15 août 1926 : Le jour où ma fille a cloué le bec à Clemenceau

Puisque le départ de Pauline pour New York est désormais inéluctable, je refuse de la laisser traverser l’Atlantique sans de solides points d’ancrage ! Pour lui ouvrir les portes du monde universitaire américain et lui garantir la bienveillance d’alliés influents sur place, une évidence s’impose : solliciter l’homme qui connaît l’Amérique mieux que quiconque dans la République, mon ancien patron, Georges Clemenceau. Je l’emmène donc ce matin au 8, rue Benjamin-Franklin.

Le vieux chef nous reçoit dans son cabinet, calotte sur la tête, le regard toujours aussi perçant sous ses épais sourcils blancs. Après les salutations d’usage, il fixe Pauline d’un air faussement sévère :

« Alors, mademoiselle, il paraît que vous voulez courir le Nouveau Monde pour disséquer des cadavres et compter les comètes chez les marchands de pétrole ? La France ne produit plus assez d’étoiles pour vous retenir ? »

Loin d’être intimidée par le « Père la Victoire », Pauline soutient son regard avec un demi-sourire narquois :

« Elle en produit d’admirables, Monsieur le Président, mais nos mandarins de faculté préfèrent visiblement les observer de très haut… surtout lorsqu’elles portent une jupe ! Et si j’en crois vos propres mémoires, vous n’aviez guère demandé la permission à grand monde lorsque vous êtes parti pour l’Amérique à vingt-quatre ans. »

Un silence suspendu s’installe. Je retiens mon souffle. Puis, une franche détonation de rire soulève l’épaisse moustache du vieil homme. Il frappe la table du plat de la main :

« Parbleu ! Olivier, votre fille a encore plus de griffes que vous ! Voilà au moins quelqu’un qui ne s’embarrasse pas de salamalecs. »

Ravi par ce tempérament combatif, Clemenceau saisit aussitôt sa plume. Plutôt que de s’en tenir à une lettre protocolaire pour Franklin Roosevelt, il choisit d’écrire directement à son épouse, Eleanor Roosevelt, sachant combien celle-ci est engagée pour l’émancipation des femmes à New York.

En quelques lignes nerveuses et chaleureuses, il présente Pauline comme une compatriote « tenace, intrépide et digne du plus grand intérêt ». Pauline repart de la rue Franklin avec le précieux sésame en poche et un sourire victorieux. Quant à moi, je respire un peu mieux.

Photo (imaginaire) de la rencontre entre Le Tigre et Pauline, le 15 août 1926, au domicile parisien de Clemenceau, rue Benjamin-Franklin (Clemenceau est de passage, entre deux longs séjours dans sa maison en Vendée)

Le coin de l’historien

1. Le 8, rue Benjamin-Franklin : l’antre du Tigre

Retiré de la vie politique active depuis son échec à l’élection présidentielle de 1920, Georges Clemenceau partage son temps entre sa bicoque vendéenne de Saint-Vincent-sur-Jard et son appartement parisien du 8, rue Benjamin-Franklin (dans le XVIᵉ arrondissement, aujourd’hui transformé en musée).

Dans ce rez-de-chaussée donnant sur un jardin, le « Père la Victoire » reçoit ses proches, d’anciens collaborateurs et des personnalités internationales au milieu de milliers d’ouvrages et de ses collections d’art asiatique. Malgré ses 84 ans en 1926, il conserve un rythme de travail acharné, coiffé de sa célèbre calotte et portant ses mitaines en soie pour protéger sa peau fragilisée par l’eczéma.


2. Clemenceau médecin : une jeunesse scientifique

Avant de devenir journaliste et homme d’État, Clemenceau a d’abord été médecin. Il soutient sa thèse en mai 1865 à Paris (De la génération des éléments anatomiques), sous l’influence du positivisme et du matérialisme scientifique d’Auguste Comte et de Charles Robin. Bien qu’il n’ait exercé que brièvement dans le quartier de Montmartre, il a toujours conservé une affection particulière pour les praticiens et une fascination pour les sciences naturelles et médicales.


3. L’exil formateur aux États-Unis (1865-1869)

À peine diplômé, fuyant le régime autoritaire de Napoléon III, le jeune Clemenceau s’embarque pour les États-Unis à l’âge de 24 ans. Il y passe près de quatre années décisives :

  • Journaliste : Il devient le correspondant régulier du journal parisien Le Temps, couvrant la reconstruction américaine au lendemain de la guerre de Sécession et analysant avec acuité les institutions démocratiques naissantes.
  • Enseignant : Il enseigne le français et l’équitation dans une institution pour jeunes filles de Stamford (Connecticut), la Catharine Aiken School.
  • Vie personnelle : Il y rencontre l’une de ses élèves, Mary Plummer, qu’il épouse en 1869 avant de rentrer en France.

Cette immersion lui a permis de maîtriser parfaitement la langue anglaise et d’entretenir tout au long de sa vie un réseau dense d’amitiés outre-Atlantique.


4. Pourquoi Eleanor Roosevelt en 1926 ?

Le choix d’adresser une lettre de recommandation à Eleanor Roosevelt plutôt qu’à son mari Franklin est particulièrement pertinent en 1926 :

  • Un FDR en retrait relatif : Après avoir contracté la poliomyélite en 1921, Franklin D. Roosevelt passe une grande partie de l’année 1926 en Géorgie (à Warm Springs) pour suivre sa rééducation. Il n’est pas encore gouverneur de New York (il le deviendra en 1928).
  • Une femme d’influence à Manhattan : Durant cette période, Eleanor Roosevelt devient le véritable bras politique et social de la famille à New York. Militante infatigable, elle est très active au sein de la Women’s Trade Union League (WTUL), de la League of Women Voters et s’apprête à acquérir des parts dans la Todhunter School, une école pour jeunes filles où elle enseigne.
  • Un réseau d’entraide féminin : Très engagée en faveur de l’émancipation intellectuelle et professionnelle des femmes, Eleanor Roosevelt représente le point de contact parfait pour aider une jeune Française à s’orienter dans la métropole américaine.

5. Les liens Clemenceau – Roosevelt

Clemenceau entretenait une estime réciproque avec la branche Roosevelt, notamment avec le président républicain Theodore Roosevelt (l’oncle d’Eleanor), qu’il avait rencontré lors de ses voyages et avec lequel il partageait un tempérament pugnace et un franc-parler légendaire. Lors de son ultime tournée triomphale aux États-Unis à la fin de l’année 1922, Clemenceau avait réactivé tous ses contacts politiques et mondains sur la côte Est, ce qui rend son intercession auprès du cercle Roosevelt tout à fait naturelle et efficace.

August 10, 1926: Pauline Wants to Move to New York!

“Father, I am leaving for the United States!” Pauline, my twenty-year-old daughter, doesn’t beat around the bush. It isn’t even “I would like to”—no: she wants to.

“But with what money, my dear?” I retorted, believing I held the ultimate argument to hold her back.

She then detailed the savings she had patiently set aside working as a nurse alongside her medical studies. Above all, Pauline stressed her need for a change of scene, to indulge in astronomy—her passion—in a city like New York that is captivated by science, and to complete her medical degree in an environment far more welcoming to women than our French faculties. She is already dreaming of reaching out to Columbia’s astronomy department or attending public lectures at the American Museum of Natural History, while hoping to join the College of Physicians and Surgeons or Cornell’s medical school. She insists she can live on “next to nothing,” that her English is perfectly respectable, and that, in any case, her mind is made up.

My wife, with whom she had already discussed the matter, wholeheartedly supports the initiative: “Olivier, I assure you, it is a wonderful thing for her. Pauline is radiant. Let us let her fly the nest!”

It is true. Never has my daughter’s gaze revealed such a blend of determination, serene happiness, and steadfast confidence in the future.

It now falls to me to reach out to a few well-placed contacts to keep her from lodging in the metropolis’s unsavory quarters—such as the infamous surrounds of Hell’s Kitchen or the Bowery—and to ease her parents’ minds. I am thinking in particular of my former chief Clemenceau, who lived over there for a long time, is perfectly bilingual, and knows the Roosevelt family well. I could also reach back out to Margaret L. Hayes, the diplomat from the U.S. Embassy with whom I had an interview the other day, couldn’t I?

The main ward of an American hospital in the 1920s

An operating room in an American hospital in the 1920s

The Historian’s Corner

Studying Medicine as a Woman in New York in 1926:

In France, medical studies had been open to women since the late 19th century, but the academic environment remained steeped in conservatism. In the United States, the situation evolved more rapidly in certain major institutions: Cornell University Medical College had been coeducational since its founding in 1898, and Columbia University’s College of Physicians and Surgeons opened its doors to female students in 1917. Furthermore, New York hospitals offered significant clinical internship opportunities for female practitioners.

Astronomy in New York Before the Hayden Planetarium:

In 1926, New York was buzzing with scientific excitement. The American Museum of Natural History (AMNH) was the beating heart of popular astronomy thanks to Dr. Clyde Fisher, who brought together enthusiasts and academics for highly sought-after public lectures (he would go on to found the Amateur Astronomers Association the following year). At Columbia, the astronomy department was undergoing major modernization: Pupin Hall and its Rutherfurd Observatory were under construction at the time and would open in 1927.

Crime and Safety in New York Under Prohibition:

Since the implementation of the Volstead Act in 1920, the sale of alcohol had been illegal in the United States. By 1926, organized crime (led by figures such as Lucky Luciano, Meyer Lansky, and Frankie Yale) controlled the city. Neighborhoods like Hell’s Kitchen (the stronghold of Irish gangs controlling the docks) and the Bowery (riddled with speakeasies, illegal gambling, and tensions in nearby Chinatown) were considered particularly dangerous for a young woman on her own.

Georges Clemenceau and His American Network:

The “Tiger” knew the United States intimately, having lived there from 1865 to 1869. While there, he worked as a correspondent for the newspaper Le Temps, taught French at a girls’ school in Stamford, Connecticut, and married an American woman, Mary Plummer. Fluently bilingual, he maintained influential political and diplomatic connections there, notably within Theodore Roosevelt’s circle.

10 août 1926 : Pauline veut s’installer à New-York !

« Papa, je vais partir pour les États-Unis ! » Pauline, ma fille de vingt ans, n’y va pas par quatre chemins. Ce n’est même pas « je souhaite », non : elle veut.

« Mais avec quel argent, ma chérie ? » rétorqué-je, pensant tenir là l’argument ultime pour la retenir.

Elle me détaille alors les sommes qu’elle a patiemment mises de côté en travaillant comme garde-malade en parallèle de ses études de médecine. Pauline insiste surtout sur son besoin de changer d’air, de s’adonner à l’astronomie — sa passion — dans une ville comme New York qui se passionne pour la science, et d’y achever son cursus médical dans un environnement bien plus ouvert aux femmes que nos facultés françaises. Elle rêve déjà d’approcher le département d’astronomie de Columbia ou d’assister aux conférences publiques de l’American Museum of Natural History, tout en espérant intégrer le College of Physicians and Surgeons ou l’école de médecine de Cornell. Elle affirme qu’elle peut vivre « avec presque rien », que son anglais est très correct et que, de toute façon, sa décision est prise.

Ma femme, avec laquelle elle a déjà eu cette conversation, soutient pleinement l’initiative : « Olivier, je t’assure, c’est une excellente chose pour elle. Pauline est rayonnante. Laissons-la sortir du nid ! »

C’est vrai. Le regard de ma fille n’a jamais révélé un tel mélange de détermination, de bonheur paisible et de ferme assurance face à l’avenir.

Il me reste à solliciter quelques relations facilitatrices pour lui éviter de loger dans les secteurs peu recommandables de la métropole — comme les environs malfamés de Hell’s Kitchen ou du Bowery — et tranquilliser ses parents. Je pense notamment à mon ancien patron Clemenceau, qui a longtemps vécu là-bas, est parfaitement bilingue et connaît bien la famille Roosevelt. Je pourrais aussi recontacter Margaret L. Hayes, la diplomate de l’ambassade des États-Unis avec laquelle j’ai eu un entretien l’autre jour ?

Une salle d’opération dans un hôpital aux États-Unis dans les années 20

La grande salle d’un hôpital américain dans les années 20

Le coin de l’historien

 Étudier la médecine en tant que femme à New York en 1926 :

En France, les études médicales sont ouvertes aux femmes depuis la fin du XIXᵉ siècle, mais le milieu universitaire reste imprégné de conservatisme. Aux États-Unis, la situation évolue plus vite dans certaines grandes institutions : le Cornell University Medical College est mixte depuis sa fondation en 1898, et le College of Physicians and Surgeons de Columbia University a ouvert ses portes aux étudiantes en 1917. Les hôpitaux new-yorkais offrent en outre d’importantes opportunités d’internat clinique pour les femmes praticiennes.

 L’astronomie à New York avant le planetarium Hayden :

En 1926, New York est en pleine effervescence scientifique. L’American Museum of Natural History (AMNH) est le cœur battant de la vulgarisation astronomique grâce au Dr Clyde Fisher, qui réunit passionnés et universitaires lors de conférences publiques très courues (il fondera l’Amateur Astronomers Association l’année suivante). À Columbia, le département d’astronomie est en pleine modernisation : le bâtiment Pupin Hall et son observatoire Rutherfurd sont alors en chantier et ouvriront leurs portes en 1927.

 L’insécurité new-yorkaise sous la Prohibition :

Depuis la mise en œuvre du Volstead Act en 1920, la vente d’alcool est illégale aux États-Unis. En 1926, la pègre organisée (emmenée par des figures comme Lucky Luciano, Meyer Lansky ou Frankie Yale) contrôle la ville. Des quartiers comme Hell’s Kitchen (fief des gangs irlandais contrôlant les docks) ou le Bowery (maillé par les speakeasies, le jeu clandestin et les tensions de Chinatown) sont réputés particulièrement dangereux pour une jeune femme seule.

 Georges Clemenceau et son réseau américain :

Le « Tigre » connaît parfaitement les États-Unis pour y avoir vécu de 1865 à 1869. Il y a exercé comme correspondant pour le journal Le Temps, enseigné le français dans un collège de jeunes filles à Stamford (Connecticut) et épousé une Américaine, Mary Plummer. Parfaitement bilingue, il y a conservé d’importants relais politiques et diplomatiques, notamment auprès du cercle de Theodore Roosevelt.

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