9 novembre 1908 : L’immensité du plaisir féminin

 » Il faut laisser le plaisir féminin s’épanouir pleinement. » Ce qu’il y a de bien avec le médecin avec lequel je discute ce soir, c’est sa clarté et sa franchise de scientifique !

Jusque dans les années 1860, sous le Premier et le Second Empire, le plaisir féminin, pendant l’acte sexuel, était tout simplement nié. La femme restait cantonnée à sa fonction reproductive. L’homme lui-même était prié d’être « efficace » dans ce même domaine… mais sans en rajouter.

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Auguste Renoir, La Baigneuse Endormie

Il était de bon ton dans les milieux bourgeois de faire cesser toute vie très intime après 50 ans. Pour la femme, comme pour l’homme, l’abstinence, disait-on, augmentait les chances de vivre vieux.

Une chape de plomb très prude s’était abattue sur notre société.

Les romans populaires, les journaux, les plaisanteries de « corps de garde » , se faisaient vaguement l’écho d’une vie sexuelle plus « débridée et spontanée » dans les milieux ouvriers: debout derrière le mur de l’usine, la position debout étant réputée avoir des vertus contraceptives.

Quant aux paysans, couverts de vêtements faciles à enlever, ils faisaient l’amour, dit-on, loin de la chambre commune où dormaient aussi les enfants, donc dans les granges, les greniers ou derrières les haies.

Mais la norme, le bon goût, le savoir-vivre, trouvaient leur source dans les pratiques bourgeoises. Et dans les beaux quartiers, c’était, pour tous, à la nuit tombée, l’acte réalisé obligatoirement dans la « position du missionnaire ». Ce mouvement à peine charnel, devait aboutir si possible à une future naissance. Il y avait un crucifix au-dessus du lit, pour rappeler la grandeur et l’importance de ce bref moment vécu par le couple, uni devant l’Eternel.

Point de vrai plaisir dans tout cela ; aucun pour la femme et juste ce qu’il faut pour aller jusqu’au bout, le plus vite possible, pour l’homme. Si ce dernier en voulait « davantage », les maisons de tolérance du préfet de police Mangin des années 1830, les cocottes et les « belles horizontales » des années suivantes, étaient là pour le satisfaire.

Depuis une grosse quarantaine d’années, les choses évoluent doucement.

Le corps médical n’y est visiblement pas pour rien. Celui-ci se méfie grandement de la sexualité des maisons closes,  sources de maladies vénériennes qui y prolifèrent de façon incontrôlable.

Et comment éviter la fréquentation des lieux de prostitution si on ne revalorise pas l’acte sexuel à la maison ?

Progressivement, les caresses, les baisers longs et fougueux, sont remis à l’honneur. Partout : dans les wagons de chemin de fer, dans les fiacres ou les antichambres.

Ce mouvement est renforcé par une diffusion large des valeurs romantiques et d’un retour au goût du jour de l’érotisme. La femme n’est plus une vierge effarouchée, tout de blanc vêtue.

La Commune  et ses valeurs révolutionnaires en matière sociale, sont aussi passées par là.

La femme veut plaire, séduire. Ses parfums sentent le musc, ses décolletés sont plus provocants, elle laisse tomber ses longs cheveux.

Le monde des salons découvre le « flirt », à mi-chemin entre la liaison platonique et une sexualité libertine assumée façon XVIIIème siècle.

Mon ami médecin, toujours cru, ajoute :  » les capotes réalisées naturellement en intestin d’animal sont avantageusement remplacées par des condoms en caoutchouc fabriqués en Angleterre. On peut faire l’amour à l’infini sans risquer une grossesse !  »

La République apprécie aussi le nouveau couple : un homme épanoui fait plaisir et honore longuement et régulièrement sa compagne aimante et contribue ainsi à l’accroissement d’une famille où naissent plein de beaux bébés peuplant une France qui doit pouvoir se mesurer à l’Allemagne.

Et le plaisir dans tout cela ?

« Il est revenu » conclut le médecin. « Mes patientes m’en parlent, en rougissant… mais l’estiment normal. Je n’imaginais pas tout ce qu’elles peuvent éprouver. Quelle variété, quelle intensité parfois ! »

 » Elles ne rêvent pas forcément de leur mari mais parfois d’un jeune acteur vu au théâtre ou d’un cavalier croisé un dimanche ou encore d’un valseur doué fréquenté dans une soirée mondaine ».

Je questionne, taquin :  » et elles ne fantasment jamais sur leur médecin ?  »

C’est au tour de mon ami de rougir… en restant, pour une fois, silencieux.

7 novembre 1908 : Foules sentimentales

Il existe des livres que l’on préférerait ne pas avoir ouverts, des théories qui glacent et que l’on voudrait oublier.  » La Psychologie des Foules » de Gustave Le Bon, ouvrage paru il y a une dizaine d’années et réédité régulièrement depuis, fait parti de ces « pavés dans la mare  » à fort retentissement qui bouleversent notre vision du monde et nous inquiètent sur des points auxquels nous n’avions pas vraiment réfléchi.

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Gustave Le Bon

 La thèse ? Elle est assez simple.

L’individu, pris individuellement, est un être vivant supérieur doté d’une vive intelligence, d’une raison lui permettant d’avoir des comportements rationnels. Il est capable d’échapper aux contraintes et aux préjugés et peut faire progresser l’humanité.

La foule, au contraire, reste irrationnelle, incohérente, impulsive. Elle a le niveau intellectuel d’un être inférieur comme l’animal. Elle forme un « tout » imperméable à toute argumentation logique et construite. L’individu, même intelligent, placé dans une foule, perd son autonomie et adopte les comportements simplistes de l’ensemble.

Cet ensemble a besoin d’être dominé. La foule, tremblante, écorchée vive, attend un guide ; le troupeau a besoin d’un maître. Ce dernier, s’il est habile, peut le faire évoluer à sa volonté.

Les foules sont partout : ce sont les grandes réunions de partis politiques mais aussi les assemblées parlementaires ou même… les jurys d’assises.

Par leur comportement régressif, elles menacent la bonne marche de la Civilisation et peuvent même la conduire à sa perte.

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Gustave Le Bon qui est un homme de salons, popularise sa thèse dans le Tout Paris et ses conceptions sont connues bien au delà d’un petit cercle d’universitaires spécialisés.

Ses « Déjeuners du Mercredi » sont fréquentés par tout ce que la France compte d’éditeurs de revue, de chercheurs connus et de présidents de sociétés savantes. On y croise le mathématicien Henri Poincaré, Roland Bonaparte, le riche président de la société géographique, le philosophe Henri Bergson ou Ernest Flammarion. Les parlementaires, les professeurs de médecine ou les journalistes aiment être vus en ce lieu prestigieux.

Que faire des thèses de Gustave Le Bon ?

Le meilleur si l’on essaie de ne pas créer de situation de constitution de foules. Le Bon est très attiré par les sociétés anglo-saxonnes qui favorisent, selon lui, l’épanouissement de l’individu pour le plus grand profit de l’humanité.

Le pire si, au contraire, des personnes mal intentionnées comprennent, un jour, la force destructrice des groupes immenses et leur capacité à se soumettre à une volonté forte et unique d’un individu dominant.

Le Bon tire la sonnette d’alarme. Le XXème siècle qui commence marque peut-être le début d’une époque inquiétante où la volonté des sages souverains, légitimement élus, compte bien peu face aux comportements des foules dirigés par des démagogues habiles.

Une autre coqueluche des salons, l’académicien Abel Hermant, s’exclamait récemment :  » Nos foules ont, en politique, le nez du chien qui n’aime que les mauvaises odeurs. Elles ne choisissent que les moins bons et leur flair est presque infaillible. « 

5 novembre 1908 : William Taft élu Président des Etats-Unis ? Les Français s’en moquent !

C’est maintenant certain. William Taft devient le 27ème président des Etats-Unis nous annonce le message télégraphique de notre ambassade à Washington.

Cette élection n’aura pas passionné les foules en Europe et en France. L’Amérique fait rêver mais reste loin de nos préoccupations. Collectivement, nous peinons encore à discerner le rôle que pourrait jouer cette nation dans notre monde actuel et futur. Nous sommes beaucoup plus attentifs à ce qui se passe dans les deux autres pays de la triple Entente : Angleterre et Russie. Les évolutions de l’Allemagne ou de l’Autriche-Hongrie, celles de nos colonies ou de l’Empire Ottoman, nous préoccupent plus que les USA.

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Le nouveau président des Etats-Unis qui prendra ses fonctions dans quelques mois, pèse 170 kilos

 Et puis, nous ne comprenons pas bien, non plus, le rôle exact d’un président américain. Notre France jacobine évalue mal les pouvoirs réels d’un chef d’Etat qui doit composer avec les Etats fédérés jaloux de leur indépendance, alors qu’en France, il « suffit » pour Clemenceau d’actionner les préfets s’il souhaite voir exécuter chacune ses volontés.

Le rôle important dévolu aux deux chambres américaines nous rappelle bien, pourtant, celui qui échoit à notre toute puissante Chambre. Mais Taft aura cette chance de ne pas pouvoir être renversé pendant quatre ans – le Sénat n’a pas ce pouvoir –  alors que mon Patron risque sa tête à chaque vote d’ordre du jour.

Bref, les comparaisons ne nous aident pas à « sentir » cette élection et seuls quelques américanophiles, dont je fais parti, ont veillé pour savoir qui, de Taft ou Bryan, allait émerger de ce scrutin.

Clemenceau lui-même, qui a vécu Outre-Atlantique peu après la fin de ses études de médecine et s’est marié avec une Américaine, a quitté son bureau tard hier soir sans me dire un mot sur ce sujet.

Pour en avoir discuté avec lui ces derniers jours, je sais, tout au plus, qu’il a de la sympathie pour « l’énergique Theodore Roosevelt » et qu’il regrette que celui-ci ne se soit pas représenté.  » Il vaut mieux avoir Taft que le populo et démagogue Bryan… mais franchement, ce secrétaire d’Etat à la guerre aura du mal à arriver à la cheville de Roosevelt « .

Le jour se lève sur Paris. Les Etats-Unis ont un nouveau président. Cela va faire quelques lignes dans les journaux du matin.

Bref, la France s’en moque.

4 novembre 1908 ; Elections USA : les Républicains gagnent largement

 » Victoire probable, sans ambiguïté et sans surprise des Républicains.  » Ce sont les termes du télégramme de notre ambassade à Washington, billet envoyé par un attaché qui suit de très près les opérations de comptage des bulletins après les élections présidentielles du 3 novembre, Outre Atlantique.

Probable ? L’attaché a raison d’être un peu prudent. Le dépouillement des bulletins dans l’immense pays que sont les USA peut réserver quelques surprises. Il ne faut pas oublier en outre qu’un second vote, celui des grands électeurs, peut inverser ou amplifier les résultats issus du vote des citoyens. 

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Caricature des deux candidats en lice : le Républicain William H. Taft et le Démocrate William J. Bryan. 

Pour autant, il est douteux que le Démocrate Bryan remonte son retard sur le Républicain Taft. Ce dernier reste porté par l’immense popularité de Theodore Roosevelt qui a choisi de ne pas se représenter et le soutient.

Les deux anciens avocats, les deux « Bill », ont fait chacun une belle campagne, ont serré des milliers de mains et prononcé des centaines de discours. Pour le Démocrate, cela ne suffit pas. Il n’est majoritaire que dans les Etats du Sud, moins peuplés que ceux du Nord. Son pacifisme, son anti-impérialisme n’entre pas complètement en résonnance avec une Amérique qui découvre avec fierté sa puissance économique et militaire, une Amérique qui a décidé de peser de plus en plus lourd sur la scène internationale.

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William J. Bryan serait battu pour la troisième fois

Son opposition aux thèses scientifiques de l’évolution (théories de Darwin) lui aliène les milieux intellectuels des grandes universités du Nord et fait sourire bon nombre de leaders d’opinion des Etats industriels.

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La campagne de Bryan a été dynamique mais n’a pu inverser la tendance

En face, Taft, secrétaire d’Etat à la guerre, rompu aux négociations internationales, rassure. C’est l’homme d’expérience qui peut prendre la tête du pays sans mauvaises surprises.

L’orientation sociale qu’a su donner Roosevelt à son mandat garantit à son « poulain »  Taft le vote d’une fraction importante des classes populaires.

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William H. Taft succèdera donc à T. Roosevelt

Alors combien de voix d’écart ? L’attaché d’ambassade se risque à pronostiquer une majorité de 51 % des voix pour les Républicains et un écart de 6 ou 7 points avec les Démocrates qui plafonneraient à 43 ou 44 % , le reste des suffrages s’éparpillant entre les « petits » candidats (le socialiste Debs, le partisan de la prohibition Chafin…).

L’Amérique reste donc profondément républicaine et William Taft s’apprête donc à prendre la difficile succession d’un Président Roosevelt très aimé.

3 novembre 1908 : Ce diable d’Américain Ambrose Bierce

Il ne croit pas en Dieu mais aime à fréquenter le Diable. La guerre le dégoûte mais cet ancien engagé volontaire ne cesse d’en parler. S’il écrase de son mépris les journalistes, il gagne pourtant sa vie grâce aux quotidiens de la Côte Ouest.

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L’écrivain et journaliste américain Ambrose Gwinett Bierce

L’Américain Ambrose Gwinett Bierce n’est pas à une contradiction près. Peu importe ce que l’on pense de lui, de ses engagements, de ses ruptures. Il balaie tout d’un revers de main. Sa plume audacieuse et acerbe produit des écrits crus et cruels. Et les lecteurs séduits par son style original en redemandent.

Traumatisé par la guerre de Sécession où il a été blessé à la tête, cet ancien lieutenant des armées nordistes ne cesse d’évoquer la fureur des combats, l’atrocité des blessures, les cris des mourants, la stupidité des vainqueurs et le désespoir des vaincus.

Il sort de ce conflit profondément pessimiste sur la nature humaine et jette ses pamphlets très bien écrits à la tête de lecteurs qui se posent avec lui des questions sur l’avenir de l’Occident en général et de l’Amérique en particulier.

Bretteur infatigable, il s’engage dans un combat contre les pratiques des sociétés de chemins de fer. Dans de longs articles vengeurs, il défend aussi bien les expropriés spoliés que les ouvriers employés pour des salaires de misère à la pose des rails. Il provoque le scandale lorsqu’il dénonce la corruption de certains parlementaires et exige le remboursement des avantages financiers accordés à ces entreprises par les pouvoirs publics.

Dans une Amérique où le pire et le meilleur se côtoient en permanence, il est publié avec régularité par le magnat de la presse William Randolph Hearst dans le San Francisco Examiner. Le richissime homme d’affaires apprécie son indépendance d’esprit et sait qu’il peut gagner beaucoup d’argent avec ces feuilles qui apportent des informations et des commentaires que les lecteurs ne peuvent trouver ailleurs. La contestation devient une source de profits comme une autre.

Arrivé à 66 ans, c’est un homme révolté qui publie une nouvelle édition de son Dictionnaire du Diable.

Quand on tourne les pages de ce recueil d’aphorismes qui font sourire mais ne cessent de déranger, nous avons entre les mains l’oeuvre ultime d’un homme qui a quitté sa femme puis perdu deux de ses enfants.

Un homme fasciné et épouvanté par la mort qu’il côtoie de près dans sa vie comme dans sa production littéraire.

En dansant la gigue autour d’une tombe dans laquelle il refuse de tomber avant d’avoir fait d’ultimes pieds de nez à tous les puissants de ce monde, il propose ces définitions provocantes :

Les journalistes ?

 » Ecrivains qui se fraient un chemin jusqu’à la vérité à force de suppositions puis la dispersent par une tempête de mots.  »

L’amitié ?

 » Une embarcation assez grande pour porter deux personnes par beau temps, mais une seule en cas de tempête. »

Au moment où l’Amérique s’apprête à se choisir un destin après Theodore Roosevelt, il faut faire un bout de chemin avec Ambrose Bierce.

Avec lui, on oublie ses a priori sur les Etats-Unis et ce pays soi-disant « neuf » et on s’engage sur une route très imprévisible qui, comme toutes les routes, n’est jamais qu’un « ruban de terre le long duquel on passe d’un endroit où il est ennuyeux de rester à un endroit où il est futile de se rendre  » !

1er novembre 1908 : Renault, l’Homme et la machine

 » Il faudra que le travail des ouvriers se cale sur le chronomètre des ingénieurs. L’aiguille qui court doit rythmer l’exécution de tâches définies clairement à l’avance.  » Le regard de Louis Renault se perd dans le vague, le patron des usines du même nom se concentre sur un effort d’imagination intense.

Il sait maintenant comment occuper pleinement les 4000 ouvriers de Billancourt. Comment éviter les pertes de temps, réduire les gestes inutiles, contraindre les lents et les paresseux, favoriser ceux qui ont, comme lui, le souci de la qualité parfaite.

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Les usines Renault photographiées au début du XXème siècle

« L’usine est comme ce moteur ! »

Il écoute avec ravissement le bruit de la nouvelle Renault 40 CV. La machine tourne rond, une belle mécanique. Les cylindres, courroies et pistons sont placés de façon idéale. Les roues motrices de l’automobile sont entraînées à vive allure. Pas de fumée, un écoulement continu du carburant et de l’huile, pas de frottement intempestif. Louis Renault est heureux. Des heures de travail fructueuses.

« Il faut faire pareil avec l’Homme. Seule une organisation scientifique rigoureuse peut nous permettre d’atteindre nos objectifs de réduction des défauts, des coûts et de respect des délais. Toute l’intelligence de mes employés doit être mobilisée par l’exécution zélée de gestes décrits sans ambiguïté par mes ingénieurs . »

J’écoute Louis Renault qui m’a invité à visiter ses ateliers, avec un mélange d’admiration et d’horreur. J’imagine chaque ouvrier transformé en pièce inanimée d’un moteur géant. La vie, la sève humaine canalisée pour les besoins du fonctionnement d’une machine gigantesque.

Le sang des hommes carburant d’usines impeccables. Les muscles et la sueur combinés pour faire tourner une grande roue de production continue. Des cadences calculées au plus juste qui font rentrer les ouvriers dans un moule unique.

Le jeune ingénieur polytechnicien qui accompagne Louis Renault a senti mon trouble. Croyant me rassurer, il ajoute :  » Ce que nous allons pouvoir faire avec nos ouvriers, vous ne pouvez pas l’envisager à court terme avec vos policiers. Les cambrioleurs, les Apaches ont des actions trop diverses et obligent vos hommes à faire preuve d’initiative. Vous ne pouvez donc mettre en place immédiatement une organisation comme la nôtre.  » Il ajoute avec un sourire ironique : « En attendant, vos policiers seront les bienvenus si notre organisation est rejetée par les syndicats de nos usines.  »

Tout cela est clair.

L’ouvrier travaille dans une organisation déshumanisée, sans aucune liberté possible. L’ingénieur imagine les bons gestes à effectuer, chronomètre à la main et explique aux agents de maîtrise comment les faire exécuter. L’usine devient ce lieu clos où l’intelligence de l’homme de science, de l’inventeur génial est traduite en organisation parfaite assignant un rôle précis à chacun.

Et tout autour de l’usine, la police veille…

Je fais part au polytechnicien de ma désapprobation.

Toujours avec un grand sourire, celui-ci me pose alors quelques questions :

 » Vous ne m’aviez pas dit, avant de venir, que vous souhaitiez avoir, vous aussi, une automobile un jour ?

– c’est exact.

– vous m’avez déclaré aussi qu’un fonctionnaire comme vous n’avait pas beaucoup de moyens.

– Où voulez-vous en venir ?

– Et bien, c’est simple. Si les gens sans fortune veulent des automobiles, il faudra que les constructeurs abaissent leurs coûts. Il n’est plus envisageable de construire des modèles uniques, de façon empirique comme dans les ateliers d’artisans. Ce serait trop cher. Il faut une organisation rationnelle de la production qui seule autorise l’élaboration de véhicules Renault bon marché. Notre organisation est dictée par les besoins de nos futurs clients comme vous ! Monsieur le conseiller, il faudrait donc arrêter de faire la fine bouche.

– Certes… Mais le travail de vos ouvriers devient répétitif et ennuyeux. Passé la porte de l’usine le matin, ils perdent toute liberté !

– Et vos employés aux écritures du ministère, ils ont une plus grande liberté, eux ?

– Ils sont au chaud et peuvent progresser à l’ancienneté ou au mérite…

– Chez nous, nous récompensons les plus productifs. Et cette productivité, nous savons la mesurer, avec des méthodes performantes inspirées par l’américain Taylor. Et puis, nous mettons actuellement en place un système d’allocations pour ceux qui ont charge de famille et une mutuelle couvrant les employés malades.

Nos ouvriers sont payés régulièrement avec des salaires honnêtes, ils travaillent dans des locaux propres, ils savent ce qu’on attend d’eux et participent à une industrie en pleine expansion. L’automobile fait rêver. Comme Louis Renault qui leur donne l’exemple, ils apportent toute leur force de travail pour réaliser un rêve. Votre rêve de posséder un jour, vous aussi, une belle automobile !  »

Après cette conversation, en rentrant chez moi, je ne sais plus quoi penser.

Je regarde toutes les Renault, Peugeot et autres Panhard qui commencent à peupler la capitale. Cela fait vraiment envie.

Je n’aurais jamais dû visiter les usines Renault. J’aurais ainsi pu m’acheter ma première automobile, sans me poser de questions, sans état d’âme. 

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