C’est une sacrée claque visuelle, même pour un type qui prétend avoir tout vu. À la terrasse du Café de la Paix, j’ai regardé filer les silhouettes avant de réaliser que celle qui marchait d’un pas si décidé vers ma table n’était autre que ma fille. Pauline. Un petit rectangle noir en mouvement sous un chapeau cloche enfoncé jusqu’aux yeux. Plus de longs cheveux, une coupe courte, et une robe noire qui s’arrête net sous le genou. Elle s’est installée en face de moi avec un grand sourire, rayonnante.
— « Alors, papa ? Tu as vu ma Ford ? » m’a-t-elle lancé en guise de salut.
Je n’ai pas pu m’empêcher de sourire.
— « Ta Ford ? Je savais que l’industrie américaine faisait des miracles, mais je ne pensais pas qu’on pouvait la porter sur le dos. C’est du Chanel, non ? Je reconnais la patte, mais je m’inquiète pour mon portefeuille… »
— « Rassure-toi, papa ! » a-t-elle ri en me tapotant la main. « C’est bien le modèle que Vogue a baptisé comme ça. Sauf que je l’ai faite moi-même. Trente francs de tissu, un patron découpé dans un magazine, trois soirées de couture et voilà. C’est ça le Paris de 1926 : on n’attend plus après les salons de la rue Cambon pour être élégante. Les dactylos et les duchesses ont la même allure dans la rue. »
Je l’ai regardée avec une pointe d’admiration. J’ai connu les femmes de la Belle Époque, corsetées à double tour, prisonnières de leurs froufrous. Ma fille, elle, respire. La cambrure en S a totalement disparu au profit d’une ligne fluide, une vraie allure de « garçonne ».
— « Je dois bien avouer que c’est plus pratique pour courir après le tramway, ai-je dit en souriant. Mais vous n’avez pas un peu froid sans toute cette armature ? »
— « Au contraire, papa, on revit ! » m’a-t-elle répondu en ajustant sa robe posée sur les hanches. « On a tout envoyé valser. Un soutien-gorge bandeau, une culotte-gaine, et c’est tout. On veut pouvoir bouger, faire du sport, danser le charleston sans étouffer. Et regarde mes bras, j’ai pris le soleil ! »
— « Ça, je vois. Ta sainte grand-mère aurait hurlé au scandale en voyant ce teint hâlé, elle qui ne sortait jamais sans son ombrelle. »
— « Ta sainte mère n’a pas vu Joséphine Baker au Théâtre des Champs-Élysées. Aujourd’hui, la peau de porcelaine, c’est fini. On veut de la vie ! »
Elle a sorti un miroir de son sac pour retoucher son rouge à lèvres, crûment, au milieu des passants. Une liberté totale, sans aucune fausse pudeur bourgeoise. En la regardant faire, j’ai repensé à l’Exposition des Arts Déco de l’an dernier.
— « Tu me rappelles le pauvre Paul Poiret », lui ai-je dit sur un ton plus doux. « Je l’ai croisé la semaine dernière. Ses trois péniches pharaoniques — Amours, Délices et Orgues — l’ont complètement ruiné. Il s’accroche encore à ses drapés orientaux, ses fastes d’un autre temps… C’est triste, mais le roi est nu. »
Pauline a eu un regard presque tendre pour le vieux couturier.
— « C’était un génie, mais il est resté de l’autre côté de la guerre. Les femmes d’aujourd’hui veulent de la structure, de la vitesse. Regarde ce que fait Sonia Delaunay avec sa Boutique Simultanée : du cubisme en mouvement, des losanges, des lignes géométriques. C’est de l’art à porter, pas des costumes de théâtre. »
Elle a englouti la fin de son café, m’a jeté un regard complice et s’est levée, déjà pressée par son époque.
— « Allez, je file, papa. On se retrouve ce soir au dancing ? Je te montrerai comment on danse en 1926. »
— « Entendu ! J’aime bien me laisser guider de temps en temps ! », ai-je lancé dans un rire.
En la regardant s’éloigner d’un pas léger dans la foule du boulevard, j’ai ressenti une immense chaleur. Cette mode n’est pas une simple coquetterie de jeunesse. C’est leur manifeste. Ces femmes ne marchent pas, elles foncent, libres et maîtresses de leur corps. Et franchement, voir le monde changer à cette allure à travers les yeux de ma fille, c’est le plus beau spectacle de Paris.



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