6 avril 1908 : Sur le Maroc ? Silence dans les rangs !

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Débat houleux à la Chambre sur l’incident de Mdakra au Maroc 

Rappel de l’épisode précédent : Le journal “Le Matin” a annoncé dans son édition du 15 mars qu’un camp de marocains désarmés a été massacré par les troupes du général d’Amade. On dénombrerait 1500 tués.

 » Tenir bon, ne pas tomber sur une affaire pareille !  » . C’est la consigne de Clemenceau, c’est la ligne choisie par le gouvernement, avec le ministre de la Guerre, le général Picquart, en première ligne.

Clemenceau :  » Ce qui s’est passé au Maroc me navre. Une fois de plus, l’Armée n’en fait qu’à sa tête quand elle est loin du pouvoir civil. Pour autant, après l’Affaire Dreyfus, nous, Radicaux, ne pouvons guère creuser un peu plus le fossé qui nous sépare du haut Etat Major. Nous avons besoin d’une armée silencieuse, disciplinée et prête à servir sans état d’âme, surtout quand nous devons affronter des grèves ou des crises avec le régime du Kaiser. Donc, je ne peux officiellement désavouer les officiers responsables de cet incident au Maroc. La Chambre ne me suivrait pas.  »

1500 morts. Tous marocains. Selon l’enquête interne de l’Administration qui vient de nous parvenir, ils étaient bien désarmés, sans défense. Civils pour la plupart, ils n’auraient été tués qu’à la suite d’une erreur grossière de commandement et d’une envie de vengeance de certains hommes de troupe, lassés de poursuivre un ennemi invisible et harcelant nos colonnes. 

Que retiendra-t-on de la réaction de notre République à ce massacre ?

Le 28 mars 1908, la Chambre (tous les députés sauf les socialistes) a voté un ordre du jour de confiance au gouvernement.

Le compte rendu de la séance a ajouté :  » … la Chambre des députés adresse ses félicitations aux officiers et combattants en Afrique …  » .

Les membres du Cabinet ont reçu l’ordre, ce 6 avril 1908, de détruire tous les documents relatifs à l’enquête de commandement effectuée sur l’incident dénoncé par le Matin.

Ecoeuré par toute cette affaire, le directeur de cabinet Winter s’est exclamé, d’une voix étranglée mais avec une ironie intacte, pendant que brûlait le dossier dans la cheminée de son bureau :  » Silence dans les rangs ! « .

26 mars 1908 : Le Tibet est prié de se faire oublier

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Le Potala, palais du Dalaï Lama, 1908

Le Quai d’Orsay souhaite avoir une position du Président du Conseil concernant le Tibet. Le Pays des Neiges, riche d’une Histoire où se mêlent guerres, religion et légendes, fait l’objet de multiples convoitises.

Les Anglais ont envoyé des troupes sur ses montagnes afin de barrer l’accès aux Russes. Les Chinois ont, quant à eux, entamé une opération de sinisation de la population à travers la suzeraineté qu’ils exercent de fait sur le pays.

D’après ce que je crois comprendre des notes issues du Quai, l’influence chinoise mène à un réel développement d’un pays jusque-là largement arriéré. L’électricité, le télégraphe, l’hygiène se répandent grâce à la Chine.

Pour autant, les grandes puissances négligent complètement le facteur religieux dans cette nation profondément bouddhiste. Par leur faute, le treizième Dalaï Lama, chef religieux suprême et profondément respecté du peuple, peine à jouer le rôle politique stabilisateur qui  pourrait être le sien.

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Le 13ème Dalaï-Lama,  Thubten Gyatso

Ce dernier qui souhaite nouer le plus de relations diplomatiques possibles avec les grands pays, aimerait un soutien de Paris et un appui français pour plus d’indépendance de son peuple.

Dans mon rapport à Clemenceau, je déconseille pour autant d’aller plus avant dans le soutien au Tibet.

En effet, les grands contrats commerciaux qui peuvent être signés avec une Chine qui commence à s’ouvrir largement à l’Europe, pourraient pâtir d’une position trop affirmée de notre part dans cette région montagneuse, sans grand intérêt économique. En outre, il faut éviter à tout prix de déplaire à nos alliés anglais et russes qui considèrent le Tibet comme une zone qui doit échapper aux regards des autres puissances occidentales.

La ligne officielle que je suis dans l’obligation de proposer, dictée par l’intérêt financier et industriel de la France et conforme à notre position diplomatique et militaire dans la Triple Entente, me laisse un arrière goût amer.

Je sens que les fonctionnaires du Quai d’Orsay qui nous communiquent avec beaucoup de précisions des informations sur le vaillant peuple tibétain, auraient aimé une attitude plus compréhensive à son égard, venant de la tête de l’exécutif.

Mais que pèsent quelques bonzes, quelques monastères et traditions merveilleuses face à une France radicale, volontiers anti-cléricale, qui s’efforce, à tout prix, de regagner une place de choix parmi les grandes puissances ?

16 mars 1908 : Churchill veut-il habiller les Africains à la dernière mode de Londres ?

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Winston Churchill dans les années 1900

Il est fougueux, brillant, dévoré par l’ambition. Secrétaire d’Etat aux colonies de sa gracieuse Majesté britannique à trente-trois ans, Winston Churchill seconde le ministre en titre Lord Elgin, beaucoup plus âgé et effacé que lui.

Alors que le vétéran siège dans une chambre des Lords souvent assoupie, le fringant second fait preuve quant à lui d’un véritable talent oratoire à la chambre des communes où se joue en fait l’avenir de la démocratie anglaise.

A Londres, au Colonial Office, Churchill bombarde son chef de rapports ou de notes où il propose innovations, inflexions ou réformes sur un ton affirmé. Il finit parfois ses notes audacieuses et énergiques par une phrase du style  : « Telles sont mes vues » . Le vieux ministre agacé lui retourne alors sèchement le document avec les simples mots : « Mais pas les miennes « .

Ne supportant plus ce qu’il considère comme de l’immobilisme, désireux de vérifier sur place la justesse de ses vues, Churchill est parti d’octobre 1907 à janvier 1908 en Afrique noire. Il en revient avec un livre curieux qui agace beaucoup mon propre patron et tous les tièdes de mon ministère par rapport aux thèses coloniales : « My African Journey ».

La thèse est simple : L’Ouganda visité par le jeune Churchill pourrait faire l’objet d’un socialisme d’Etat où des administrateurs blancs encadreraient des travailleurs noirs pour produire du coton. Celui-ci serait manufacturé dans les usines de Grande Bretagne. Les vêtements produits seraient ensuite vendus aux populations noires des colonies pour les arracher à leur « nudité primitive » (sic).

Le jeune ministre a écrit cette théorie sur un carnet lorsqu’il était juché, fier comme Artaban, le fusil à la main, sur une locomotive traversant la savane de Nairobi à Kampala, capitale de l’Ouganda. Il fallait le voir à la tête d’une colonne de près de 500 porteurs, ivre de la puissance que représente la Couronne britannique !

Persuadé de son droit à apporter la Civilisation aux peuplades rencontrées, il rejoint Londres la tête farcie de rêves de grandeur et de certitudes pour son royaume.

A la lecture de « My African Journey », Clemenceau a eu ce jugement lapidaire : « Espérons que ce torchon irréaliste n’ira pas enflammer nos coloniaux français. Heureusement, aucun d’eux ne sait lire trois mots d’anglais ! Et le livre n’est pas encore traduit. Ainsi, nous serons préservés des visions dangereuses de ce jeune anglais par la nullité en langue de nos élites gauloises ».

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