16 février 1909 : Si vous voulez que la Guadeloupe reste calme…

 » Il va falloir s’occuper un peu plus sérieusement de toutes les inégalités qui perdurent sur notre territoire !  » Hégésippe Légitimus que je reçois aujourd’hui, ne mâche pas ses mots même s’il garde un sourire avenant.

Au départ, mon propos était juste de passer en revue tous les postes budgétaires du ministère de l’intérieur et de celui des armées pour examiner les économies possibles. En regardant la longue liste des affectations, je me suis étonné du nombre de fonctionnaires présents pour le maintien de l’ordre en Guadeloupe. J’ai voulu en savoir plus sur la situation de cette île que je connais mal et j’ai eu l’idée de faire venir le député maire de Pointe-à-Pitre, dans mon bureau, pour faire le point.

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Hégésippe Légitimus a un fils du nom de Victor qui sera journaliste et se mariera avec la comédienne Mathilda Paruta qui deviendra Darling Légitimus. Cette dernière sera à son tour la mère de Théo Légitimus, comédien lui aussi, qui aura, en 1959, en enfant du nom de … Pascal.

 » Si vous voulez que la Guadeloupe reste calme, il faut s’efforcer de mettre fin à la crise sucrière qui secoue notre territoire depuis 1870. La canne se vend de moins en moins et à des cours trop bas pour permettre aux petites exploitations de survivre. Le résultat se traduit par une concentration des propriétés entre les mains des usines et d’industriels métropolitains et/ou mulâtres. »

Hégésippe Légitimus explique calmement et s’efforce de vérifier, par des regards furtifs, que mes notes prises au fur et à mesure, sont bien conformes à ses propos.

 » J’ai créé le parti socialiste guadeloupéen pour redonner du pouvoir politique aux exploités de l’île qui sont souvent noirs, pour mettre fin aux grands monopoles qui conduisent à des inégalités de fortune choquantes et pour favoriser l’accès aux études des classes populaires guadeloupéennes. A chaque hausse des cours de la canne à sucre, il faudrait que les salaires des ouvriers agricoles et des usines soient revalorisés.  »

Je décide de le faire parler un peu de lui :

– On vous qualifie, peut-être un peu vite, de « Jaurès noir  » ?

– Monsieur le conseiller, c’est beaucoup d’honneur mais si vous connaissiez mieux l’île, vous verriez que le nom de Légitimus est pris au sérieux par les habitants qui placent beaucoup d’espoir dans mon action de président de conseil général, de député et de maire.

En me regardant avec fierté, il ajoute une phrase dont je peine à comprendre complètement le sens :

– Mon nom n’est pas celui d’un… inconnu… et je ne suis pas… un amuseur public. »

15 février 1909 : Qu’est ce qu’un bon Président de la République ?

« Je me méfie d’un Président de la République qui serait présent sur tous les fronts, qui ne pourrait plus prendre le recul nécessaire pour s’assurer que les grands arbitrages sont faits ». Lors d’une réception à l’Elysée ce jour, le Président Fallières m’a pris à part. Il continue :

– Figurez-vous que je vais avoir besoin de vous. Il n’est pas exclu que Clemenceau ne passe pas l’année. Son gouvernement est usé par les grèves ; les oppositions à la Chambre se font plus vives chaque jour, sa méthode cassante et souvent autoritaire en exaspère plus d’un. Si votre Patron est renversé, il faudra que le nouveau Président du Conseil que je nomme puisse compter sur un ou deux conseillers restant en place et capables d’assurer la transition.

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Le Président de la République Armand Fallières se laisse aller à la confidence…

– Mais M. Clemenceau est en pleine forme, il demeure prêt à relever tous les défis qu’impose le pays.

– Non, les réformes ne se font pas vraiment. L’impôt sur le revenu continue à susciter la polémique, les retraites ouvrières sont en panne, l’aide médicale bat de l’aile, l’armée a des états d’âme, la marine prend l’eau…

– Oui, mais la police a été réformée, la grève générale évitée…

– Pour combien de temps ?  Ecoutez-moi bien, mon rôle de Président de la République est de rester discret, de ne gêner ni la Chambre, ni les ministres qui sont en première ligne. En revanche, il faut que je sois prêt quand les députés décident de se séparer de l’exécutif en place. Je dois alors bien comprendre les attentes du pays, celles de ses élus ; il convient aussi que j’ai à l’esprit les orientations qu’il conviendrait d’imprimer à l’Etat. Au regard de cette réflexion, je m’efforce de connaître les hommes de qualité pouvant diriger le pays. J’observe les ministres en place, les députés en vue. Je flaire, je compare, je soupèse, j’évalue… et enfin, le moment venu, je tranche.

– Arbitre ultime ?

– C’est cela. Et aussi, ne l’oublions pas, recours suprême. Je suis celui qui ne peut s’user dans l’exercice quotidien du pouvoir. Je reste un homme neuf, un recours. Au delà du tumulte, des luttes de classes, des guerres entre partis, des rivalités de personnes, des conflits d’intérêts, je peux rassembler tous les Français. Celui qui ne prend pas parti est légitime pour arbitrer dans l’intérêt de la Nation toute entière.

– Les Français vous connaissent mal.

– C’est mieux. Notre peuple volontiers versatile se lasserait vite d’un Président omniprésent, intervenant sur tous les sujets, dans tous les grands journaux. Le Président doit avoir le verbe rare, entretenir un certain mystère, une distance qui suscite le respect, une hauteur qui décourage les basses attaques.

– Donc, Président de la République, c’est une bonne place ?

– Oui, la place est bonne… malheureusement, il n’y a pas d’avancement !

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Le Palais de l’Elysée en 1909

13 février 1909 : Anaïs, flagellée en place publique

Anaïs Cartier a la réputation d’avoir des moeurs faciles. Les hommes de la petite bourgade de l’Isère dans l’arrondissement de Grenoble, où elle habite, viennent souvent la visiter. « On passe un bon moment avec elle, il faut pas s’gêner » s’exclament les ouvriers de l’usine du coin, « c’est toujours mieux qu’à la maison » complètent l’épicier et le boulanger, habitués des lieux.

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Grenoble et sa gare, dans les années 1900. Le drame d’Anaïs a lieu dans l’arrondissement de Grenoble, dans une bourgade proche de Saint-Etienne-de-Saint-Geoirs

Ce soir de février, le rapport de la gendarmerie de Saint-Etienne-de-Saint-Geoirs, à laquelle la commune d’A. Cartier est rattachée, indique que les choses tournent au drame.

Il est six heures, la nuit est tombée. M. B. , commerçant père de famille, est en compagnie d’Anaïs. Ils sont dans une tenue qui montre que la visite ne relève plus de la seule courtoisie.

Soudain, la femme de M B. et ses trois grands fils, décident de se rendre chez Anaïs pour obtenir des explications. Trouvant une porte close, ils la défoncent avec leurs pioches. Le commerçant surpris s’enfuit pieds nus et en maillot dans la neige.

Les trois fils furieux envahissent la maison et se saisissent d’Anaïs. Ils la rouent de coups pendant de longues minutes, insensibles à ses cris de frayeur et de douleur. Puis, ils lui passent une corde au cou et la traînent dans les rues du village. Arrivés sur la place publique, ils la flagellent sans qu’aucun habitant n’intervienne.

L’infortunée créature est finalement abandonnée par ses bourreaux sur un tas de fumier. Elle regagne quelques instants plus tard son domicile poursuivie par les huées des femmes de la commune.

Le rapport de gendarmerie est arrivé jusqu’à mon bureau avec ce commentaire du préfet local :  » le moyen âge n’est pas terminé partout » .

11 février 1909 : Picasso, l’oeil qui cherche et trouve

« Son oeil noir englobe puis perce la réalité pour l’absorber totalement ; son esprit vif analyse, synthétise, transforme et transmet à son bras qui jette magistralement les formes et la couleur sur la toile. Picasso est une machine géniale !  » pense le marchand de tableaux Kahnweiler. Ce dernier vient visiter, comme en chaque fin de matinée, le Bateau-lavoir, résidence des peintres installés à Montmartre.

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Picasso a 28 ans en ce début d’année 1909

Picasso est l’un des rares artistes résidant dans cette guinguette, à l’aise financièrement. Kahnweiler vient de lui acheter presque toutes ses toiles de la période rose pour plus de 2000 francs.

Le Catalan exerce une fascination grandissante sur ceux qui le côtoient.

C’est lui qui explore des rivages jusque-là inconnus de la peinture avec ses incroyables « Demoiselles d’Avignon » et ses autres oeuvres qui transforment modèles et objets en cubes.

C’est encore lui qui prend sous son aile protectrice le débonnaire et (faussement?) naïf Henri Rousseau. Il vient d’organiser un grand banquet en son honneur.

Habitué à être leader, Picasso ne supporte pas la concurrence, notamment celle de Georges Braque qui fait aussi des découvertes dans le monde des objets simplifiés en volumes abstraits et en cubes. La rivalité entre les deux artistes, cachée par une amitié de façade, est féroce. Chaque oeuvre de Braque inspire immédiatement Picasso qui s’efforce de le dépasser en affichant un génie plus complet, plus audacieux encore.

Picasso parle, théorise, montre la voie à d’autres qui l’imitent maladroitement et servilement. Il est ce matin au centre d’un petit groupe attentif aux moindres de ses propos.

« Je veux faire votre portrait un jour ! » lance-t-il brusquement à Kahnweiler. Il tend son index et fixe le marchand d’art d’un regard impérieux lui interdisant de bouger.

 » Vais-je peindre ce qu’il y a sur votre visage? Ce qu’il y a dans votre visage? Ou ce qui se cache… derrière votre visage ? »

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Le Bateau-Lavoir, lieu de résidence et de rencontre des peintres de Montmartre

10 février 1909 : Détente franco-allemande

L’heure est à la détente. Le cliquetis des sabres s’efface devant le ballet diplomatique. L’Allemagne et la France viennent de signer un accord sur le Maroc.

Rien n’est a priori acquis sur cette question. Les deux pays ambitionnent bien de jouer un rôle dans l’avenir du royaume chérifien. Il n’est donc guère évident de les départager.

Les diplomates Jules Cambon, ambassadeur de France à Berlin, Hugo von Radolin, ambassadeur d’Allemagne à Paris, Stephen Pichon et Wilhelm von Schoen respectivement ministre des affaires étrangères français et allemand ont réussi un tour de force.

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L’ambassadeur d’Allemagne à Paris, le prince von Radolin, est un homme habile qui pousse son ministre et le Chancelier à la détente avec la France

Leurs discussions étaient engagées depuis de longs mois mais avaient été malheureusement interrompues au moment de l’affaire des déserteurs de Casablanca (au mépris du droit international, le consul allemand local avait donné asile à deux déserteurs de la légion étrangère française, deux soldats sous uniforme français mais d’origine allemande). Cet incident diplomatique qui aurait pu dégénérer étant soldé (mon voyage à Berlin y est pour quelque chose), les diplomates ont pu reprendre langue.

« La valeur morale de cet accord en dépasse la portée formelle » s’exclame un ami du Quai. C’est vrai.

Sur le fond, nous nous mettons d’accord avec notre puissant voisin sur des termes limités dans un domaine circonscrit :

– la France n’entravera pas les intérêts économiques allemands au Maroc ;

– l’Allemagne reconnaît nos intérêt politiques particuliers dans l’Empire chérifien ;

– les deux pays cherchent à associer leurs nationaux dans les entreprises économiques marocaines.

En clair, nous échangeons un laisser passer économique pour l’Allemagne contre une liberté d’action militaire en faveur de la France.

Par cet accord qui complète celui d’Algésiras, nous montrons notre suprématie sur l’Afrique du Nord en écartant, a priori, un dangereux conflit sur ce sujet avec l’Empire de Guillaume II. 

L’opinion publique retient à juste titre le symbole : la France et l’Allemagne se tendent la main et la situation internationale s’apaise.

Jaurès, une fois n’est pas coutume, applaudit. Delcassé, le grand rival du Patron, parle « d’acte de sagesse profondément satisfaisant ».

Clemenceau est revenu à pied de la Chambre où il a annoncé la signature de l’accord… en sifflotant.

9 février 1909 : Poincaré, l’homme qui attend son heure

Il ne fait aucune erreur et reste tapi dans l’ombre. Même s’il a été ministre à trente-deux ans, on ne peut affirmer qu’il est dévoré par l’ambition. Il semble avoir le temps d’attendre. Raymond Poincaré a quarante-huit ans et reste l’un des sénateurs les plus en vue.

Tout l’oppose au Président du Conseil actuel : il a été un dreyfusard très tiède et faisait parti de ceux qui voulaient, au début, étouffer le scandale pour préserver l’armée… quitte à punir un innocent. Il ne s’est rallié à la cause qu’avec des arguments juridiques et ne s’est guère mis en avant sur le sujet.

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Raymond Poincaré, ministre de l’instruction publique dès l’âge de 32 ans, en 1893, puis titulaire du portefeuille des finances l’année d’après, est actuellement sénateur de la Meuse.

Il refuse une école anticléricale et ne peut donc admettre les mesures prises par les radicaux ces dernières années. Pour lui, les enfants doivent recevoir un enseignement « neutre » ; devenir des patriotes et non des « bouffeurs de curés ».

Enfin, il rejette, poliment mais fermement, le projet d’impôt sur le revenu présenté par Caillaux.

Bref, Poincaré, c’est la droite modérée. Celle qui ne fait pas de coup d’éclat mais peut un jour rafler la mise aux élections si les électeurs se lassent des radicaux.

Ce que veut Poincaré ?

Il ambitionne pour l’heure de rentrer à l’académie française. Ceux qui ne veulent pas le voir dans le fauteuil d’un immortel ont déjà fait élire son cousin Henri, le mathématicien spécialiste de la relativité générale et des « ondes gravifiques », en espérant que l’on ne pourrait désigner deux membres de la même famille dans cette vénérable assemblée.  On pense cependant qu’il a toutes ses chances dans les prochains mois ou en 1910.

Mais surtout, Poincaré incarne l’homme de la revanche. Elu de la Meuse, originaire de Bar-le-Duc, il a vu, enfant, sa ville envahie par les Prussiens. Cela a laissé une trace indélébile dans sa mémoire. Il rêve ainsi d’une France unie qui retrouverait ses chères provinces perdues, il rêve d’une frontière qui se déplacerait à nouveau vers l’est.

La politique actuelle du gouvernement ne va pas vraiment dans cette direction… alors il attend. Tranquillement.

Il sait qu’un jour, son heure viendra.

8 février 1909 : Faut-il investir dans les emprunts russes ?

Comme convenu, je convoque Arthur Raffalovitch, le financier moscovite payé par l’ambassade de Russie pour « convaincre » les journalistes français de dire beaucoup de bien des emprunts russes.

L’homme se révèle affable, s’exprime dans un excellent français comme nombre de ses compatriotes. Il ne comprend guère l’objet de sa convocation place Beauvau.

– Monsieur le conseiller, j’espère que le gouvernement français ne me reproche rien ?

– Monsieur Raffalovitch, nous cherchons juste à mieux cerner vos activités.

– Les choses sont simples. Nous avons des intérêts communs. La France souhaite se rapprocher de la Russie et construire une alliance défensive contre l’Allemagne. En outre, vos industriels ambitionnent de vendre leurs moteurs, leurs machines ou leurs brevets au sein de l’Empire du tsar qui se développe actuellement à grande vitesse. Pour mener à bien l’essor de notre industrie, nous avons besoin de capitaux, de beaucoup de capitaux, notamment étrangers. Pour cela, nous empruntons aux épargnants français – dont le bas de laine est plein – avec la bénédiction de vos grands patrons qui ont, dès lors, des clients russes solvables, de vos banques qui touchent une commission rondelette sur chaque bon d’emprunt placé.

Il me semblait que votre gouvernement appréciait que l’alliance russe ne coûte rien au niveau du budget de l’Etat…

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La Russie se développe à grande vitesse : « Le Passage », célèbre galerie marchande dans la capitale Saint Petersbourg, située sur l’avenue Nevsky. Photographie début XXème siècle

– Oui, vous analysez bien la situation mais cela n’explique toujours pas ce que vous faites, vous, précisément, Monsieur Raffalovitch ?

– Rien de bien extraordinaire. Je suis… comment dire… un facilitateur. J’aide les journalistes français à trouver les bonnes informations financières pour éclairer au mieux les épargnants français.

– D’après un rapport de police que j’ai sur mon bureau, il semble que vous allez plus loin. Vous versez des sommes d’argent à certains journalistes pour qu’ils disent du bien de vos emprunts ?

– Monsieur le conseiller, il ne faut tout de même pas renverser la vapeur! Votre presse financière exige, pour aborder un sujet, des « dédommagements pour frais ». Si je ne peux rien donner, il n’y aura aucun article sur les émissions d’emprunts russes. Ce sera un mur… du silence. Je suis obligé de payer pour que l’on parle de nous.

– Mais, au moins, vos emprunts sont-ils fiables ?

– Bien sûr! La banque de France est officiellement la représentante du ministère russe des finances. Elle est une garantie de notre sérieux.

– Dans les journaux britanniques comme le Times, il est fait état de votre situation budgétaire fragile, de votre dette publique qui génère des échéances et des intérêts qui dépassent largement vos capacités de remboursement. On parle d’un encourt représentant l’équivalent de plus de 12 milliards de francs or, soit trois fois le budget de la France !

– Mais non, ne vous inquiétez pas… il faut envisager notre situation de façon dynamique. Notre industrie se renforce et va générer, progressivement, des profits importants facilitant les rentrées fiscales à même de renflouer les caisses du tsar. Et à court terme, les afflux financiers venant des nouveaux épargnants français nous permet de payer sans difficultés ce que nous devons… à ceux qui nous ont fait confiance depuis plus longtemps.

– Mais, c’est presque de la cavalerie ?

– Pas du tout… c’est de la gestion habile de notre trésorerie et de notre dette publique. Vous verrez, vous aussi, les Français, un jour, vous ferez comme nous !

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Vladimir Kokovtsov, ministre des finances du tsar en 1909, coordonne les emprunts russes 

5 février 1909 : « L’abominable vénalité de la presse française »

 » Prêter à la Russie, c’est prêter à la France  » nous rappellent les réclames dans nos journaux favoris. L’Empire du tsar, ami de la République française, a besoin de l’argent de nos épargnants : il faut construire des milliers de voies de chemin de fer, des lignes de télégraphe, des fonderies, des aciéries, une industrie chimique, équiper une armée nombreuse…

Les caisses de l’Etat russe sont vides et celles de la France peinent à trouver un équilibre. Pendant ce temps, le bas de laine des Français ne cesse de se remplir : les fonctionnaires, les employés de bureaux, les ingénieurs, les épiciers ou professions libérales épargnent sagement pour pouvoir assurer leurs vieux jours.

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Un bon d’emprunt russe de 200 roubles émis au début des années 1900 et un billet de banque de l’empire du tsar daté de 1898

 » Ce sont les épargnants qui paieront le coût de notre rapprochement avec la Russie  » ne cesse d’affirmer notre ministre des finances Caillaux, soucieux de protéger son budget.

Jusque-là rien de choquant. Les Français peuvent bien placer leur argent où ils veulent.

Personnellement, j’ai acheté plusieurs titres émis pendant les années 1898 à 1905. J’ai fait cela sur les conseils de ma banque, le Crédit Lyonnais, qui m’a proposé cette affaire avec empressement (je sais que les établissements bancaires touchent une commission non négligeable sur les bons qu’ils arrivent à placer auprès de leurs clients).

Jusqu’à aujourd’hui, j’étais parfaitement serein sur la sécurité de ce placement : la garantie apportée par l’Etat français me semble rassurante, la solidité de l’Empire du tsar aussi et les taux d’intérêt versés dépassent ce qu’il est possible d’obtenir avec des bons du trésor.

Le rapport secret de la préfecture de police qui arrive sur mon bureau jette le trouble dans mon esprit.

Ce document ne porte pas sur les emprunts russes eux-mêmes mais sur les agissements d’un certain Arthur Raffalovitch, économiste moscovite distingué, financier habile résidant à Paris. Nous apprenons que ce dernier reçoit, régulièrement, des sommes rondelettes du gouvernement de Saint Petersbourg, versées par son ambassade.

Où va cet argent ?

La liste des destinataires est précise : M. A… journaliste au Petit Parisien, M. N… rédacteur au Temps, M. V… spécialiste de la bourse au journal l’Eclair, M. R…. rédacteur en chef adjoint du Journal des Débats etc…

Je retrouve dans cette énumération une bonne part des signatures de la presse française. En face des sommes versées, toutes d’un montant significatif, je peux lire la liste des articles parus dans les journaux et présentant les emprunts russes sous un jour favorable.

La note blanche de la préfecture me signale même que M. Raffalovitch se plaint amèrement à son correspondant, le ministre des finances du tsar Vladimir Kokovtsov, de « l’abominable vénalité de la presse française ». En effet, sa tâche est rendue difficile par les tarifs des rédacteurs qui ne cessent d’augmenter : manifestement, les « plumes » disposent d’autres sources de financement possibles et font grimper les enchères.

Voilà, tout cela n’est pas très ragoûtant. Je décide donc de faire convoquer ce fameux M. Raffalovitch pour qu’il m’en dise un peu plus sur ses activités.

A suivre…

4 février 1909 : Clemenceau est-il méchant ?

– Ne craignez jamais de vous faire des ennemis. Si vous n’en avez pas, c’est que vous n’avez rien fait.

Je cite toujours cette phrase de Clemenceau quand on me demande ce que je pense de lui, moi, son collaborateur au quotidien.

Dans les conversations entre amis le soir, chacun cherche à savoir qui est l’homme de pouvoir au quotidien.

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Georges Clemenceau : la photographie et la caricature

Les questions venant de collègues fonctionnaires sont plus précises et plus insidieuses que celles des médecins, des avocats ou des journalistes. Les gens des ministères supportent assez mal ce Président du Conseil pressé d’avoir des résultats, opposé farouchement au droit de grève des agents de l’Etat, partisan d’une discipline de fer. Des phrases amusantes mais finalement maladroites leur ont été rapportées :

– Les fonctionnaires font d’excellents maris. Quand ils rentrent le soir à la maison, ils ne sont pas fatigués et ils ont déjà lu le journal.

Scandale ! Ce bon mot m’est resservi dès que je réclame une note tard le soir à une administration centrale, dès qu’un chef de bureau doit prendre sur son dimanche pour boucler un dossier pour la Chambre. L’un d’entre-eux m’a même dit, à voix basse dans un couloir :

– On ne peut diriger une administration en méprisant ceux qui la font tourner.

Le propos est moins bien troussé que ne pourrait le faire Clemenceau mais on sent bien là l’état d’esprit de ceux qui servent le Patron… mais de loin.

– Et pour ceux qui sont tout près, comment cela se passe ?

Clemenceau est bourru mais finalement très chaleureux. Il exige une loyauté à toute épreuve, une fidélité sans faille mais sait rendre ce que l’on donne. Il assume nos bêtises, nous protège des mises en cause personnelles, et surtout, il nous mène à la victoire. Nous travaillons dur à ses côtés mais pour résoudre des crises dont nous sortons victorieux. Son habileté manoeuvrière, son sens stratégique, nous évitent beaucoup de déconvenues.

Notre labeur n’a d’égal que le sien. Levé aux aurores, couché tard, il épluche ses dossiers avec soin. Il lit attentivement notre production et commente nos propositions de décisions pour mieux éclairer les siennes. Avec lui, le cap est clair, la ligne directrice est connue de tous. Il explique ce qu’il veut et encore plus ce qu’il ne souhaite à aucun prix.

Attentif à nos vies personnelles (il est de bon ton qu’elles restent discrètes), il est le premier à exiger que nous rentrions chez nous pour nous occuper du petit dernier ou pour souhaiter l’anniversaire de notre épouse dont il demande aimablement des nouvelles.

A ses côtés, nous sommes loin du « tombeur de ministères », de l’homme politique redouté. Mais nous devons nous méfier :

 » Quand on a du caractère, il est toujours mauvais !  » dit-il pour s’excuser de ses colères. C’est vrai qu’il peut claquer une porte de rage, qu’il est capable de jeter à la tête de l’un de ses conseillers un dossier mal ficelé. Ses courroux, ses derniers temps, se font plus rares mais n’en sont que plus redoutés par l’ensemble de notre équipe.

« De quelle humeur est le Patron ? » Combien de fois ai-je posé cette question, inquiet, au directeur de cabinet Winter avant de franchir la porte du bureau de Clemenceau ?

Le Tigre reste un homme de grande culture, qui nous pousse à nous intéresser à beaucoup de domaines en dehors de la matière administrative. Passionné de civilisation grecque, il en impressionne plus d’un par ses connaissances sur ce berceau de notre civilisation. Même son ennemi Poincaré s’exclame :  » On dirait qu’il a vécu à l’époque de Démosthène ! »

Proche des artistes (Rodin, Monet…), il n’hésite pas à passer un moment de la journée avec l’un d’entre eux, pour l’aider, le soutenir dans son inspiration. En fin de semaine, il passe parfois à Giverny et s’éloigne ainsi du tumulte parisien.

Voilà, chacun a compris que j’ai de l’affection pour mon Patron.

Dans la mesure où je sais qu’il peut, à tout moment, être désavoué par la Chambre et que son gouvernement est susceptible de tomber sur un simple ordre du jour défavorable, j’ai en tête cette remarque qu’il me faisait un soir :

 » En politique, on succède à des imbéciles et on est remplacé par des incapables !  »

Moi qui aspire à une longue et belle carrière dans ce passionnant ministère de l’Intérieur, je ne souhaite qu’une chose : que, pour une fois, il se trompe ! 

3 février 1909 : Gide prépare une énorme provocation

 » Je reste un incompris. On pense que je fais l’éloge de la pureté, de l’oubli de soi, de l’attirance pour la méditation religieuse. On espère que j’ai tourné la page de l’Immoraliste avec cette austère Porte Etroite.  »

J’évoque ce midi avec André Gide le contenu du premier numéro de la Nouvelle Revue Française, la Nrf, paru il y a deux jours.

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L’écrivain André Gide lancé dans l’aventure de la Nrf en février 1909

La brochure remporte déjà un franc succès qui dépasse les cercles littéraires habituels. Chacun lit, commente, annote ce document qui répond à une attente d’un public devenu réfractaire aussi bien à des expériences littéraires qu’il ne comprend plus qu’aux oeuvres néo-romantiques ou naturalistes sans originalité.

Place à une littérature appétissante mais exigeante :  » L’effort ne remplace pas le don mais il l’exploite. Il n’éteint pas la spontanéité mais la relègue, si l’on peut dire, à la surface de l’oeuvre.  » Dans ses Considérations qui servent de préface au document, Jean Schlumberger fixe les règles, les exigences esthétiques auxquelles doivent se soumettre les écrits publiés dans la Nrf. On ne refuse pas un certain classicisme mais celui-ci doit être novateur, ambitieux d’un point de vue littéraire. La qualité du style est une ardente obligation mais ne doit pas se transformer en exercice vain, désincarné, éloigné de la vie.

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Gide est le premier à se soumettre à l’exercice et publie la première partie de La Porte Etroite. Livre évoquant un amour impossible entre deux jeunes gens attirés par le mysticisme, la ferveur religieuse et le don de soi à Dieu et refusant, à ce titre, l’amour qu’ils ont l’un pour l’autre.

 » C’est vrai que les lecteurs sont lassés par les trop nombreux ouvrages décrivant la médiocrité de la vie bourgeoise ou se contentant de dénoncer telle ou telle réalité sociale. Les pages que je viens de composer semblent élever l’âme et justifier l’investissement chrétien. On se laisse bercer par une musique envoûtante des phrases qui raisonnent comme des chants très purs dans une église. Pourtant, il n’en est rien. Je souhaite autant réfléchir sur Dieu… que sur la pédérastie. Le sacrifice de mon héroïne attirée par la sainteté m’attire autant que des plaisirs défendus, des transgressions morales et des perversités refoulées. Même le style de l’oeuvre peut changer à l’avenir ; je réfléchis à d’autres rythmes, d’autres façons de composer. Il ne faut pas enfermer la littérature dans des habitudes ou une cage dorée. »

Impossible Gide. Son souci de perfection a failli rendre fous l’éditeur et l’imprimeur. Il ne peut admettre une coquille, un espace ou une virgule mal placés. Il corrige et recorrige encore les épreuves avant impression.

Attachant Gide. C’est lui qui mène la danse dans cette aventure qui commence avec la Nrf. A ses côtés, Jacques Copeau, André Ruyters et Jean Schlumberger forment une garde rapprochée souhaitant conquérir une vraie place dans la littérature française de ce début de siècle. Gide prend des contacts avec des inconnus prometteurs : Paul Valéry, Jean Giraudoux, Léon Blum, Paul Claudel ou un poète de Pau qui signe « Alexis Léger ».

Avant de me quitter, il lâche ces derniers mots :

– Je pars bientôt pour Rome. Je veux oublier La Porte Etroite. Mon prochain livre doit être un dépaysement radical ; je souhaite dérouter mes lecteurs, surprendre voire choquer ceux qui commencent à m’admirer. Je prépare une provocation énorme, vous entendez, ENORME ! « 

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