Les gardes républicains du Palais n’ont effectivement aucun entraînement pour faire face à des carabins furieux.

Bon, nous en avons fini. Je compte sur vous pour vous reprendre à la rentrée de janvier. En attendant, vous êtes sauvés par Noël et les vacances universitaires. Le père Noël ramène plus sûrement le calme au quartier Latin que vos pelotons de policiers municipaux, M. Lépine.

Le préfet, avec sang froid, montre qu’il ne se laisse pas démonter par un directeur de cabinet :

– M. le directeur, je savais, en venant à cette réunion, que même à l’approche de Noël… vous n’alliez pas me faire de cadeaux.

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Police municipale parisienne en 1908

20 décembre 1908 : Pu Yi, deux ans, Empereur de Chine

Il est sept heures. Comme tous les enfants du monde, le garçon de deux ans se frotte les yeux et se cache encore un instant sous sa lourde couverture de laine qu’il rabat au-dessus de son drap. Les premiers rayons du soleil réchauffent la ville où la température est tombée à – 10°C pendant la nuit.

Comme tous les enfants, le petit garçon se lève, il a faim.

A ce moment, comme chaque jour, ce qu’il vit comme un cauchemar recommence.

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Pu Yi, ce nom d’Empereur que personne, à la Cour, n’a le droit de prononcer, en signe de respect…

Sa maman n’est pas là. Il ne sait pas vraiment pourquoi. Seule sa nourrice Wen-Wang s’approche de lui. Une dizaine d’autres personnes qui n’osent le regarder se prosternent jusqu’au sol. Un bruit de tambourin rythme chacun des déplacements dans la pièce.

On lui retire ses vêtements de la nuit pour lui faire enfiler un habit plein de couleurs mais lourd pour le petit homme qu’il est encore.

Un serviteur lui présente une bouillie qu’il goûte et qu’il refuse finalement en jetant sa cuillère par terre. Immédiatement, un autre bol avec une autre mixture lui est offert pendant qu’une vieille femme nettoie prestement le sol.

Il mange alors lentement, silencieux, en rêvant que sa nourrice lui fasse un petit câlin. Celle-ci se tient toute droite, à distance, et ne s’approche que si la nourriture vient à manquer. Il regarde implorant dans sa direction. Wen-Wang comprend la demande mais n’ose enfreindre la règle imposée par l’étiquette de la Cour. Elle baisse la tête embarrassée et joint les mains.

Le petit garçon crie plusieurs fois :  » je veux maman !  » et jette son chausson à la figure de l’eunuque le plus proche. Les serviteurs, affolés, se retirent avec force génuflexions et laissent seule Wen-Wang.

La nourrice sait qu’elle a alors le droit d’approcher le garçonnet et de le tenir dans ses bras pour l’apaiser.

Elle sent bon, Wen-Wang. Elle est douce. Ce n’est pas maman mais c’est mieux que ces serviteurs bizarres qui ne cessent de se prêter à des cérémonials incompréhensibles. Le jeune enfant se blottit et se frotte contre le corps chaud de Wen Wang, cherchant un peu plus de tendresse encore.

Le regard embué de larmes, il cherche à se rappeler le visage de sa mère, le son de sa voix, les bruits familiers de la maison où il était avant.

« Avant »… quand il n’était pas encore Pu Yi, le nouvel Empereur de l’immense Chine.

18 décembre 1908 : Charles de Gaulle fera-t-il un bon écrivain ?

Je tourne les pages et lis quelques passages ici et là. Le livre « Zalaina » écrit par le jeune Charles de Gaulle m’ennuie mais je ne veux pas vexer son jeune auteur. Il s’est donné du mal. Il attend un commentaire de ma part et je sens que mon appréciation pourra l’aider à faire des choix importants dans sa vie. Depuis notre rencontre d’il y a quelques mois, lorsqu’il était dans un collège de jésuites en Belgique, le jeune Charles me fait part régulièrement, dans des courriers toujours sincères, de ses rêves et de ses ambitions.

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Un moment de détente au prestigieux collège Stanislas sous le préau de la cour Bayard. En 1908, Charles de Gaulle y prépare Saint-Cyr au sein de  ce que l’on appelle la « corniche  » .

Je prends ma plume et lui écris, en retour, ces quelques mots :

 » Mon cher Charles

Tout d’abord, lorsqu’on a un joli nom comme le vôtre – de Gaulle – pourquoi écrire sous ce pseudonyme un peu ridicule de  » Charles de Lugale  » ?

Ensuite, je vous confirme que votre style – très littéraire – reste plaisant et que vous avez une réelle sensibilité. La belle Zalaina déploie un charme étrange propre à troubler le jeune officier héros de votre roman. Néanmoins, l’honnêteté m’oblige à vous dire que votre histoire reste assez convenue et s’oubliera vite.

Vous me faites part dans votre missive que vous préparez Saint- Cyr et vous me joignez quelques-uns des devoirs que vous rédigez à la préparation  – la fameuse « corniche » – que vous suivez à Stanislas. Il me semble que vous tenez plus là votre avenir que dans la littérature pure.

Votre composition consacrée au traité de Francfort et aux conséquences entre états européens de la guerre de 1870 – 1871, révèle, chez vous, une vraie vision stratégique que vous auriez tort de ne pas exploiter un jour. Je partage votre point de vue concernant l’immense humiliation morale subie par notre pays qui explique ensuite beaucoup ses choix politiques.

J’ai aussi été frappé par vos mots :  » il y a quelque chose de changé en Europe depuis trois ans et, en le constatant, je pense aux malaises qui précèdent les grandes guerres.  » . Puisse l’avenir vous donner tort. Pour autant, le métier des armes dont vous rêvez attend effectivement des personnalités trempées comme la vôtre. Si le pire arrive, la France aura besoin de jeunes et brillantes énergies. Vous n’en manquez pas.

Je vous souhaite une excellente continuation. « 

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