29 septembre 1910 : Engueulade avec Foch

Nous nous détestons. Le conseiller auprès du Président du Conseil et ministre de l’Intérieur que je suis ne peut pas comprendre l’armée : « Vous êtes plutôt un flic ! » me répète-t-il souvent avec un pointe de mépris. Je lui retourne en m’efforçant de rester de calme : « Et vous, un officier figé au garde à vous devant de vieilles théories ! »

Le général Foch, directeur de l’Ecole de Guerre apprécierait de ne plus avoir à gérer un professeur vacataire comme moi. Cela me serait en retour plus facile de ne pas être obligé de prendre mes distances, dans chacun de mes cours, par rapport à la doctrine officielle du haut commandement de l’Ecole.

Nos points de divergence ? Foch et une bonne partie de l’État-Major ne jurent que par Napoléon et la stratégie du grand homme. Ses batailles gagnées sont décortiquées et servent de base pour l’enseignement aux futurs généraux de l’armée française. La victoire de demain contre l’ennemi (forcément) teuton se trouve dans les géniaux mouvements de troupes d’Austerlitz ou de Wagram.

Je ne cesse de regretter cette vision sclérosante qui ne tient pas compte des progrès de l’artillerie (canons à tirs rapides), du déclin de la cavalerie (les charges ne servent pas à grand-chose face aux mitrailleuses) et de l’émergence de l’aéronautique. En citant les guerres récentes en Afrique du Sud ou en Mandchourie, j’insiste aussi sur l’importance de la logistique, des communications, du renseignement ou sur la difficile combinaison entre attaques terrestres et maritimes.

russojap.1285737843.jpg

La guerre russo-japonaise de 1905 devrait nous aider à imaginer les conflits de demain

Foch m’écoute un instant et balaie mes arguments : « Le vocabulaire de la guerre s’est enrichi mais sa grammaire n’a pas changé. Les principes napoléoniens restent pertinents. « C’est toujours le grand nombre qui bat le petit » nous aide à frapper l’adversaire même quand, globalement, nous sommes en infériorité numérique : « Fixer l’essentiel de l’adversaire avec peu de troupes et l’attaquer sur un point névralgique avec beaucoup de divisions. » demeure un principe stratégique précieux.

Il s’enflamme : « Et je ne parle pas des méthodes pour couper les communications de l’adversaire. Et cela, ce ne sont pas les Boers ou les Japonais qui vont nous l’enseigner ! »

Je réponds, imperturbable : « Vous ne vous rendez pas compte que les conflits du XXème siècle sont des guerres de nations en armes engageant des centaines de milliers d’hommes voire des millions. Et la donne change forcément. »

Foch rétorque : » Des nations en armes ? Eh bien, qui mieux que Napoléon victorieux peut nous aider à penser la Nation levée et mobilisée contre l’ennemi de la Liberté ? »

27 septembre 1910 : Charles de Gaulle m’écrit

La lettre de Charles de Gaulle m’a fait plaisir. J’avais un peu oublié ce grand jeune homme que j’avais poussé en son temps vers la carrière des armes. Il a réussi Saint-Cyr l’an dernier et termine sa première année qui doit forcément se dérouler en régiment comme soldat. Affecté à Arras, au 33ème régiment d’infanterie (il a refusé que je m’occupe de son affectation), il m’écrit de la « Coopérative » de son Quartier, dans la salle réservé aux épistoliers.

infanterie-33eme-regiment.1285518923.jpg

Le 33ème régiment d’infanterie a un passé napoléonien prestigieux. Voilà à quoi aurait ressemblé Charles de Gaulle (caporal en avril 1910), s’il avait été incorporé 100 ans plus tôt !

Sur le papier à en tête, s’affichent les batailles prestigieuses auxquelles a pris part son régiment : Wagram, Austerlitz, La Moskova… La réalité de 1910 se révèle mois exaltante : Charles me parle de marches de vingt-quatre kilomètres ou plus (il semble tout content que son lourd sac de lui fasse pas mal, lui, le géant trop mince), du mauvais temps, de la boue des chemins, des vêtements à nettoyer, de l’art de commander la troupe dans les bois ou de sorties au café avec ses amis parisiens…

Heureusement, il continue à faire travailler son intelligence lumineuse : il vient d’enchaîner avec brio l’examen pour devenir caporal (nommé en avril) à celui donnant accès au grade de sergent (il reçoit ses galons ce mois-ci). En outre, il a donné une conférence devant tout son bataillon et ses talents d’orateur lui ont valu un petit succès.

En octobre, retour en région parisienne, pour l’incorporation à l’École spéciale militaire de Saint-Cyr.

En fin de lettre, se rappelant que je suis officier de réserve (je n’ai pas dépassé le grade de lieutenant du génie), il me demande, respectueux, s’il doit m’appeler « mon lieutenant ». Je lui réponds dans une courte missive, qu’une telle appellation que je n’ai pas entendue depuis vingt ans en ce qui me concerne, me ferait rire. Je lui donne trois autres choix : « Monsieur le conseiller » s’il veut garder une distance, « Monsieur » s’il le souhaite, « Olivier » lui étant ouvert aussi. En retour, je lui indique que je continuerai à l’appeler « Charles » mais je lui promets que s’il atteint le plus haut grade militaire, je lui donnerai bien entendu du « Mon général ».

de-gaulle.1285519213.jpg

Charles de Gaulle entrera à l’Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr en octobre 1910

Vous voulez soutenir ce site et son auteur, vous rêvez de vous plonger dans l’ambiance « Belle Epoque » ? Le groupe des amis d’Il y a un siècle est fait pour vous ! 

26 septembre 1910 : Un fiacre réduit en miettes

Les cochers de fiacre sont parfois bien imprudents. Je viens d’être appelé par le préfet de police pour assister aux opérations de secours relatives à un terrible accident rue de Rennes.

Vers sept heures du soir, la voiture 6032 conduite par le cocher Carrène de la Société coopérative de la Seine s’est engagée dans la traversée de la voie de tramway alors que le « Saint-Germain des Près Châtillon » se dirigeait vers lui à toute vitesse. Un bon coup de fouet sur le cheval devait permettre d’accélérer et de traverser à temps. Ce n’est qu’au moment où le fiacre a commencé à franchir les rails que Carrène s’est aperçu, avec horreur, qu’un second tramway de la ligne Clamart Saint-Germain arrivait dans l’autre sens. Trop tard pour reculer !

tramways.1285484259.jpg

Les tramways dans le Paris de 1910

Dans un choc terrible, le véhicule en bois a été brusquement serré puis abominablement broyé entre les deux lourds et puissants tramways, incapables de freiner à une telle allure.

Les nombreux passants ont unanimement poussé un cri d’effroi en voyant le fiacre réduit en miettes avec des morceaux projetés violemment un peu partout sur la chaussée.

Un quart d’heure après le drame, j’ai donc reçu un appel du préfet de police Lépine m’envoyant un chauffeur pour me conduire sur les lieux de l’accident.

Quand je rejoints le haut fonctionnaire, sa voix est blanche : « Monsieur le conseiller, la Présidence du Conseil doit être prévenue d’une telle catastrophe et je tiens à ce que vous assistiez vous-même aux travaux de secours ! »

Sur place, les pompiers de la caserne du Vieux Colombier sont tous mobilisé pour dégager les cinq victimes. Il faut l’aide des passants tellement les masses à soulever sont énormes. Après de trop longues minutes d’efforts et de vaines tentatives, trois corps atrocement mutilés et sans vie sont extraits et transportés au poste de police de Notre-Dame des Champs. Le préfet et moi avons la gorge sèche. Nous tentons de nous consoler en constatant qu’aucun enfant n’a péri.

On arrive enfin à sauver deux mômes, conduits de toute urgence à l’hôpital de la Pitié.

Quant au cheval du fiacre 6032 et par un hasard peu ordinaire, il n’a subi aucune blessure. Le préfet et moi, nous le regardons, les yeux ronds, manger de l’herbe, tranquillement, sur le bas côté, attendant de reprendre du service.

fiacre.1285484384.jpg

Un fiacre dans Paris vers 1900

Pour savoir comment on appelait les conducteurs de tramway en 1910, rejoignez le groupe des amis d’Il y a un siècle !

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑