19 novembre 1909 : La République et ses juges

  « Mon décret doit conduire à une gestion plus démocratique des carrières de nos juges. » Briand est fier du texte qu’il a ratifié le 13 février 1908 quand il était Garde des Sceaux. Complétant les efforts de son prédécesseur Sarrien, il a mis en place cette année-là un tableau d’avancement des magistrats. Devenu Président du Conseil, mon patron souhaite savoir où nous en sommes de cette réforme essentielle.

.palais-de-justice-de-rouen.1258609832.jpg

Notre justice a traversé trois âges :

  • l’Ancien Régime, où les juges, nombreux, étaient propriétaires de leur charge. Leur indépendance -relative- venait de leur fortune et de leur inamovibilité ;
  • de la Révolution à 1883 environ, les magistrats se sont progressivement professionnalisés et le recrutement s’est ouvert au-delà de la noblesse et des milieux fortunés. En revanche, chaque gouvernement s’est efforcé de contrôler les magistrats en effectuant des purges répétées et importantes dans leurs rangs et en plaçant, aux postes clefs, des fidèles;
  • Depuis 1883, la République ne remet plus en cause l’indépendance des juges. Elle a effectué une importante épuration à son installation et depuis, elle ouvre les rangs de cette profession aux classes moyennes, en revalorisant progressivement (et encore insuffisamment) les rémunérations.

Un tableau d’avancement ? Cela veut dire que les appuis politiques, maçonniques ou confessionnels perdent de l’importance. Les résultats obtenus prennent -espérons- le pas sur une appréciation trop longtemps subjective fondée sur le caractère et l’esprit des intéressés. On se préoccupe moins des aptitudes à mener une vie mondaine et plus des connaissances juridiques. La maîtrise du droit l’emporte sur la moralité et l’appréciation de la vie privée : le juge divorcé, par exemple, ne sera plus pénalisé.

Briand reste songeur. Il me confie que sa réforme reste un peu théorique. L’appréciation des chefs de Cour reste déterminante dans la carrière des magistrats et celle-ci reste souvent fondée sur des critères très traditionnels qui fleurent encore bons la France des rois. Quant aux présidents de Cour, ils continuent à dépendre de la chancellerie pour leur avancement et leur liberté d’esprit en est donc réduite d’autant.

Ce n’est pas parce que nous avons mis en place un Conseil de la magistrature, des concours de recrutement et interdit toute délibération politique aux juges, que notre magistrature en est transfigurée d’autant.

Pour arriver à une justice rêvée, où tous les juges font preuve d’une autorité fondée sur la compétence et une indépendance d’esprit que personne ne remet en cause, il faudra du temps.

Il en faudra encore plus pour faire en sorte que chaque audience, chaque jugement soit l’occasion d’une analyse approfondie et impartiale des faits, menées par un juge agissant avec discernement et regardant, de façon neuve, les accusés et les victimes.

Il me revient cette phrase de Péguy : «  un juge habitué est un juge mort pour la justice. »

28 octobre 1909 : Pour ou contre la proportionnelle

 « Notre parlement est devenu la collection des intérêts particuliers. On ne dirige plus la République avec une certaine hauteur de vue, on l’influence avec la vision de son cru. » Mon patron Aristide Briand est visiblement fier de sa formule et cherche parmi ses conseillers des regards d’admiration.

Nous sommes en plein débat parlementaire sur l’introduction du scrutin proportionnel aux élections législatives. Briand est « pour » mais pense que le moment est mal venu pour changer les règles du jeu, à quelques mois des élections. Je suis un des rares à lui tenir tête et à l’inviter à changer d’avis sur la question.

briand2.1256707372.jpg

Aristide Briand lors d’un discours à la Chambre des députés

Il est certain que chaque député, élu au scrutin uninominal, se sent très attaché à sa circonscription et défend donc, ici des vignerons, là des patrons du textiles et ailleurs des inscrits maritimes.

L’intérêt général n’est plus représenté que par un gouvernement faible, susceptible d’être renversé à tout moment par une majorité capricieuse qui collectionne les mécontents sans proposer d’alternative au programme de l’exécutif.

La proportionnelle conduirait à élire les députés sur des listes, arrêtées au niveau national et le lien direct entre une catégorie d’électeurs et chaque parlementaire serait rompu. Les élus retrouveraient une liberté et une indépendance d’esprit propice à une vision favorisant le long terme et les choix d’avenir.

« Mais pourquoi êtes-vous contre ce scrutin, Olivier ? »

Briand provoque le débat au sein du cabinet pour s’entraîner dans ses futures joutes à la Chambre sur cette même question.

Je réponds en expliquant :

«  Si l’intérêt général est si mal défendu à la Chambre, cela vient de la faiblesse du gouvernement et non de la force des députés. Il faudrait redonner de la vigueur à l’exécutif et ainsi, il pourrait parfaitement résister aux poussées de fièvre de ceux qui pensent seulement à leur circonscription. Chaque Français est attaché à son représentant au Palais Bourbon, il veut que son député parle en son nom. Il ne supporterait pas d’avoir à voter pour des listes d’inconnus ou de célébrités lointaines désignés par les partis uniquement. »

Briand réfléchit à mes propos et lâche :

« Vous parlez comme l’opposition de droite… ou comme Clemenceau. Je ne partage pas votre vision mais dans les prochains jours, le moment n’est pas venu pour changer le mode de scrutin. Les radicaux ne me le pardonneraient pas et on m’accuserait de faire un attentat contre la République. Je vais donc m’opposer à l’introduction de la proportionnelle proposée par le rapport du député Alexandre Varenne. »

Je ne m’empêcher de continuer à lui répondre :

« Mais, monsieur le Président, pourquoi ne mettez-vous pas en rapport ce que vous pensez vraiment et vos propositions de vote à la Chambre ? Vous vous opposez à un mode de scrutin alors qu’il correspond à vos attentes profondes ! »

Briand commence à être visiblement agacé par mon impertinence et m’interrompt brusquement :

« Tout cela n’est pas mûr, voilà tout. Le pays n’est pas prêt pour cette réforme. »

Briand écarte les bras sans que je puisse distinguer s’il mesure ainsi l’étendue de son impuissance ou celle de sa lassitude.

22 septembre 1909 : Le procès qui inquiète le Président

« Trop de monde sera éclaboussé ! « . Le Président de la République, Armand Fallières qui se pose en garant de la bonne marche des Institutions et souhaite préserver le prestige de la République, se montre inquiet. Il m’a demandé de le rejoindre discrètement à l’Elysée pour évoquer l’Affaire Rochette.

elysee.1253594395.gif

L’Elysée me fait part de sa vive inquiétude pour l’Affaire Rochette…

On connaît les mécanismes de cette escroquerie spectaculaire : un ancien chasseur de restaurant à Melun du nom d’Henri Rochette se lance dans la banque et crée le Crédit Minier. Il émet sur toute la France des titres au rendement mirobolant dont il paye les intérêts grâce aux investissements des nouveaux épargnants. Faux bilans, comptes truqués, opacité des montages financiers : les petits porteurs n’y voient que du feu et placent en confiance leurs économies, gages d’une retraite heureuse. Les sommes en jeu deviennent vite gigantesques et la liste de noms de gens célèbres qui ont recours à Rochette ne cesse de s’allonger.

Clemenceau, alerté par ses informateurs du fonctionnement anormal du Crédit Minier, demande aux services du préfet Lépine d’arrêter Henri Rochette. Depuis cette interpellation en mars 1908, l’enquête -complexe – piétine.

Fallières reprend :

 » En fait, nul ne sait comment se dépêtrer de cette lamentable histoire. Les personnalités impliquées comme le député radical Rabier, l’ancien ministre Cruppi ou le député de région parisienne Dalimier, exercent des pressions contradictoires, poussent de hauts cris et demandent à leurs avocats de retarder la procédure. On murmure que des personnes encore plus haut placées ne seraient pas totalement étrangères à ce qui se passe. Joseph Caillaux fait partie de ces noms qui reviennent avec insistance sans que l’on puisse distinguer ce qui relève de la réalité et du règlement de compte politique.

Voilà, cette affaire m’inquiète. Ce cloaque sent particulièrement mauvais et je ne suis pas sûr que le gouvernement actuel puisse le gérer au mieux des intérêts de la République. Clemenceau à la Présidence du Conseil et Briand garde des sceaux, me rassuraient plus que la configuration actuelle où Briand, comme Président du conseil et ministre de l’Intérieur, ne semble guère contrôler efficacement l’action de Barthou à la justice.

Olivier, je vais avoir besoin de vous.  »

Le Président m’explique que le soutien massif (et surprenant) des petits épargnants à Henri Rochette interdit des actions trop vigoureuses à l’encontre de l’inculpé. La tutelle bancaire n’a sans doute pas joué son rôle à temps, le ministère des Finances est peut-être resté trop longtemps passif pendant que les petits porteurs se faisaient plumer au coin du bois. Il va falloir démêler le vrai du faux, interroger discrètement les témoins clés, passer en revue des centaines de pièces comptables ou de bordereaux que les juges d’instruction peinent à comprendre. L’Etat a besoin de voir clair pour prendre les bonnes décisions dans le sens d’un intérêt général qui a trop longtemps été oublié.

Fallières me pose la main sur le bras, reprend sa respiration devenue sifflante et me glisse :

« Vos connaissances financières se révèleront précieuses. Voyez avec Lépine, il vous passera des pièces qu’aucun de ses policiers n’arrive à lire. Je compte sur vous. Il n’est pas question que le procès s’engage sans que l’on sache là où il va mener la République. »

En ce mois de septembre 1909, l’Elysée tremble.

  

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑