22 juin 1909 : Mao se fâche avec son père

La porte claque violemment. Les deux hommes hurlent, fous de rage. Les invités ne savent plus quelle contenance adopter. Mao Zedong quitte une fois de plus le domicile familial situé dans la province chinoise du Hunan. Sa mère court après lui et le supplie de faire demi-tour :

– Ton père ne pense pas ce qu’il vient de dire ! Oui, tu dois poursuivre tes études et il les paiera ! Mais montre-toi plus tendre avec Luo que nous t’avons choisie pour femme. L’avenir de la ferme passe par le ménage que tu fonderas avec elle. Reviens, Mao…

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Mao Zedong est un adolescent têtu du Hunan âgé de 15 ans

L’adolescent de 15 ans met les poings dans les poches de sa blouse bleue de coton matelassé. Le vent chaud qui balaie la terre sèche et jaune rend heureusement peu audible, pour sa mère tant aimée, sa réponse passionnée:

– Avec ce père qui ne comprend rien, j’ai appris la haine. Quand notre nation est envahie par des étrangers, quand il faut travailler à développer mon pays arriéré, ce paysan nanti ne pense qu’à l’avenir de sa petite propriété de Shaoshan. Mon horizon n’est pas celle du fleuve Yangzi. Il faut sauver la Chine et non s’occuper de mon mariage arrangé et mort-né !

D’un pas décidé, il remonte le chemin qui contourne la rizière paternelle. Il croise deux employés de l’exploitation qui le saluent respectueusement. Il leur jette :

– Vous aussi, vous devriez penser à autre chose qu’au riz de mon père. Les enfants de votre village sont maigres à faire peur, vos femmes n’ont parfois que des galettes de boue à cuire pour le repas du soir alors que les sacs de riz partent par bateau pour des villes lointaines ! 

Mao repense à toutes les maximes de Confucius apprises par coeur lors de sa scolarité à l’école du village. Laquelle d’entre elles pourrait le mieux convaincre ces paysans illettrés ? Les deux ouvriers agricoles le regardent hébétés. Obéir au père de Mao ? Suivre le fils fougueux et opposant ? Ils baissent la tête, incapables de se décider, espérant se faire oublier.

D’un geste impérieux, Mao leur demande soudain de faire un trou à trois pas devant lui. Se sentant d’un coup utiles, les deux paysans s’exécutent servilement et avec leurs outils abîmés aménagent rapidement une petite fosse. Pendant qu’il continue de disserter, Mao s’accroupit au-dessus de celle-ci et se concentre pour déféquer. Sitôt ce dernier soulagé, les deux employés se dépêchent de recouvrir la « production » de leur jeune patron avant que les mouches, qui pullulent en cette saison, n’arrivent sur les lieux.

Mao, fièrement redressé, indifférent à son pantalon souillé, continue sa démonstration :

– Le Japon nous montre la voie à suivre. Il indique qu’une armée asiatique peut vaincre les régiments des puissances occidentales. Ce pays à l’industrie puissante doté d’une administration bien pensée a retrouvé sa dignité et se révèle capable de dominer les étrangers sans foi ni principe.  Mes amis, je vous laisse maintenant mais quand je serai fonctionnaire de l’Empereur, je reviendrai vous sauver !

Enfin seul, Mao retrouve la maxime qu’il cherchait depuis tout à l’heure. Cette phrase destinée à convaincre sa mère et qui fait toute la différence entre le destin de son père et son avenir à lui :

 » Quand vous plantez une graine une fois, vous obtenez une seule et unique récolte. Quand vous instruisez les gens, vous en obtenez cent …  »

mao.1245568915.jpg Mao Zedong dans les années 1909, 1910

16 avril 1909 : Attention aux mariages lointains !

 « Il ne faut pas se marier avec un Chinois ». La presse se fait l’écho de mésaventures survenues à quelques Françaises séduites par des diplomates ou des hommes d’affaires de l’Empire du Milieu en séjour prolongé à Paris.

A chaque affaire, le même enchaînement : au début, une jolie histoire d’amour entre un homme cultivé, souvent élégant, au physique « exotique » et une parisienne en mal d’affection, puis une demande en mariage en bonne et due forme réalisée par un Chinois connaissant nos usages et manières. Une noce et une lune de miel sont vécues comme un joli conte de fée entre deux êtres dissemblables, éloignés culturellement mais se comprenant apparemment si bien.

 Enfin, le départ pour la Chine imposé par le mari soucieux de revoir ses proches et soumis à des obligations professionnelles impérieuses.

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La Chine, pays mythique et méconnu mis en scène lors de l’Exposition Universelle à Paris

Le cauchemar pour la Française arrivée à Pékin commencerait à ce moment : « Elle découvre que son mariage en France n’est pas reconnu par les textes chinois et que ces derniers imposent, en fait, à son époux une autre femme, chinoise, choisie depuis très longtemps par sa belle famille. Cette femme chinoise prend alors sa place dans le foyer et son mari se soumet de bonne grâce à cette tradition multiséculaire. La Française devient alors la servante de la maisonnée et ses enfants, si elle en a, lui sont enlevés et deviennent ceux du couple chinois, considéré comme seul légitime. »

J’ignore le degré de véracité de ces histoires abondamment commentées par des journaux en mal de sensationnel et des journalistes qui n’ont jamais mis les pieds en Chine, mais je confirme que le Quai d’Orsay et le Foreign Office font pression sur les autorités chinoises pour que le droit local soit modifié et déconseillent en attendant à leurs ressortissants les mariages mixtes.

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9 janvier 1909 : Un dirigeant chinois menacé de mort

Télégramme inquiet de notre ministre en Chine : Yuan Shikai est tombé en disgrâce. L’homme fort du régime, celui qui avait la confiance de l’Empereur et de l’Impératrice avant leur décès à tous les deux, se voit écarté du pouvoir.

On nous indique même que son assassinat n’est nullement à exclure.

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Yuan Shikai menacé

Yuan Shikai ? Un homme affable, redoutablement intelligent, comprenant bien les intérêts des puissances occidentales.

Lorsqu’il était gouverneur de province, il a su, par exemple, rester à l’écart de la révolte des Boxers qui était dirigée contre nous. Lors de ces émeutes sanglantes, il s’est gardé de prendre la moindre responsabilité et s’est préservé. La crise terminée, lorsqu’il a fallu renouer des liens internationaux, il est apparu comme l’homme de la situation et il est devenu vice roi de Zhili et l’un des dirigeants locaux les plus écoutés du pouvoir central.

Parvenu au poste de ministre des Finances, il pousse la Chine à se moderniser : création d’un ministère de l’Education, renforcement de la police, extension du réseau de chemins de fer, restructuration de l’armée avec achat de matériels de guerre performants. En outre, il défend l’égalité entre les Chinois d’origine Han et ceux qui viennent de Mandchourie.

Jusqu’à ces derniers jours, il était l’un des hommes les plus riches de ce grand pays et une armée dévouée se tenait prête à défendre ses intérêts.

Brutal retournement de situation : Yuan Shikai n’est plus rien. Officiellement, un problème de pied qui l’oblige à rejoindre son village natal de Huanshang dans la province du Henan pour y recevoir des soins. Le prince Chun qui assure la régence n’a plus confiance en lui et l’écarte en le relevant de tous ses postes.

Notre ministre a rencontré Yuan Shikai : on peut être inquiet pour sa vie. Les intrigues au sein d’un pouvoir central en pleine ébullition peuvent mener au pire. Un mauvais café cache parfois un bon poison et ferait disparaître cet homme qui gêne certains intérêts en place.

La Chine bascule donc dans l’incertitude : la venimeuse Cour Qing d’un côté, la montée en puissance des révolutionnaires de l’autre. Aucun dirigeant de talent pour réguler tout cela. L’immense pays devient un vaste sable mouvant.

Le télégramme retransmis par le Quai se termine par cette question : « donnez-vous votre accord pour assurer, avec l’aide de l’Angleterre et des Etats-Unis, une protection rapprochée de ce dirigeant en disgrâce ?  »

Clemenceau vient de répondre en marge du document : « accord. Et surveillez bien le café qu’il boit.  » 

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