14 février 1908 : Où sont les dreyfusards de la première heure ?

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Auguste Scheurer-Kestner et Dreyfus réintégré dans l’armée

Dans les jardins du Luxembourg, inauguration d’un monument en hommage à Scheurer-Kestner, l’ancien vice-président du Sénat qui a soutenu Alfred Dreyfus dès le début de l’Affaire.

En 1897, il en fallait de la clairvoyance pour se ranger parmi les défenseurs de cet innocent !

A travers ce que disait la presse, les fausses preuves réunies par certains militaires, les mouvements d’une partie de l’opinion publique volontiers antisémite, il n’était guère évident d’entendre et de comprendre ceux qui restaient persuadés de l’innocence de Dreyfus.

Scheurer-Kestner fait parti de ceux qui ont convaincu mon Patron de basculer, à temps, du bon côté. Par son prestige d’homme politique haut placé, il a donné plus de crédibilité aux thèses de la défense.

Je ne peux oublier cette triste affaire. Je n’ai pas le souvenir exact du moment à partir duquel j’ai douté de la culpabilité de cet officier mais je suis sûr que c’est bien tard. Quant à la date où j’ai agi effectivement pour sa réhabilitation, elle est encore plus tardive. Comme beaucoup, j’ai un peu honte. Il m’a paru longtemps impensable que les états-majors, les tribunaux militaires, les plus hauts magistrats de France, la grande presse et une majorité des hommes politiques puissent se tromper ou osent mentir.

Pire, je ne suis pas sûr que la thèse selon laquelle il ne fallait à aucun prix désavouer l’armée et les institutions, quitte à faire payer un innocent, n’ait pas eu prise sur moi.

Et puis, dans beaucoup de milieux, s’afficher dreyfusard était mal vu. Alors, même si l’on doutait, on se taisait.

L’hommage d’aujourd’hui rendu à Scheurer-Kestner est l’occasion de réfléchir à tout cela, de remettre certaines valeurs à leur place. Oui, la vie et le respect d’un seul homme doit passer au dessus des certitudes de toute une Institution. Oui, il faut s’opposer au mensonge d’Etat.

Scheurer-Kestner est mort d’un cancer avant la révision du procès et la réhabilitation définitive de Dreyfus. Il nous laisse avec nos remords et nous nous pressons autour de son monument, en foule dérisoire, pressée d’oublier qui pensait quoi, qui faisait quoi, il y a dix ans.

13 février 1908 :  » La Guerre des Mondes « , un avertissement pour tous !

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Les invincibles tripodes de la Guerre des Mondes

Et si l’Humanité disparaissait ?

H. G. Wells pose crûment la question. Les Martiens arrivent de leur planète rouge. Equipés de véhicules indestructibles – les tripodes – et d’une arme terrifiante – les rayons ardents -, ils mettent à genoux l’espèce humaine en un temps record.

Ils agissent froidement, sans aucune pitié. Les morts dans nos rangs se comptent par milliers. Rien n’arrête leur progression inexorable et le héros qui raconte l’histoire, cherche son épouse dans les ruines fumantes des villes anglaises disparues.

Les hommes sont finalement sauvés par une épidémie qui se répand chez les Martiens au système immunitaire trop faible pour résister aux bactéries terrestres.

Dans  » La Guerre des Mondes » , on trouve un concentré des préoccupations de notre époque.

Wells s’appuie avec talent sur les données les plus récentes de la science et rend ainsi son récit crédible. Les rayons ardents s’inspirent des rayons X découverts par le prix Nobel de physique Wilhelm Röntgen il y a un peu plus d’une dizaine d’années.

Une des premières radiographies prise par Wilhelm Röntgen.

La première radio aux rayons X de W. Röntgen (c’est la main de sa femme !)

Les bactéries ont, elles, été popularisées par des travaux comme ceux de Pasteur.

On peut voir un parallélisme entre la colonisation brutale de l’Humanité par les Martiens et la constitution des empires coloniaux anglais ou français. H.G. Wells s’affirme « socialiste » et un tel rapprochement correspond bien avec ses convictions politiques affichées.

Mais l’essentiel de ce livre qui me touche, est-il là ?

 » La Guerre des Mondes  » n’est-il pas plutôt un formidable avertissement pour les hommes de bonne volonté ?

Toute personne qui a accès aux recherches actuelles sur les armements (artillerie, automobiles avec armes à feu, gaz neutralisants, bombes diverses, mines …), se doute qu’un conflit entre nations européennes aurait un caractère épouvantable. Les soldats seraient broyés par des forces mécaniques ne ressemblant à rien de connu en Europe jusqu’alors.

Seule la Guerre de Sécession a pu donner un aperçu de ce qui pourrait survenir en cas de conflit européen. Les analyses des Etats majors sur cette question sont sans appel. Une prochaine guerre entraînera, comme dans le livre de Wells, des milliers de morts en très peu de temps. Les soldats devront faire face à une réalité encore plus éprouvante que celle de la guerre de 70, où les troupes françaises ont été écrasées trop vite pour que l’on puisse se rendre compte des réalités d’un conflit long avec des armées équipées par l’industrie.

Au delà d’une alerte sur la guerre, Wells attire notre attention sur les risques d’une conjonction possible, si nous n’y prenons garde, entre une intelligence supérieure, une industrie puissante et un mépris absolu pour la dignité humaine. Il a raison, cela causerait sans doute notre perte à tous.

Cela ne peut que nous motiver à préserver la Paix entre les nations européennes.

H G Wells pre 1922.jpg H. G. Wells

12 février 1908 : Une République à bout de souffle ?

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Le Sénat, 1908

Il y a des moments où le découragement peut guetter. Certes, nous avons la chance de vivre dans une démocratie conquise pied à pied après le second Empire et la Commune, après un XIXème siècle où les révolutions conduisaient à des régimes autoritaires.

Pour autant, les collaborateurs de ministres comme moi peuvent légitimement s’impatienter devant les réformes qui n’aboutissent pas ou qui ne voient le jour qu’après des années et des années de débats parlementaires.

Penser qu’il a fallu près de quinze ans d’efforts pour valider le texte qui autorise la femme mariée à disposer librement de son salaire (loi du 13 juillet 1907) !

Et quelle succession d’obstacles il a fallu franchir pour que les salariés puissent tous profiter d’un repos hebdomadaire (loi du 13 juillet 1906 ) !

Combien de temps faudra-t-il au Parlement pour voter la loi sur les retraites ouvrières ? Je frémis quand je découvre que … même la CGT s’y oppose. Elle parle de « retraite pour les morts » : en raison de leurs conditions de travail pénibles, « les ouvriers meurent avant d’avoir pu profiter de cette retraite et donc engraissent l’Etat-voleur « , faut-il lire, en gardant son calme, dans la presse de ce syndicat.

L’impôt sur le revenu verra-t-il le jour avant que M. Caillaux, son ardent défenseur, ne meure de vieillesse ou de découragement ?

Le Sénat bloque tout. Ses membres se méfient de toute loi sociale forcément « coûteuse et inapplicable par les patrons ». Les conservateurs de tout poil proposent, par exemple, un « renvoi en Commission » qui constitue un moyen assez sûr d’enterrer un projet pendant un temps certain.

La Chambre ne peut pas faire passer tous les projets dans les lois de finances (que le Sénat ne peut contrer) et le gouvernement n’a pas toujours la force ou le courage, de faire pression sur les parlementaires récalcitrants.

République sclérosée, partis usés, discours politiques mille fois entendus …

Il paraît que la généralisation du tutoiement à la Chambre est un signe de dynamisme. C’est bien le seul !

11 février 1908 :  » Venez nous rejoindre à Giverny ! « 

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C. Monet « les Nymphéas »

Une surprise, une joie, un privilège.

Comme chaque vendredi soir, je devais porter les dossiers importants du moment à Georges Clemenceau, chez lui, au 8 rue Franklin.

Contrairement à son habitude, il était absent et m’avait laissé ce billet avec ces quelques mots :  » vous qui aimez la peinture, rejoignez-nous, Monet et moi, à Giverny. Vous y êtes attendu … avec les dossiers !  »

Surprise : le chef de cabinet Roth ne m’avait pas prévenu de ce changement de programme. Etait-il lui-même informé ?

Joie : j’adore Claude Monet. Ses toiles me détendent. Elles représentent un France éternelle à laquelle rien ne semble pouvoir arriver. La nature y est riante, paisible et se tient à l’écart des troubles du monde actuel.

Privilège : je ne pensais pas être invité chez le peintre même si, à la demande de mon Patron, j’avais eu l’occasion d’effectuer quelques études juridiques afin de faciliter ses demandes en Mairie. Il avait souhaité pouvoir capter les eaux de l’Epte, la rivière affluent de la Seine qui passait à côté de sa propriété et les habitants de Giverny n’étaient pas, à l’époque, d’accord. Est-ce cette analyse de jurisprudence – pourtant un peu bâclée – qui me valait cet honneur de rejoindre l’ami de longue date du Président du Conseil ?

J’ai rassemblé rapidement quelques affaires et j’ai couru jusqu’à la gare Saint Lazare pour attraper le dernier train du soir pour Vernon.

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 « …j’attrapais le dernier train du soir pour Vernon à la gare Saint Lazare … »

« La Gare Saint Lazare à Paris, Arrivée d’un Train » par C. Monet

 A mon arrivée à Vernon, deux gendarmes m’attendaient pour me conduire à la propriété de Giverny. Une belle bâtisse aux murs roses allait abriter ma merveilleuse fin de semaine.

L’accueil a été chaleureux. Les domestiques étaient aux petits soins pour « monsieur le fonctionnaire », comme ils disaient. Mon Patron a posé dans un coin, sans les ouvrir, les dossiers en me confiant avec un sourire :  » j’espérais secrètement que vous alliez les oublier ou les perdre en route ! » . Il a préféré passer une bonne partie de son samedi et dimanche, à observer avec soin le nouvel arrivage de fleurs rares venant du Japon envoyées par l’intermédiaire de Tadamasa Hayashi, le marchand et collectionneur nippon installé à Paris.

Quant à Monet, il effectue depuis un certain temps des recherches à partir des nymphéas de sa propriété. En visitant son atelier, j’ai constaté que plusieurs toiles sur ce sujet étaient en route et l’on s’aperçoit que ce thème est source de variations infinies de couleurs, de lumières ou d’ombre.

Au cours de mes investigations, je me suis arrêté, songeur, devant ce tableau représentant la Seine à côté de Giverny :

Claude Monet - Branch of the Seine near Giverny.JPG

Quand on le regarde bien, il ne représente rien de bien défini. L’eau s’écoule sereinement et semble rejoindre paresseusement, langoureusement,  la verdure qui barre l’horizon. Les arbres caressent la surface d’une Seine étrangère à toute activité humaine. Le temps n’est plus rythmé que par les balancements lents d’une barque abandonnée que l’on devine au second plan.

  » Cette oeuvre que j’ai souhaitée garder, m’aide à passer l’hiver. L’observer comme vous le faites, me replace dans un ambiance de douce chaleur de milieu d’été. J’espère qu’elle vous fait oublier un peu Paris et ses encombrements ! » s’est exclamé Monet à mon intention.

Claude Monet C. Monet

Le dimanche soir est arrivé vite, si vite. Il a fallu reprendre le train et retrouver l’appartement parisien. Bergson a raison. Le temps et la durée ne sont qu’une affaire de sensation !

9 février 1908 : Fallières, les vertus d’un Président  » plan-plan « 

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A. Fallières, notre Président depuis le 18 janvier 1906

Notre Président de la République, c’est « Moussou Fallières », le surnom qui colle à la peau de cet Agenais, amoureux de la bonne chère et de son petit vin du Loupillon.

Armand Fallières reste un homme d’Etat effacé. Effectivement, par rapport à un Clemenceau, un Briand, un Jaurès ou un Caillaux, il paraît en retrait.

Pourtant, c’est lui le maître des horloges. Au dessus des partis et de leurs querelles, au dessus des hommes politiques et de leurs luttes de pouvoirs quotidiennes, ce grand calme s’efforce de faire naître des gouvernements à la hauteur des enjeux du moment.

Dans un monde qui bouge beaucoup, il doit et sait être celui qui rassure. Sa parfaite maîtrise des dossiers en fait un interlocuteur de poids dans les négociations internationales. Son jugement sûr porté sur les hommes lui permet aussi de conseiller les chefs de gouvernement dans leurs choix de ministres.

Il est de ceux que l’on visite discrètement pour vérifier la validité de telle ou telle option stratégique. Sa connaissance sans pareil des moeurs parlementaires – il a longtemps été député puis Président du Sénat – le conduit à anticiper les comportements de la Chambre ou de la Haute assemblée et leurs votes futurs.

Il a des convictions. Son opposition à la peine de mort, contre l’avis d’une grande majorité de l’opinion publique, le fait gracier tous les condamnés à la peine capitale. Il endure stoïquement les critiques virulentes de la presse populaire … à chaque grâce prononcée.

Il a aussi su, en son temps, comme les autres parlementaires défendant Dreyfus, voter contre la loi de dessaisissement qui aboutissait à retirer à la Chambre criminelle de la Cour de cassation – favorable à la révision du procès – le soin d’examiner à nouveau « l’Affaire ».

En définitive, c’est un grand homme qui habite l’Elysée.

Les clichés – semblables à de belles photos de mode – publiées dans l’Illustration de janvier 1906 sur son épouse Jeanne Fallières née Bresson ; le fait que celle-ci étende son linge – paraît-il – dans les jardins du Palais présidentiel, peuvent faire sourire.

Mais doit-on juger notre Président en fonction de ce que l’on croit savoir de la Première dame de France ?

7 février 1908 : Le monde plus doux de Mucha

2008_0207_100130aa.1202372726.JPG Alphonse Mucha

Ses formes arrondies et fines, sa chevelure légèrement dénouée, son épaule et le haut de son dos dénudés, des traits réguliers, la femme de Mucha, s’éveille déjà fraîche, vit sa journée pleine d’éclats et rejoint heureuse le monde des songes.

Le peintre tchèque, longtemps la coqueluche du Tout Paris, nous plonge dans un monde merveilleux de douceur et de couleurs pastels. Le drapé des étoffes se décline en plis infinis soulignant la beauté du corps féminin. Les motifs floraux et les spirales enchâssent la belle qui s’endort dans un monde de quiétude retrouvée.

Les colonnes Morris ont longtemps exhibé les affiches de Mucha représentant Sarah Bernhardt pour la reprise de Gismonda de Victorien Sardou. L’actrice y était magnifiée, son âge effacé et son image ensorcelait les passants comme elle savait le faire sur scène.

Je fais partie de ceux qui, discrètement et nuitamment, ont découpé des affiches de Mucha collées sur des murs anonymes, pour, pieusement, conserver à domicile un souvenir de ces lithographies enchanteresses.

Une salle de bain accueille « L’Eveil du Matin » et dans notre chambre se font face  » La Rêverie du Soir » et « Le Repos de la Nuit ». Notre salon est égayé par « Les Heures du Jour ».

J’ai gardé aussi cette affiche d’il y a une dizaine d’années représentant Médée, jouée par Sarah Bernhardt au Théâtre de la Renaissance et mise en scène par Catulle Mendès. Je n’ai pas pu mettre sur un mur dans notre appartement cette représentation d’une scène tragique de la mythologie antique : Médée, qui aime Jason, tue leurs deux enfants en apprenant son infidélité.

Parfois je déroule à nouveau le document pour me rappeler cette pièce à succès et je croise à nouveau le regard égaré de cette mère qui a tout perdu, cette vision de cauchemar où l’on voit l’enfant sans vie gisant à terre et la dague encore ensanglantée, arme d’un crime inimaginable.

Notre « doux » Mucha sait transformer le lait … en sang.

6 février 1908 : Lyautey et Clemenceau, deux fauves magnifiques

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Hubert Lyautey et Georges Clemenceau

Les deux grands fauves se reniflent, se pèsent du regard, jaugent leurs forces respectives. Un combat éventuel serait mortel pour l’un d’entre eux, ils le savent. L’un est politique, il est au faîte du pouvoir mais peut être renversé demain par la Chambre. L’autre est général, autonome sur le terrain, il est pourtant à la merci des intrigues des ministères et des cabinets.

Leurs personnalités intriguent, fascinent, agacent. Clemenceau et Lyautey. Alliés aujourd’hui, ennemis demain ?

Le Président du Conseil m’a demandé de convoquer le général pour lui proposer de prendre les rênes au Maroc.

La région continue à nous inquiéter. Les incursions de tribus en Algérie restent fréquentes et les généraux en place (Drude, d’Amade) ne savent rétablir l’ordre qu’en envoyant des colonnes agissant de façon brutale au prix de pertes importantes.

La conversation entre le (fin) politique et le militaire (idéaliste) a été longue. Lyautey veut une vraie marge de manoeuvre pour pouvoir appliquer ce qu’il appelle « ses méthodes ». Il croit à la pacification du Maroc par des opérations militaires ciblées, accompagnées d’une véritable aide aux populations locales. Il demeure persuadé qu’il faut transformer les tribus marocaines en alliées, qu’il ne faut pas soumettre mais convaincre, qu’il ne faut tirer des coups de fusils que le plus rarement possible en privilégiant le dialogue.

Clemenceau se méfie d’un général qu’il sait intelligent mais dont il redoute ce qu’il considère comme de l’indiscipline.

Il me confie après l’entretien :

 » Lyautey ? je n’ai que lui sous la main. Les autres sont des brutes ou des crétins qui massacrent les populations ou font tuer leurs hommes pour rien.

Mais Lyautey m’énerve. On ne rentre pas dans l’armée pour faire de la politique mais pour obéir – j’insiste sur le mot – au politique. Avec des hommes comme lui, il faudrait que la France diffuse la Civilisation dans le monde entier … en oubliant que les Français se moquent de cette démarche de grandeur et attendent plutôt des réformes sociales ou le retour de l’Alsace Lorraine dans le giron de la République « .

Il me reste à convaincre le Patron que Lyautey constitue certainement notre meilleure carte au Maroc. Il a l’esprit pratique et il est franc. A ce niveau là de responsabilités dans la hiérarchie militaire, ce n’est pas si fréquent.

Les deux grands fauves vont devoir chasser un moment ensemble.

4 février 1908 : Débat passionné et passionnant avec Alain

alain.1201989855.jpg Alain

L’homme est fin, intellectuel sans apprêt, il veille à rendre sa pensée accessible. Ses premiers écrits dont nous (mes chefs et moi) encourageons la publication se présenteront sous la forme de courts  » Propos  » .

A chaque jour, une page ou deux, exposant une pensée. A chaque jour, une stimulation pour réfléchir sur notre monde, sa signification, son avenir. Les textes laissent peu à peu entrevoir une pensée équilibrée. Nous sommes loin des clercs de droite royalistes et élitistes ou des apôtres du collectivisme. Pour Alain, le monde idéal, cela peut être ici et maintenant, si l’on s’en donne la peine.

Professeur au lycée Michelet de Vanves, Emile-Auguste Chartier  – c’est son vrai nom – passionne ses élèves mais commence aussi à se faire un nom dans le milieu radical dans la mesure où il sait donner une « doctrine » à un parti qui en manque singulièrement.

Nous sommes donc quelques collaborateurs de ministres à le fréquenter à l’occasion.

Pour ma part, j’évite les conversations politiques -qui me rappellent trop mon travail – et échange avec lui sur tout : Art, Civilisation, Progrès, Histoire …

Ma conversation de ce jour a porté sur  » les signes de la puissance « .

 » – L’homme qui se sent réellement puissant ne veut rien devoir au costume, il prétend être reconnu sans les insignes, et être acclamé tout nu !  » s’exclame Alain.

 » – Vous trouvez ?

– Oui, regardez Napoléon, avec sa misérable redingote grise !

– Il me semble que notre Bonaparte, justement, aimait bien une certaine pompe. Vous avez en mémoire le tableau de David : « Le Sacre de Napoléon » . On ne peut pas vraiment affirmer qu’il ne donnait pas un faste certain à sa fonction. 

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– S’il a rétabli effectivement les pompes officielles, c’est qu’il voulait laisser une institution derrière lui.

– Et Louis XIV, peint par Hyacinthe Rigaud, n’avait-il pas mis en scène toute sa journée à la Cour pour mieux asservir les « grands » , pour domestiquer les puissants seigneurs qui avaient été trop turbulents pendant la Fronde ?

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– Justement mon cher ! Ce qu’il voulait, ce n’est pas être acclamé  » lui  » , mais faire respecter l’Institution royale. Son manteau sur le tableau est assez somptueux pour cacher l’homme. Ce manteau signifie : tu es puissant parce que tu es roi. Un peuple fort aura toujours un grand roi.

– Et les Anglais , sont-ils respectueux d’un  » roi homme  » ou de ce qu’il représente ?

– L’Angleterre n’acclame pas un maître ; elle acclame sa propre puissance, étalée sur les épaules d’un roi de théâtre.  »

Cela fait du bien de parler avec ce professeur encore assez jeune (nous avons 39 ans tous les deux). Avec lui, on se sent plus intelligent.

Quand il dit :  » le peuple qui a la plus longue expérience de la liberté est justement celui qui conserve scrupuleusement tous les rites de la servitude  » et que je repense aux séances de début d’année de la Cour de Cassation , du Conseil d’Etat, de la Cour des Comptes ou à la cérémonie des voeux du Président de la République … je suis maintenant persuadé qu’il a non seulement raison mais je comprends mieux la signification profonde et cachée de ces  » rites  » qui, jusqu’à présent, m’agaçaient beaucoup. 

Alain ; enfin un philosophe accessible !

2 février 1908 : Alfred Capus nous ennuie

 Alfred CapusA. Capus

 » On est volé à la Bourse comme on est tué à la guerre, par des gens qu’on ne voit pas » .

Quel dommage que le romancier et dramaturge Alfred Capus ne soit pas resté dans ce registre de l’humour et de l’optimisme amusé sur la vie.

Mais voilà, notre homme souhaite être élu à l’Académie Française ! 

Il nous inflige donc ce mois-ci une longue et ennuyeuse pièce destinée à asseoir une nouvelle réputation « d’homme de lettres ».

« Les Deux Hommes » , sa nouvelle création pour la Comédie-Française n’aura bientôt guère plus de spectateurs que ne le laisse entendre son titre. Répliques moralisatrices, acteurs médiocres ou vulgaires … hier soir, je ne regardais plus la scène mais comptais les rangées ou observais le pompier de l’entrée. J’évitais de consulter ma montre, l’aiguille des minutes y tournait tellement lentement !

La belle Julia Bartet, toujours fine et distinguée, apparaissait comme perdue dans ce cloaque.

Julia Bartet, portrait par Nadar.

Julia Bartet, sociétaire à la Comédie Française

Maurice de Féraudy assurait un service réduit au minimum légal, pressé de retourner à son succès bientôt international (mérité) :  » Les Affaires sont les Affaires » , d’Octave Mirbeau.

Alfred Capus a su, après avoir raté Polytechnique (il n’est pas le seul), et être sorti sans diplôme de l’Ecole des Mines , mener une carrière de journaliste, de romancier et d’homme de théâtre. Apprécié du grand public, salué par la presse, il était jusque-là considéré comme ne se prenant pas trop au sérieux.

Tout le monde à en tête ses multiples traits d’esprit et son amusante philosophie de la vie.

Lors d’assemblées auxquelles G. Clemenceau me demande de le représenter, je pense souvent à ce bon mot :

 » Certains hommes parlent pendant leur sommeil, il n’y a que les conférenciers pour parler pendant le sommeil des autres « .

Quant à mon épouse, non seulement elle n’a pas aimé la pièce d’hier soir mais, en plus, elle est rebutée par l’anti-féminisme, l’arrogance phallocrate de son auteur. C’est vrai qu’avec la phrase qui suit, il a fait très fort :

« Si une femme est jolie, ne lui dites pas qu’elle est jolie, parce qu’elle le sait ; dites-lui qu’elle est intelligente, parce qu’elle l’espère.  »

Bref, si Alfred Capus continue sur cette lancée, il perdra progressivement son public sans pour autant être sûr de devenir « Immortel ».

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