17 septembre 1909 : Les vacances des grands de ce monde

 » Celui qui a le comportement le plus surprenant pendant ses vacances, c’est incontestablement Guillaume II  »

Promenade avec Clemenceau dans la campagne à côté de Bernouville. Le Tigre ne se fait pas prier pour me raconter, avec gourmandise, tout ce qu’il sait des moments de détente des têtes couronnées.

« Le Kaiser adore les croisières et réquisitionne régulièrement à cet effet un des puissants navires de la flotte impériale. Dès son lever, il pratique la gymnastique et oblige tout l’équipage à faire de même. Le spectacle de ces vaillants marins enchaînant, avec un sourire forcé, les tractions et les assouplissements au même rythme que leur empereur oubliant toute majesté, a quelque chose de désopilant.

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Le Kaiser Guillaume II mène tout son monde en bateau…

Notre Guillaume II ne peut se passer des informations sur la bonne marche des affaires publiques. S’il est toujours aussi médiocre pour prendre une décision, il veut tout savoir, tout de suite. Dans les navires où il s’installe pour l’été, il fait aligner cinq télégraphistes qui réceptionnent en permanence les messages en provenance des différents ministères du Reich et les apportent, de façon zélée, à leur maître. Tout retard de transmission le met dans une fureur inimaginable. Le Kaiser rédige aussi de façon frénétique des réponses -même si on ne lui demande rien – formule des blâmes ou des encouragements transmis en différents bureaux.  Tout ceci crée une agitation et un désordre permanent dans l’administration berlinoise et oblige le chancelier à rectifier le tir avec sang-froid. Le pauvre !

Curieux, j’interroge Clemenceau sur Edouard VII, le roi anglais très aimé de nos compatriotes.

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Marienbad en 1909

– Ah… Edouard VII reste un grand amateur de jolies femmes. A Marienbad, un de ses lieux de villégiature favori, il passe une bonne partie de son temps à faire la cour à telle ou telle élégante remarquée la veille dans un bal ou un dîner. A l’âge du souverain, cela ne prête guère à conséquence et tout reste sans doute très chaste. Les personnels des hôtels sont habitués des visites du souverain à l’une de leurs charmantes clientes et déroulent, à chaque fois, avec un respect infini, le tapis rouge au moment de son arrivée. Autrement dit, la visite d’Edouard VII n’a rien de discret et c’est tout l’établissement hébergeant l’heureuse élue qui se met en quatre, de façon solennelle, pour que la visite du roi se passe bien. Notez, cher ami, que les belles remarquées par le roi sont souvent françaises.

– Et notre Président de la République ?

–  Comme vous le savez, il doit se contenter du château de Rambouillet. Mises à part les petites promenades quotidienne que M. Fallières effectue d’un bon pas dans les bois, il ne se passe rigoureusement rien dans son château. Peu de visites, aucune jolie femme, pas de fête… La presse fuit ce lieu d’ennui. En 1909, la vie privée de notre chef de l’Etat n’intéresse personne !  » 

1er septembre 1909 : Ma nièce tourne autour de J. Kennedy

 Ma nièce, émigrée aux Etats-Unis, fait encore des siennes. Sa dernière lettre m’avait pourtant rassuré : elle était devenue l’assistante d’une photographe de grand talent, Gertrude Käsebier et s’initiait à ses côtés à une technique complexe en passe de devenir un art.

Elle m’annonce aujourd’hui qu’à l’occasion d’une exposition sur Boston, elle s’est entichée d’un jeune diplômé de la Latin School, étudiant à Harvard, un certain Joseph Kennedy.

Elle me le décrit comme séduisant, ambitieux, sportif (il pratique le base-ball) et plein d’humour.

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Le séduisant Joseph Kennedy aura neuf enfants avec Rose Fitzgerald… dont un certain John.

Voici la lettre que je lui poste ce jour :

«  Ma chère nièce ,

J’ai bien reçu ton courrier où tu m’annonces ta passion amoureuse pour un jeune américain d’origine irlandaise, Joseph Kennedy.

L’oncle protecteur que j’ai toujours été pour toi est conduit à te mettre en garde par rapport à cet élan de ton cœur que je sais généreux… mais encore tendre.

J’ai pris mes renseignements auprès de notre consul sur place sur ce fameux Joseph. Son père, originaire d’une famille d’Irlandais immigrés affamés, ancien portefaix sur les quais de Boston, a fait fortune en achetant et développant des bars dans des quartiers pas toujours huppés. Il s’est aussi fait remarquer dans le commerce du whisky. Bref, on ne peut dire que cet homme, sans doute très entreprenant, pratique des activités propres à en faire un intellectuel ou un artiste comme tu les aimes. Il tente aujourd’hui de donner une éducation raffinée à son fils Joseph en l’inscrivant dans les meilleurs établissements de la ville que sont la Boston Latin School puis l’Harvard College. Cela ne suffira pas à faire tomber les barrières sociales érigées par les vieilles familles bostoniennes, protestantes et d’origine anglaises, fières de leurs racines qui remontent à l’Indépendance.

Ton Joseph a sans doute peu d’avenir dans ce monde méprisant les Irlandais (réputés alcooliques) qui le regarde de haut. Comme Française, il vaut mieux que tu cherches un beau parti, mieux intégré dans cette société américaine, pas aussi ouverte que certains le prétendent.

En outre, il semble que la famille Kennedy a d’autres ambitions pour son rejeton. On me dit qu’il devrait se fiancer avec Rose Fitzgerald, une autre Irlandaise, fille du maire de Boston.

Ne viens pas te mêler de ces stratégies familiales complexes, pour nous Français et laisse donc ces Irlandais sans avenir entre eux. Concentre-toi sur ta carrière artistique qui s’annonce plus prometteuse.

Ton oncle qui t’aime. » 

29 et 30 août 1909 : O comme Ottoman

 L’homme malade de l’Europe. Un ventre mou instable voire dangereux pour notre sécurité collective. L’Empire Ottoman n’est plus que l’ombre de lui-même. Jadis puissance menaçante pour un Occident divisé (on se souvient des Turcs assiégeant Vienne sous Soliman le Magnifique), la Sublime Porte grince, se rouille avant d’être enfoncée par la Russie, la France, l’Allemagne ou l’Angleterre qui se disputent ses accès à la mer, le produit de ses taxes internes, ses voies de chemin de fer ou ses mines.

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Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandé par la direction du journal « Le Temps »

Un dernier sursaut ou un renouveau engagé depuis l’an dernier avec la révolution des Jeunes Turcs ne suffit pas à ralentir la désagrégation de cette Europe du sud-est et de ce Proche-Orient compliqué.

La liste des nouveaux pays qui se forment, des provinces qui gagnent leur indépendance ou basculent sous le contrôle d’un État plus puissant dans ce pourtour méditerranéen donne le tournis. Une Bosnie-Herzégovine sous contrôle autrichien depuis 1878, une Thessalie et une Crète qui basculent dans le giron grec respectivement en 1881 et en 1908, une Roumélie annexée par les Bulgares en 1885, une Slovénie et une Croatie revendiquée par les ambitieux Serbes et qui sont à l’étroit dans un Empire Austro-Hongrois devenu agressif, sans parler des aventures palestinienne, syrienne ou égyptienne soumises aux vents anglais, français voire allemands.

Partie de la planète instable, ferment d’un monde nouveau capable d’accoucher du meilleur comme du pire.

Croisement de l’Occident industriel en voie de déchristianisation et de l’Orient qui se cherche à l’ombre d’une splendeur passée, le monde ottoman essaie, sous l’impulsion des jeunes officiers et intellectuels du Comité Union et Progrès, une synthèse aussi habile que périlleuse.

Ces derniers veulent aussi bien promouvoir une identité turque que préserver ce qui peut être sauvé dans l’Empire, tout en mettant en avant les droits de l’homme et la démocratie parlementaire. Le tout dans un Anatolie encore largement paysanne et arriérée.

Nous assistons donc, souvent impuissants, au choc d’objectifs incompatibles qui représentent pourtant le souhait de tout un peuple qui ne veut plus de la domination occidentale. L’Histoire s’écrit avec l’encre des aspirations contradictoires d’un régime marqué par les luttes de pouvoir ou les alliances improbables entre les tenants de l’ancien régime du sultan, les jeunes diplômés issus des universités d’Europe de l’Ouest et une armée qui veut des consignes claires. Convulsions, soubresauts, râles d’une dictature mourante qui se mèlent aux cris de nouveau-né d’une démocratie hésitante très tentée par l’autoritarisme.

Le monde ottoman est un baril de poudre où se chamaillent des artificiers pas toujours habiles qui allument des mèches qui pourraient bien tout faire sauter demain ou après demain.

6 août 1909 : E comme Empire colonial

 » Je ne me rendais pas compte que nous en avions autant !  » Cette phrase prononcée il y a quelques années par un nouveau ministre des colonies regardant nos possessions sur une carte, est révélatrice. La construction de l’Empire colonial français se fait dans l’indifférence générale et nos compatriotes se désintéressent largement de ces 10 millions de kilomètres carrés (20 fois la France métropolitaine) et des 45 millions d’âmes qui y vivent.

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Une plantation d’arbres à caoutchouc dans le Congo français. Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque, commandé par la direction du journal Le Temps.

L’expansion coloniale rencontre des adversaires farouches. Personne n’a oublié Clemenceau répondant à un adversaire : « Vous voulez faire l’Empire en Indochine, je veux faire la République en France !  » ou bien  » Je me méfie de la notion de races supérieures depuis que j’ai lu que des scientifiques germaniques expliquent notre défaite en 1870 par le fait que les allemands constituent une race supérieure à la race française ! » 

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La conquête du Tonkin

Gaspillage d’argent public, dispersion de nos efforts qui devraient se concentrer sur la Revanche, exploitation scandaleuse et maltraitance des indigènes ; les anticoloniaux savent faire entendre leurs arguments. Grâce ou à cause d’eux, l’Empire s’est constitué quasiment sans moyens : les régiments envoyés outre mer sont peu nombreux, les transferts de capitaux faibles, les subventions accordées dérisoires. L’Empire est rentable parce qu’il ne nous coûte rien ou presque et nous rapporte déjà beaucoup : matières premières, débouchés commerciaux, zones de peuplement pour les paysans sans terre de métropole, renforts de troupe…

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L’Empire colonial français

Alors que l’opinion publique adulte sait à peine ce qui se cache derrière les sigles comme Aof (Afrique occidentale française), les jeunes générations qui ne votent pas encore, découvrent « la plus grande France » dans leurs manuels scolaires. Avec de magnifiques cartes, des illustrations qui font rêver, des commentaires accrocheurs, des milliers d’écoliers découvrent nos possessions d’outre-mer. Les instituteurs, dont beaucoup sont persuadés que la colonisation est un bon dérivatif au socialisme, enseignent l’Empire colonial avec fougue. A des enfants qui ont besoins d’idéaux, de vastes horizons et de grandes ambitions, ils proposent un discours structuré autour d’idées simples mais facilement mémorisables. Les colonies sont, pour eux, la grandeur de la France et permettent à nos concitoyens de diffuser la Civilisation à des populations qui l’attendent avec impatience.

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Le parti colonial mené par le député et ancien ministre Eugène Etienne et qui compte de grands noms comme Poincaré, Deschanel ou Doumergue, se plaint d’avoir peu de journaux acquis à sa cause. Il ne se rend pas compte que le mouvement de propagande coloniale en cours dans les milliers d’écoles des départements du pays, est plus profond et sans doute plus efficace que n’importe quelle campagne de presse. Dans vingt ans, n’en doutons pas, toute la France sera fière de son vaste Empire et chacun pourra situer sur une carte Tombouctou ou Zanzibar !

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Le « parti colonial » est présidé par Eugène Etienne

31 mai 1909 : Coppola cherche un… parrain

« Agostino Coppola, c’est lui ! » Luigi Albertini, directeur du Corriere della Sera, le grand quotidien italien, profite de son voyage aux Etats-Unis pour retrouver des compatriotes. Il serre la main du futur papa qu’on lui présente et  s’assoit en face de lui. L’Italo-américain est de petite taille, trapu, très brun, barbu, marié à une certaine Marie Zasa, enceinte.

Albertini envisage, à l’attention de ses lecteurs milanais, romains ou napolitains, une succession d’articles sur l’émigration italienne au pays de l’oncle Sam, avec pour titre : « que sont-ils devenus ? »

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Mulberry Street à New-York, Manhattan, le charme de Little Italy, une ville dans la ville.

Il considère que la presse de son pays ne peut plus passer sous silence le devenir des 200 000 compatriotes qui quittent chaque année leurs Abruzes, Toscane ou Sicile natales. Beaucoup franchissent les Alpes et tentent de s’établir dans une France pas toujours très accueillante. Mais une bonne moitié achète un billet de troisième classe sur un transatlantique et tente l’aventure américaine. Ellis Island, l’accueil de tous les immigrants, le contrôle sanitaire puis l’enregistrement du nom : l’ami de Coppola, pour démarrer dans sa nouvelle vie, en a profité pour troquer son patronyme « Andolini » pour celui de « Corleone », petite bourgade sicilienne où sa famille est restée.

Les Italiens aux Etats-Unis ? Ils sont pour la plupart employés de travaux publics, manutentionnaires, petits commerçants… ou voyous. Ils se regroupent entre eux et colonisent, par exemple, des quartiers entiers de Manhattan : les rues Mott, Elisabeth et Mulberry au nord de Canal Street délimitent la Little Italy, ville dans la ville où la langue de Shakespeare n’est pratiquement jamais utilisée. Il y règne une ambiance bon enfant. On vit dehors l’été et on passe des heures dans les cafés l’hiver. Les étals en plein vent des marchands de fruits et légumes donnent une touche de gaité supplémentaire à des quartiers où personne ne roule sur l’or mais où tout le monde se serre les coudes.

Agostino Coppola rêve que son futur enfant sorte de sa modeste condition initiale :

« Il faudra qu’il soit artiste, qu’il fasse de la musique par exemple. Pour qu’il n’ait besoin de rien, je vais racheter l’armurerie qui fait l’angle et j’espère que grâce à mes ventes de fusils, il pourra grandir en pensant à autre chose que se nourrir comme je suis forcé de le faire ! »

Le patron de presse Albertini se sent obligé d’y aller aussi de sa suggestion : « Le monde du spectacle commence à faire bon accueil aux Italiens. Danseurs, chanteurs, acteurs… nos compatriotes ont des dons indéniables. Nous le constatons aux processions de la fête de San Gennaro. C’est un peu tôt pour y penser mais votre rejeton pourrait peut-être fréquenter ce nouvel art qu’est le cinématographe ? »

Agostino se rembrunit :  » Les quelques films que j’ai vu ne sont pas sérieux ! Je vois bien mon fils flûtiste mais c’est absurde d’imaginer un Coppola dans le cinéma ! En attendant, Monsieur le directeur du grand journal, nous cherchons un monsieur puissant pour protéger notre futur enfant.

– Vous voulez que je sois… son parrain ? »

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Luigi Albertini, directeur du grand  journal italien Corriere de la Sera, rencontre ce jour Agostino Coppola qui aura un fils, Carmine, flûtiste, chef d’orchestre et compositeur. Carmine sera lui aussi le papa d’un garçon, un certain Francis Ford…

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Little Italy, New-York 1909

24 mai 1909 : Les petits Français ne découvriront pas la Suède

Deux livres en concurrence : à ma droite, Le tour de la France par deux enfants par G. Bruno, à ma gauche, Le merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède de Selma Lagerlöf.

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Nils Holgersson voyage depuis 1906 sur le dos d’une oie et pourrait bien atterrir en France si le ministère de l’Instruction publique le veut bien…

Une commission des programmes de l’Instruction publique doit trancher ce jour entre les deux ouvrages : lequel sera diffusé à la rentrée à nos charmantes têtes blondes et leur fera découvrir le chemin pour devenir des adultes citoyens et responsables ? Pour une fois, je siège comme simple représentant du ministère l’Intérieur et la décision appartiendra au président, un madré recteur d’une soixantaine d’années qui a survécu à tous les changements de ministère des vingt dernières années.

L’ouvrage de G. Bruno est devenu un classique de la littérature pour enfants. Depuis sa première édition en 1876, plus de cinq millions d’exemplaires ont été vendus et des générations entières d’enfants ont découvert la France en emboîtant le pas à André et Julien Volden qui quittent Phalsbourg, aux confins de la Lorraine et de l’Alsace annexées par le IIème Reich, pour rejoindre un oncle Frantz qui devrait être à Marseille. Ils devront faire le tour de notre pays pour arriver à leur but, en découvrant les régions, les métiers, les monuments et les paysages qui font notre pays. Livre de lecture, leçon de choses, pétri de morale républicaine, « Le Tour de la France » apparaît comme indétrônable dans l’environnement des hussards de la République. 

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Le Tour de la France par deux enfants : plusieurs millions d’exemplaires vendus, des dizaines de rééditions depuis sa sortie en 1876…

Face à ce poids lourd, à ce géant de la littérature scolaire, le pauvre Nils Holgersson, ramené de surcroît, en début de roman, à la taille d’un lutin, accroché avec l’énergie du désespoir à une oie qui s’envole vers des contrées peuplées de créatures surprenantes et parfois fantastiques, conserve peu de chances de s’imposer. En 1909, Nils n’est pas encore traduit dans la langue de Molière et seuls quelques inspecteurs généraux de l’Instruction publique l’ont lu dans sa version anglaise. Et pourtant, nous sommes déjà quelques-uns à vouloir mieux diffuser ce beau texte, très bien écrit par un amoureuse de la Nature, Selma Lagerlöf.

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Le pauvre Nils va avoir du mal à faire le poids face à une commission des programmes de l’Instruction publique

Le président de la commission se retourne vers moi :

 » – Mais pourquoi voulez-vous que les écoliers français aillent apprendre ce qu’est la plaine d’Östergötland ou le lac Mälaren alors que les départements français sont déjà nombreux et difficilement mémorisables ?

– L’un n’empêche pas l’autre. Nils connaît des épreuves universelles comme le froid, la faim, la peur et même la mort. Il s’interroge sur les valeurs de solidarité dans l’épreuve, de générosité ou de courage. Si c’est la Suède qu’il parcourt en tous sens, c’est l’âme humaine qu’il sonde pour en extraire ce qu’il y a de meilleur. Il montre que seule l’humilité et le respect de l’autre mènent à la vraie connaissance et au bonheur dans la vie. Les pays anglo-saxons ne s’y sont pas trompés et le Voyage de Nils est déjà diffusé à des centaines de milliers d’exemplaires et lu par des millions d’adultes.

– Rien n’empêche nos enfants de lire ce livre chez eux. G. Bruno diffuse, lui, une morale républicaine, rigoureusement laïque, à laquelle nous sommes attachés. Les légendes scandinaves reprises par l’ouvrage de Lagerlöf n’intéressent pas des petits paysans auvergnats ou bourguignons qui ne sortent guère de leur village et n’ont jamais vu la mer !

– Justement, ouvrons les fenêtres des classes, faisons voyager les gamins par le livre ! Et puis, laissons une chance à cette femme écrivain, institutrice, la possibilité d’entrer dans les bibliothèques françaises.

– Mais savez-vous, monsieur le conseiller, que G. Bruno est aussi une femme. Son vrai nom est Augustine Fouillée. Deux-cents gravures , cartes ou portraits viennent illustrer son ouvrage et faire rêver des bambins des campagnes qui ne connaissent souvent, comme grande ville, que le chef lieu de leur département. Les enseignants qui l’utilisent, l’ont eux-mêmes découvert pour apprendre la lecture lorsqu’ils étaient élèves.

Tandis que le Voyage de Nils n’est qu’une aventure exotique qui n’intéressera que quelques héritiers de la grande bourgeoisie parisienne, le Tour de la France par deux enfants s’affirme, depuis plus de quarante ans, comme un des éléments de notre patrimoine populaire.

L’Instruction publique en commandera donc un million d’exemplaires de plus !  »

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 La laiterie et la fabrication du beurre vue par les deux enfants pendant leur incroyable Tour de France

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Le « Tour de la France par deux enfants » est aussi l’occasion de donner une certaine vision du monde de 1909…

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Les petits Français attendront avant de découvrir le monde merveilleux de Nils Holgersson. La connaissance de la Patrie passe avant tout !

22 mai 1909 : Je recrute « Lawrence d’Arabie »

Mission du moment peu évidente : trouver un ou des jeunes gens capables d’effectuer des opérations secrètes au Proche-Orient, dans cet empire ottoman en pleine décomposition et soumis aux convoitises de toutes les puissances européennes. Les conditions à remplir ? Parler au moins l’anglais et le français, être à l’aise dans les pays arabes, posséder une solide culture générale facilitant la compréhension des enjeux complexes de cette région et enfin être un sportif accompli. Pas évident de mettre la main sur l’oiseau rare.

Les officiers du 2ème bureau sont trop vieux, pas assez mobiles ; les diplomates français ne veulent à aucun prix servir pour l’armée ; les jeunes Saint-Cyriens se méfient d’une carrière dans les services secrets qui n’ont pas toujours une réputation de grande droiture. Mes recherches sont donc jusqu’à présent restées vaines et c’est le pur hasard qui me fait tomber, ce jour, sur un personnage hors du commun.

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Les cheveux clairs, élancé, le menton volontaire, issu d’Oxford, c’est un Anglais de vingt-deux ans qui parle notre langue presque sans accent. Il a déjà voyagé au Proche Orient…

Les cheveux châtains clairs, élancé, le menton volontaire, issu d’Oxford, c’est un Anglais de vingt-deux ans qui parle notre langue presque sans accent. Vêtu d’une veste de tweed simple mais bien coupée, il a de l’allure dans sa chemise d’un blanc impeccable. Des gestes mesurés, une vraie attention aux préoccupations d’autrui, un léger sourire montrant son empathie, il s’affirme déjà comme un parfait gentleman.

Il a parcouru en tous sens notre pays à bicyclette, seul ou avec des amis et a écrit à sa mère de longues lettres sur nos monuments et cathédrales. Il connaît Chartres, Aigues-Mortes, Carcassonne, le Mont-Saint Michel… Il a tout retenu de notre patrimoine architectural et ses mollets sont durs comme de l’acier.

Mais surtout, il est déjà allé à Beyrouth, Saïda, Tripoli, Damas, Hassan… Là-bas, il a su se fondre dans la population, a commencé à apprendre la langue, les coutumes, avec pour seules ressources son intelligence, ses capacités d’adaptation et un courage physique hors du commun. Marcher en pleine chaleur, dormir peu, après une longue étape, pour repartir à l’aube, ne lui font pas peur et ne l’empêchent nullement de tout retenir de ce qu’il voit et entend, grâce à une mémoire qui ne lui fait jamais défaut.

Notre rencontre a lieu au musée de Rouen où il examine pendant trois jours toute la collection avec un regard de spécialiste. Il écoute ma proposition avec intérêt et pendant que je parle, son regard bleu gris bienveillant, m’invite à aller jusqu’au bout, sans avoir à craindre une mauvaise réaction de sa part.

Il me répond avec tact, courtoisie et humour.

 » Monsieur le conseiller, votre proposition de travailler pour la République française est un grand honneur pour moi. Je suis sensible à votre argument de donner une tournure concrète à l’Entente cordiale entre nos deux pays en engageant un jeune diplômé britannique dans les rangs des services secrets français.

Je ne suis cependant pas sûr d’être l’homme qu’il vous faut. Ma thèse de doctorat sur L’influence des croisades sur l’architecture militaire européenne me prépare mal à vous transmettre des rapports de qualité sur le tracé stratégique de la ligne de chemin de fer Berlin-Bagdad et sur les tribulations des Allemands à Damas ! Je me vois plus faire des fouilles tranquilles près de l’Euphrate pour le Magdalen College que surveiller les agents en casque à pointe du Kaiser. 

Ma passion pour le monde arabe s’accommode plus d’activités civiles et pacifiques que de missions militaires. Et puis, je suis, avant tout, sujet de sa gracieuse Majesté. Je lui dois fidélité absolue. Aider la République française, pourquoi pas ? Mais je ne peux pas prendre votre uniforme…  »

Je ne me décourage pas de cette réponse et prend ses coordonnées sur un petit carnet.

 » Cher ami, je note votre nom sur mon calepin de cette façon : Thomas Edward Lawrence, l’Anglais qui parle trois langues et comprend, déjà très jeune, le Proche Orient. A toutes les capacités pour nous aider dans la région. Transmettre au 2ème bureau une fiche, en lui donnant pour nom de code : Lawrence d’Arabie.  »

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Bien penser à transmettre au 2ème bureau une fiche en lui donnant pour nom de code : « Lawrence d’Arabie »…

8 mai 1909 :  » Les Français ne sont pas comme je l’imaginais ! »

Soirée rue Montaigne, à l’hôtel Porgès, devenu l’annexe officieuse de l’ambassade d’Autriche (la femme du diamantaire Jules Porgès est autrichienne).

Une voix bien timbrée, un léger accent germanique : « Les Français ne sont pas comme je les imaginais ! »

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L’hôtel Porgès abrite de nombreuses soirées de l’ambassade d’Autriche en France

Un jeune homme mince et brun, de taille moyenne, très poli, au costume impeccablement coupé, s’approche de moi. Il se qualifie d’écrivain, voyageur, poète à ses heures. Il est né à Vienne, parle un excellent français. Il sait que nous avons une connaissance commune rencontrée chez Auguste Rodin : Emile Verhaeren.

Il continue :  » Paris est la ville de l’éternelle jeunesse. Les étudiants côtoient les écrivains, les peintres, les ouvriers, les bourgeois, sans frontière de classes, de revenus et tout cela dans une atmosphère joyeuse. Rien à voir avec l’ambiance empesée des villes de l’est de l’Europe ! »

Il est toujours agréable d’entendre un étranger dire du bien de nous. Je lui demande son nom :

 » Stefan Zweig, monsieur le conseiller  » répond-il en s’inclinant après m’avoir tendu sa carte.

Il ajoute :  » Moi qui imaginais vos artistes enfermés dans des salons mondains ennuyeux faisant la conversation avec des pédants ! Quant à vos femmes, je les voyais fort élégantes, pleines de charme mais un peu légères. Alors que dans tous les foyers français où je suis invité, il n’y a pas plus sérieux, plus dévoué à sa famille, plus loyales compagnes que vos maîtresses de maison. L’Europe se meurt de ces a priori que nous avons tous, les uns sur les autres.

Il flotte sur Paris un air frais, une insouciance, une envie de bien vivre qui contrastent avec ce que j’ai connu pendant toute ma jeunesse à Vienne. Je souris quand je vois le soir des couples s’enlacer ou d’autres se mettre à danser en pleine rue sous l’oeil bienveillant d’un sergent de ville. Cela me surprend agréablement de voir entrer, dans des hôtels, de bien belles filles aux bras de noirs ou d’asiatiques : tout cela reste inconnu dans de nombreuses autres villes de notre continent. Vous êtes un peuple léger et libre.  »

Le représentant du peuple « léger et libre » que je suis part alors reprendre une coupe de champagne. Je la vide, fier comme Artaban, sans m’interroger plus loin sur ce qui relève, dans le discours de Zweig d’une exquise politesse et ce qui correspond à une appréciation plus raisonnée.

Zweig me ramène alors au sens des réalités :  » Vous autres, Français, il faudra tout de même que vous vous interrogiez un jour sur les raisons pour lesquelles tous les peuples d’Europe ont autant d’a priori vous concernant. Cette situation est d’autant plus regrettable qu’il est rare que la réalité rattrape le terrain perdu sur la légende. »

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Un salon d’ambassade en 1909

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Stefan Zweig (à droite) et son frère grandissent à Vienne

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Stefan Zweig en 1909. Ecrivain, grand voyageur, admirateur du poète Emile Verhaeren, témoin d’une époque, européen convaincu.

2 mai 1909 : Sortir des bas-fonds pour une photo

Ma nièce a cessé de fréquenter les bas-fonds de New-York à Lower East Side. Sa dernière lettre m’avait navré : elle était devenue l’amie de Johnny Torrio, petite frappe devenant progressivement chef de gang. La gamine semble s’être calmée. Plus de fauche aux étalages, arrêt des courses poursuites avec les policiers, fin de l’apprentissage de l’argot italo- américain. Nous sommes encore loin de la jeune fille rangée mais je n’ai plus besoin de garder un contact étroit avec le consul français sur place pour la tirer d’un éventuel mauvais pas.

Catherine se pique maintenant de photographie. Elle m’écrit qu’il s’agit d’un art à part entière. Tout heureux qu’elle soit revenue à des occupations pacifiques, je lui réponds que oui. Elle joint à sa lettre des clichés de l’amie qui l’initie à cette discipline : Gertrude Käsebier.

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Ces moments tendres qui font le tour du monde, en ces années 1900, grâce à la photographe américaine Gertrude Käsebier

Ma nièce a fait connaissance de cette américaine au sang vif grâce à son amie, la sulfureuse Natalie Clifford Barney qui, de Paris, semble la guider dans l’univers des femmes artistes d’Outre-Atlantique.

 » Cher Oncle, en cette période où un troisième petit être vient apporter du bonheur à votre foyer, vous ne pouvez être insensible à ces photographies de mères aux gestes simples, exprimant une tendresse universelle à des nouveau-nés ou racontant une histoire qui semble captiver des plus grands. La famille est une valeur qui dépasse les frontières et la photographie vient y capter des instants uniques qu’aucun peintre ne peut saisir aussi naturellement. Et ces moments exposés aux yeux de tous rappellent à chacun sa propre histoire, ses propres moments de joie. La photographie d’art essaime une tendresse jusque-là cachée, fait pénétrer le beau dans chaque acte intime.  »

Catherine m’explique ensuite longuement les poses nécessaires à Béatrice Baxter Ruyl, cette jeune maman qui a ouvert ses portes à la curiosité de Gertrude Käsebier. Elle évoque ces dizaines de clichés qu’il faut jeter avant de trouver celui qui correspond à ce que l’artiste voulait créer. Elle insiste aussi sur ces longs moments où l’appareil est inutile car les positions de Béatrice ne conviennent pas et aussi ces instants terribles où la photographie aurait pu être parfaite mais où l’appareil tombe en panne.

Elle conclut par cette phrase plutôt bien tournée pour une gosse qui a vécu de longs mois à Lower East Side : 

« La photographie est une brève complicité entre la prévoyance et le hasard ». 

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D’autres clichés de Gertude Käsebier, début XXème siècle…

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