11 juillet 1926 : Chute du franc et caresses de chats

Garder son sang-froid. Considérer que les événements qui font la une des journaux ne sont que de l’écume et ne se concentrer que sur les vagues réelles, plus profondes et puissantes mais moins visibles au départ. Opposer le calme aux cris, le silence au tumulte, la logique rationnelle aux sentiments et aux comportements grégaires.

La crise du franc est terrible – les gouvernements chutent les uns après les autres, la livre sterling s’envole comme le fait la dette publique et l’ambiance au parlement est surchauffée – mais il ne sert à rien d’affoler le chef de l’État. Nous savons que les financiers, les banquiers et autres investisseurs internationaux attendent surtout un signal fort montrant que notre pays est de nouveau dirigé par une main ferme qui ne laisse plus filer la monnaie et les dépenses au-delà de ce que permettent les recettes.

Cette main ferme, il n’y en a plus qu’une : c’est celle de Raymond Poincaré.

Mais si elle apparaît trop tôt, alors que toutes les autres hypothèses n’ont pas été essayées, elle n’aura pas assez de force. Donc, on tente de donner le pouvoir à Herriot, Briand ou Caillaux.

Ce dernier nous fait même le coup de l’empereur romain devenant dictateur et réclame « les pleins pouvoirs ». Cela n’a guère de sens dans notre république parlementaire mais nous devons le laisser essayer puis échouer. « L’écume » je vous dis.

Pour garder mon propre calme, continuer à entourer le président Doumergue de conseils raisonnables, j’ai une recette, un remède, un truc discret : mes deux chats. Deux femelles du nom de Maïa et Luna. Une toute noire et une blanche un peu tachée de noir, façon dessin dans un test de Rorschach. Elles adorent les caresses, elles miaulent de plaisir et ne font rien de la journée mis à part dormir, manger et se frotter contre les membres de la famille et la bonne.

Leur ronronnement m’apaise, leur tendresse me désarme et elles éloignent les pensées négatives par leur sens de ce qui compte vraiment. Eh oui, finalement, y a-t-il plus important que le sommeil, la nourriture et l’affection de ses proches ? Mes minettes ne jugent pas, se moquent des titres, des honneurs et un raisonnement complexe leur demeure inaccessible. Et pourtant, je vous assure, elle ne manquent de rien. Une jolie petite bedaine dont le balancement est bien visible quand elles courent vers leur gamelle, montre que la maison les nourrit bien !

J’offrirais bien des chats à ces parlementaires déchaînés, à ces journalistes enfiévrés et ces banquiers paniqués.

En attendant que nous sortions le gros chien, notre Poincaré national, celui qui saura grogner sans jamais avoir besoin de mordre et qui ramènera le calme pendant ce mémorable été 1926.

Les deux chats d’Olivier le Tigre : Maïa et Luna

1er juin 1926 : L’ombre du Lorrain

Poincaré va revenir. C’est l’évidence. À l’Élysée, la rumeur enfle, Briand tangue, le franc coule. Et moi ? Je ronge mon frein. Aujourd’hui, en traversant le bureau de Doumergue, j’ai fixé le grand fauteuil près de la cheminée. C’est là qu’il s’asseyait. Sept ans de face-à-face, de 1913 à 1920. La guerre, la boue de 14, les colères de Clemenceau. Puis la Ruhr en 23. Toujours raide. Toujours juriste.


Alors oui, j’ai la gorge nouée. Pas parce que j’ai peur de l’inconnu, non. C’est parce que je le connais par cœur. Et qu’il me connaît aussi.
On ne la fait pas à Raymond. Il sait tout de mes réseaux, de ma diplomatie parallèle. Sous Doumergue, l’Élysée est un salon confortable où l’on refait le monde autour d’un madère. Sous Poincaré, ça va filer droit. Finie la récréation, retour à la caserne juridique. Il va vouloir tout contrôler, tout verrouiller.


Mais il y a pire. Un secret lourd entre nous. Je l’ai vu faiblir. En août 14, j’étais dans son cabinet. Ses mains tremblaient en signant l’ordre de mobilisation générale. Je l’ai vu pleurer, de vraies larmes, sur les rapports de pertes de la Marne. Et un homme d’État aussi orgueilleux, ça ne vous pardonne jamais d’avoir été le témoin de ses faiblesses. Jamais.


Ce soir, chez moi à Versailles, la nuit est lourde. Bientôt, il va se réinstaller au pouvoir. Il va chercher mon regard. On y lira treize ans de fantômes partagés. Ça va être serré. Mais j’ai la peau dure.

Raymond Poincaré explique à Olivier le Tigre comment nous pourrions sauver le franc

June 1st, 1926: The Shadow of the Lorrainer

Poincaré is returning. It’s an absolute certainty. At the Élysée, rumors are swelling, Briand is wavering, the franc is sinking. And I? I am champing at the bit. Today, walking through Doumergue’s office, I stared at the large armchair by the fireplace. That is where he used to sit. Seven years face-to-face, from 1913 to 1920. The war, the mud of ’14, Clemenceau’s rages. Then the Ruhr in ’23. Always rigid. Always the jurist.

So yes, my throat is tight. Not because I fear the unknown—no. It is because I know him by heart. And because he knows me, too.

You can’t pull a fast one on Raymond. He knows everything about my networks, my backchannel diplomacy. Under Doumergue, the Élysée is a comfortable salon where we put the world to rights over a glass of Madeira. Under Poincaré, everyone will toe the line. Recess is over; it’s back to the legal barracks. He will want to control everything, to lock everything down.

But there is worse. A heavy secret between us. I saw him falter. In August ’14, I was in his office. His hands trembled as he signed the general mobilization order. I saw him weep—real tears—over the casualty reports from the Marne. And a statesman that proud never forgives you for witnessing his weakness. Never.

Tonight, at my home in Versailles, the night is heavy. Soon, he will settle back into power. He will seek out my gaze. In it, he will read thirteen years of shared ghosts. It’s going to be a tight battle. But I am thick-skinned.

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