16 mars 1926 : Fais gaffe au radium !

« Dans tout le laboratoire, il y a cette odeur si particulière et cette luminosité bleutée et fluorescente qui semble sortir de multiples endroits. Le radium est partout ! »

Ma fille Pauline me décrit le laboratoire de Marie Curie et l’Institut du Radium, dans le Vème arrondissement : son ambiance monacale comme sa propreté absolue. Dans le cadre de ses études de médecine, elle se forme à la physique hospitalière au Pavillon Pasteur voisin et vient régulièrement accompagner son amie Irène Curie, 28 ans, physicienne accomplie, fille et collaboratrice de sa mère.

« Mais tu vois, Papa, le radium, c’est très dangereux ! »

Je fais part de mon étonnement : « Mais, on n’a pas fait des écrans de montre, pour l’armée, avec du radium ? Des pulls auto chauffants aussi ? Des chaussons pour les nourrissons ? Des crèmes et de l’eau revigorante ? »

Pauline me répond que tout cela n’est que charlatanisme. Ces produits ne contiennent souvent aucune trace d’un radium dont chaque gramme reste très onéreux (plusieurs milliers de francs). Et heureusement, sinon, les clients seraient déjà bien mal en point ou décédés.

Ma fille me parle en revanche de l’affaire des « Radium Girls », ces pauvres ouvrières américaines maniant le radium à mains nues pour l’industrie, dans le New-Jersey et qui tombent actuellement toutes comme des mouches, gravement malades, avec des souffrances atroces dans tout le corps.

« Mais alors, ce que tu fais avec Irène et sa mère, c’est très dangereux ? »

Pauline me rassure : elle prend, comme Irène, de multiples précautions (écrans de verre protecteurs, maniement des produits avec des pinces permettant de la distance…).

Mais elle ajoute que Marie Curie elle-même, si attentive pour la santé de ses collaborateurs, ne semble se soucier de rien pour elle-même.

« Papa, tu verrais ses pauvres mains : toutes grises, desquamées, les ongles comme arrachés. Et puis Madame Curie ne voit plus bien clair, elle souffre de maux de tête fréquents, de troubles auditifs terribles. Elle met tout cela sur le compte d’un travail acharné. Pour moi, c’est plutôt le radium qu’elle a manié trop longtemps de trop près. « Ce métal est mon enfant », nous dit-elle ! Mais son enfant la dévore de l’intérieur, comme un immonde parasite. »

Pauline me déconseille d’acheter tout produit contenant la substance découverte par Pierre et Marie Curie :

« Vraiment, Papa… et prévient Maman : fais gaffe au radium ! »

Ma fille Pauline ; Marie Curie et sa fille Irène. Les mains de Marie Curie sont ravagées et elle travaille sans protection, contrairement à Irène et Pauline. Image de fiction
Dans un café, Pauline et Irène tentent de convaincre Marie Curie de faire beaucoup plus attention pour elle-même et de ne plus manier de radium. Image de fiction.

10 mars 1926 : Clemenceau intact

Il n’a pas changé. Un peu plus voûté peut-être. Une voix légèrement voilée et un petit essoufflement qui vient assez vite quand il bouge ou s’exprime. Mais sinon, c’est bien lui. Le tombeur de ministères, l’orateur hors pair, le patron que l’on suit au bout du monde : il est devant moi.

Son accueil est chaleureux : nous échangeons quelques amabilités, une tasse de thé à la main. Il prend des nouvelles de mes enfants. «Je ris toujours quand je pense que votre amour pour la Russie vous a conduit à leur donner deux prénoms de tsar ou de tsarévitch : Nicolas et Alexis ! En revanche, le raisonnement pour « Pauline » m’échappe. » Dans un éclat de rire, je réponds que c’est juste que nous aimions ce prénom, ma femme et moi. Et je relativise considérablement l’influence des Romanov sur le choix des deux autres prénoms.

Soudain, Clemenceau se fait plus grave.

« Mon chef Olivier, deux sujets me préoccupent. Le premier est personnel. Mon ami Claude Monet apparaît de plus en plus mal en point. Je passe beaucoup de temps à prendre de ses nouvelles par lettres ou à lui rendre visite à Giverny.

La seconde inquiétude reste la situation financière de la France. Et plus particulièrement nos dettes vis à vis de la Grande-Bretagne ou des Etats-Unis. Plus spécialement les USA qui ne comprennent pas grand-chose à notre contexte de nation qui a donné tout son sang et ses forces pour sauver la liberté en Europe. Ils nous demandent maintenant de rembourser ce qu’ils nous ont prêté comme si c’était des créances commerciales classiques ! Alors que de notre côté, nous avons les plus grandes peines du monde à faire payer l’Allemagne. »

J’explique à mon ex-patron qu’effectivement, d’un point de vue strictement juridique, nos dettes américaines ont une origine contractuelle finalement assez banale. Alors que les fameuses « réparations » de nos voisins d’outre-Rhin viennent d’un raisonnement historique (l’Allemagne était à l’origine de la guerre) et ensuite de traités internationaux. Ce sont des dettes « politiques » que les Américains, peuple de commerçants, mettent à un niveau juridique inférieur à ce que nous leur devons.

« Je vais écrire au Président des Etats-Unis. Moi, il va me comprendre et cela peut changer le cours de l’Histoire »

Je ne veux, au départ, pas décourager le personnage illustre face à moi. C’est vrai que Clemenceau a été accueilli par des foules en liesse en 1922, lors de son voyage outre-Atlantique. Sa popularité vis à vis de cette partie de monde anglo-saxon demeure intacte. Il a vécu aux USA jeune, se révèle parfaitement bilingue, a même été marié à une Américaine (pas très longtemps). En revanche, je doute sérieusement de son influence réelle, seul, vis à vis d’un chef d’État, en fonction, d’une puissante nation.

Sa présence constante et si bienveillante auprès de Claude Monet malade me paraît beaucoup plus pertinente.

J’essaie de lui faire part de mon analyse. C’est pénible de dire au Tigre qu’il griffe moins qu’avant, que ses puissantes mâchoires impressionnent toujours un public français mais peuvent vite lasser les chancelleries étrangères.

Clemenceau m’écoute. Il se lève brusquement mais doit se pencher un peu plus sur sa canne.

Il tend d’un coup son index, presque accusateur, dans ma direction :

« Mais si j’écris au président Coolidge, que pensez-vous qu’il va me répondre ? Répondez franchement Olivier ! »

Moi, d’une voix blanche : « Rien. Vous n’aurez aucune réponse »

Clemenceau à la sortie de l’Académie supérieure de guerre à Washington en 1922
Clemenceau, après s’être recueilli sur le tombeau
de G. Washington, lors de sa visite des États-Unis en 1922

9 mars 1926 : Visite à Clemenceau

Je l’ai aimé et craint. Quand j’entrais dans son bureau place Beauvau, je ne savais jamais s’il allait apprécier mon travail ou si une critique dure, souvent juste, parfois blessante, allait solder l’entretien qu’il m’accordait. Il lui est arrivé qu’il me mette dehors sans ménagement. Parfois, il regrettait ses emportements mais ses paroles d’excuses se révélaient encore plus cinglantes.

Mais avec le temps, j’avais su mieux dominer le Tigre et donc cesser de le craindre. Détecter à l’avance sa mâchoire qui commençait à se serrer : signe qu’il perdait patience. Son visage pâlissait toujours au moment précis où il fallait s’arrêter et ne plus ajouter d’arguments.

Et puis surtout, j’appréciais ses immenses qualités. Notamment, il se battait pour ses collaborateurs. Son estime, sa protection restaient totales. Clemenceau se transformait en véritable parapluie en acier pour sa petite équipe loyale et fidèle.

Et parfois, une parole d’approbation après des jours d’effort sur un dossier, un petit mot agréable, de son écriture fine et nerveuse, à peine lisible, sur un billet ou une note dactylographiée remise la veille valaient tout l’or du monde.

Et puis, un jour de 1909, j’ai changé de patron, quand il a cessé d’être président du Conseil. Aristide Briand, Poincaré, Millerand, Herriot, les suivants … n’effaceront jamais ce que j’ai pu vivre et ressentir avec Le Tigre. Je n’ai jamais retrouvé une telle finesse d’analyse, de telles fulgurances dans les intuitions et les anticipations, des bons mots aussi bien trouvés et tellement drôles.

Avec lui, je travaillais sans m’arrêter, à perdre haleine. Avec ses successeurs, j’ai pu plus tranquillement fonder une famille, voyager, écrire, faire de la gymnastique.

Clemenceau, c’était toute ma vie. À son départ, j’ai fait ma vie.

Aujourd’hui, je vais lui rendre visite rue Franklin. Je sais déjà que lorsqu’après être entré dans le vestibule de son appartement, sa bonne va me prendre mon pardessus et mon chapeau et que je vais rejoindre la pièce où il a installé sa table de travail, ma gorge va se nouer. Je vais avoir du mal à sortir les premiers mots quand il va me lancer un peu moqueur : « Alors, Olivier M… , le fonctionnaire qui fait tous les régimes, le Talleyrand du XXème siècle, comment ça va ? » Et puis, il va me tendre, avec un sourire charmeur, ses deux mains, manifestant la joie que je vienne le voir. À ce moment, ce sera difficile de ne pas avoir aussi le regard qui se trouble un peu.

Clemenceau dans son bureau privé du 8 rue Franklin à Paris

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