12 avril 1926 : Voleur, fou ou sportif ?

« Non, mais tu ne vas pas sortir comme ça ? »

Mon épouse est stupéfaite. Elle contemple ce qu’elle appelle « mon accoutrement » : j’ai enfilé une culotte courte – le « short » des Anglais – à la place d’un pantalon. En guise de haut, je porte un maillot de corps blanc et, enfin, mes chaussures habituelles en cuir ont été remplacées par des Keds en caoutchouc et toile.

Je viens d’indiquer à Nathalie que je souhaite dorénavant m’entraîner à courir, en ville ou dans le parc de Versailles, à raison d’une heure chaque samedi et chaque dimanche. Mon modèle est le coureur finlandais Paavo Nurmi et son entraînement rigoureux.

Elle reprend, en essayant de me convaincre avec un peu d’humour :

« C’est vrai que le parc de Versailles est tellement vaste que l’on pourrait – presque – se croire dans les forêts finlandaises. » Elle ajoute avec une logique implacable :

« Déjà, tu vas te blesser. Courir sur les pavés de Versailles, puis sur les chemins autour du Grand Canal avec des chaussures aux semelles aussi minces… tu ne sentiras plus tes pieds tant la douleur sera vive. Et puis surtout, c’est complètement indécent. Sur un stade, un homme peut à la rigueur se contenter de cette culotte pour faire un cent mètres, mais en ville ou aux abords du château, c’est impensable. Et si en plus tu cours, un garde du parc ou un agent de police va probablement t’arrêter en te prenant, au mieux pour un voleur ou un vagabond, au pire pour un fou ! »

Je soupire en ajustant mes lacets. Nathalie a raison sur un point : la minceur de mes semelles ne pardonne rien. Pourtant, l’image de Paavo Nurmi, métronome à la main, défiant le chronomètre sous le soleil de Colombes deux ans plus tôt, me hante. Si le « Finlandais volant » s’astreint à une telle discipline, pourquoi un Français ne pourrait-il pas cultiver sa forme physique en dehors des structures rigides d’un club ?

« Nathalie, l’avenir appartient à ceux qui bougent ! » répliqué-je, un brin bravache, tout en ajustant mon maillot de corps.

Je tente alors une première sortie par la porte de service pour éviter les voisins, mais à peine ai-je atteint le trottoir que le regard pétrifié d’un cocher me fait l’effet d’une douche froide. Dans mon accoutrement, je me sens soudainement nu. Un groupe de promeneurs en costume trois-pièces et canotiers s’arrête net, me dévisageant comme si j’étais une bête curieuse échappée de la ménagerie royale.

Nathalie, qui m’observe depuis la fenêtre, ne peut s’empêcher de lancer :

« Alors, Paavo ? On attend que la police vienne vérifier ton permis de courir ou on rentre mettre un pantalon ? »

La raison finit par l’emporter sur l’ambition athlétique. En 1926, le monde n’est manifestement pas (encore ?) prêt à voir un homme courir après rien, en culotte courte, sur les pavés de la ville royale. Je rentre m’habiller, me promettant de réserver mes exploits pédestres aux sentiers les plus isolés de la forêt de Meudon, là où seuls les écureuils pourront juger de mon indécence.

Paavo Nurmi, le « Finlandais volant » en 1926

Le podcast de l’historien : décryptons ensemble l’article d’aujourd’hui 🧐

8 avril 1926 : Notre ambassadeur à Berlin se lâche de façon inattendue

Je m’étais promis de passer voir l’ambassadeur de France à Berlin, Pierre de Margerie. Pour l’entrée de l’Allemagne à la SDN, ce diplomate aussi distingué qu’immense travailleur avait donné de sa personne. Il connaissait parfaitement nos interlocuteurs d’Outre-Rhin et avait leur confiance. Son passé de directeur au Quai d’Orsay le rendait aussi indispensable dans cette partie d’échecs complexe engageant plusieurs acteurs ombrageux aux intérêts divergents.

Lors de notre promenade dans le magnifique Tiergarten baigné de la lumière du printemps, je retrouve sa patience, sa ténacité et sa retenue légendaire.

Il n’apparaît pas déçu, ne semble pas mettre d’affect dans ce dossier pourtant clef de sa carrière. J’admire son calme, sa voix posée et son visage impassible, ponctué de petits hochements de tête, de discrètes salutations, lorsque nous croisons une personnalité berlinoise qui l’identifie, en lui lançant un respectueux « Monsieur l’ambassadeur », en français.

Nous quittons le parc et nous rejoignons l’exubérance du Ku’damm puis de la Potsdamer Platz. Quelques artistes bizarrement vêtus (des invertis sans doute) nous doublent bruyamment dans de grands rires comme pour éloigner les soucis de l’époque. Margerie reste de marbre et continue son exposé des positions complexes des uns et des autres au sein de la SDN.

En passant devant le grand magasin KaDeWe et ses néons multicolores, la pâleur de ses traits me frappe. Margerie travaille trop. Il ne se ménage pas et prend tout sur lui. A un moment, il s’appuie sur mon bras, le souffle court, comme s’il était épuisé.

Après une pause, je l’invite à se ménager davantage dorénavant. Avec un sourire, je lui indique que « c’est un ordre du Quai ».

Avec beaucoup de précaution afin de ne pas le froisser, je lui propose de me rejoindre, dès qu’il le pourra, pour se reposer quelques jours, à Paris. Je lui glisse : « On pourra aller voir une pièce de votre beau-frère Edmond Rostand »

À ce moment-là, sa vigueur revient brusquement et il se dresse de toute sa hauteur pour me lâcher, en pleine face, des propos que je n’avais vraiment pas imaginé : « Mais mon cher, l’Aiglon ou Cyrano, je m’en contrefiche ! Vous entendez ? Ras le bol de Chantecler y compris dans son édition de luxe chez Charpentier et Fasquelle ! Mon beau frère est mort et enterré depuis bientôt huit ans ! Je ne vais donc pas faire semblant ! Paix à son âme. Si je dois sortir à Paris, vu la faiblesse que vous semblez détecter chez moi, eh bien, mon ami, je prendrai des places pour Knock, de Jules Romains. Il paraît – Margerie a retrouvé un petit sourire malicieux – que « tout être bien portant est un malade qui s’ignore », n’est-ce pas ? »

Le Tiergarten à Berlin dans les années 20

Pierre de Margerie, ambassadeur de France à Berlin en 1926
Pierre de Margerie est marié à la sœur d’Edmond Rostand, Jeanne Rostand
« L’Aiglon ou Cyrano, je m’en contrefiche ! »

4 avril 1926 : Les hurlements de Fritz Lang

L’air de Berlin coupe comme un rasoir, mais l’ambiance aux studios de Neubabelsberg est plus électrique encore que le climat. Je pénètre dans le hall immense du Studio 4. Devant moi, une ville de béton grimpe jusqu’au plafond, des gratte-ciel de bois et de plâtre qui semblent vouloir crever la verrière.

Au milieu de ce chaos organisé, un homme hurle des ordres à travers un mégaphone. C’est lui. Fritz Lang. Le monocle vissé à l’arcade, le regard tranchant, il semble sculpter l’air de ses mains gantées.

Je m’approche durant une pause technique. L’homme est une pile haute tension.

— « Monsieur Lang, si je comprends bien, vous ne filmez pas une histoire, vous bâtissez un nouveau monde ! » lui dis-je pour briser la glace.

Il se tourne vers moi, le souffle court :

— « Ce n’est pas un monde, Monsieur le Français, c’est un avertissement. Regardez ces machines. Elles ne sont pas là pour servir l’homme, mais pour l’engloutir. Mon cinéma doit être plus grand que la vie, sinon il n’est qu’un miroir inutile. »

À quelques mètres de là, une vision de cauchemar et de beauté m’attend. Brigitte Helm, la jeune Maria, est assise sur une caisse. Elle porte encore les plaques de métal de la femme-machine. Elle a l’air épuisée, le visage pâle sous son maquillage expressionniste.

— « Ce n’est pas trop lourd, chère Madame ? » demandé-je en désignant son armure de cuivre et de celluloïd.

Elle esquisse un sourire fatigué :

— « Lourd ? C’est un four, Monsieur. Herr Lang est un génie, mais il oublie parfois que je ne suis pas réellement en acier. On m’a enduite d’huile pour que les articulations ne grincent pas trop à l’image. Je rêve d’un bain chaud et de ne plus voir un projecteur de ma vie ! »

Soudain, Gustav Fröhlich, qui joue le jeune Freder, nous rejoint. Il est trempé jusqu’aux os. Ils viennent de passer la matinée à tourner la scène de l’inondation.

— « On nous fait courir dans une eau glacée depuis l’aube, » siffle-t-il entre ses dents. « Lang veut de la vérité. Si nous avons l’air d’avoir froid et peur, c’est parce que nous mourons de froid ! »

Lang rappelle tout le monde. Les lumières s’allument avec un sifflement électrique. Le silence tombe, lourd comme une chape de plomb. Je me recule dans l’ombre, fasciné. Nous sommes en 1926, mais ici, entre ces murs de Berlin, je viens de voir un aperçu de l’an 2026.

Le futur sera grandiose, terrifiant, et il sentira l’huile de machine et la sueur des figurants.

Le tournage de Metropolis en 1926
La préparation des maquettes futuristes, utilisées abondamment dans le film Metropolis

3 avril 1926 : C’est quoi un bon chef ?

J’ai eu des chefs, j’ai été chef. Au-dessus de moi, j’ai connu des personnalités aussi diverses que Clemenceau, Briand, Poincaré ou Doumergue. Et j’ai été aussi le patron de plusieurs équipes, au ministère de l’Intérieur ou à l’Élysée. Bref, je suis dans la direction des hommes depuis longtemps et l’accumulation des expériences, des succès comme des échecs, des cours donnés à l’École de Guerre, pourrait me restituer une vision assez juste de la réponse à cette question, aussi centrale que banale : C’est quoi un bon chef ?

Il n’en est rien. Nous sommes comme dans le supplice de Tantale. Au moment où je m’approche pour boire et trouver la réponse, l’eau se retire et j’en suis pour mes frais.

Arrivé en haut de la hiérarchie des fonctionnaires, j’ai cette chance inouïe de pouvoir pratiquement choisir avec qui je vais travailler. En haut comme en bas. Pourtant, suis-je totalement admiratif de mes patrons maintenant que c’est moi qui ai choisi de les rejoindre ? Non. Mes collaborateurs qui restent à mes côtés depuis si longtemps apparaissent-ils totalement satisfaits de leur sort ? Certainement pas.

L’eau se dérobe je vous dis.

On peut essayer de « faire du Clemenceau » et d’être l’homme qui sauve une équipe, une nation au bon moment par sa vision, son courage, ses coups de gueule et son charisme. Mais Clemenceau, après-guerre, plus personne n’en voulait.

Loisible à nous de tenter d’entrer dans la peau de celui qui apparaît toujours au bon moment. Le Poincaré du franc fort, du budget enfin maîtrisé, des choix douloureux assumés. Mais qui aime vraiment Poincaré ? Qui a envie de le rejoindre pour porter ses dossiers ? Presque personne. Le Lorrain demeure seul avec sa monnaie, ses plans de rigueur et sa parole rare, muré dans un silence qui ressemble à un grand vide humain glacé.

Une de mes adjointes vient de mettre en place un plan audacieux permettant de réorganiser toutes les ambassades françaises. Facilitation des échanges écrits, meilleurs choix des collaborateurs des ambassadeurs, économies d’échelle par achats plus centralisés, diffusion de matériels administratifs modernes… Elle me remet une copie des courriers très complets qu’elle adresse aux différents ambassadeurs. Je lui fais part de quelques remarques. Elle m’écoute attentivement puis lâche, un peu agacée : « Vous savez, Monsieur, je sais comment m’y prendre… Mais je vous remercie et si j’ai besoin de vous, je sais que vous êtes là. »

Bref, circulez. Il n’y a rien à voir. Elle fera très bien sans moi.

Je pense que j’irai rejoindre quelques jours Clemenceau en Vendée. On se racontera, avec gourmandise, cette belle époque où on avait toujours besoin de nous.

La photo où je suis avec Clemenceau en Vendée. Elle ne me quitte jamais.
Poincaré dans une des rares photographies qu’il a accepté de prendre avec moi

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