12 février 1908 : Une République à bout de souffle ?

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Le Sénat, 1908

Il y a des moments où le découragement peut guetter. Certes, nous avons la chance de vivre dans une démocratie conquise pied à pied après le second Empire et la Commune, après un XIXème siècle où les révolutions conduisaient à des régimes autoritaires.

Pour autant, les collaborateurs de ministres comme moi peuvent légitimement s’impatienter devant les réformes qui n’aboutissent pas ou qui ne voient le jour qu’après des années et des années de débats parlementaires.

Penser qu’il a fallu près de quinze ans d’efforts pour valider le texte qui autorise la femme mariée à disposer librement de son salaire (loi du 13 juillet 1907) !

Et quelle succession d’obstacles il a fallu franchir pour que les salariés puissent tous profiter d’un repos hebdomadaire (loi du 13 juillet 1906 ) !

Combien de temps faudra-t-il au Parlement pour voter la loi sur les retraites ouvrières ? Je frémis quand je découvre que … même la CGT s’y oppose. Elle parle de « retraite pour les morts » : en raison de leurs conditions de travail pénibles, « les ouvriers meurent avant d’avoir pu profiter de cette retraite et donc engraissent l’Etat-voleur « , faut-il lire, en gardant son calme, dans la presse de ce syndicat.

L’impôt sur le revenu verra-t-il le jour avant que M. Caillaux, son ardent défenseur, ne meure de vieillesse ou de découragement ?

Le Sénat bloque tout. Ses membres se méfient de toute loi sociale forcément « coûteuse et inapplicable par les patrons ». Les conservateurs de tout poil proposent, par exemple, un « renvoi en Commission » qui constitue un moyen assez sûr d’enterrer un projet pendant un temps certain.

La Chambre ne peut pas faire passer tous les projets dans les lois de finances (que le Sénat ne peut contrer) et le gouvernement n’a pas toujours la force ou le courage, de faire pression sur les parlementaires récalcitrants.

République sclérosée, partis usés, discours politiques mille fois entendus …

Il paraît que la généralisation du tutoiement à la Chambre est un signe de dynamisme. C’est bien le seul !

11 février 1908 :  » Venez nous rejoindre à Giverny ! « 

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C. Monet « les Nymphéas »

Une surprise, une joie, un privilège.

Comme chaque vendredi soir, je devais porter les dossiers importants du moment à Georges Clemenceau, chez lui, au 8 rue Franklin.

Contrairement à son habitude, il était absent et m’avait laissé ce billet avec ces quelques mots :  » vous qui aimez la peinture, rejoignez-nous, Monet et moi, à Giverny. Vous y êtes attendu … avec les dossiers !  »

Surprise : le chef de cabinet Roth ne m’avait pas prévenu de ce changement de programme. Etait-il lui-même informé ?

Joie : j’adore Claude Monet. Ses toiles me détendent. Elles représentent un France éternelle à laquelle rien ne semble pouvoir arriver. La nature y est riante, paisible et se tient à l’écart des troubles du monde actuel.

Privilège : je ne pensais pas être invité chez le peintre même si, à la demande de mon Patron, j’avais eu l’occasion d’effectuer quelques études juridiques afin de faciliter ses demandes en Mairie. Il avait souhaité pouvoir capter les eaux de l’Epte, la rivière affluent de la Seine qui passait à côté de sa propriété et les habitants de Giverny n’étaient pas, à l’époque, d’accord. Est-ce cette analyse de jurisprudence – pourtant un peu bâclée – qui me valait cet honneur de rejoindre l’ami de longue date du Président du Conseil ?

J’ai rassemblé rapidement quelques affaires et j’ai couru jusqu’à la gare Saint Lazare pour attraper le dernier train du soir pour Vernon.

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 « …j’attrapais le dernier train du soir pour Vernon à la gare Saint Lazare … »

« La Gare Saint Lazare à Paris, Arrivée d’un Train » par C. Monet

 A mon arrivée à Vernon, deux gendarmes m’attendaient pour me conduire à la propriété de Giverny. Une belle bâtisse aux murs roses allait abriter ma merveilleuse fin de semaine.

L’accueil a été chaleureux. Les domestiques étaient aux petits soins pour « monsieur le fonctionnaire », comme ils disaient. Mon Patron a posé dans un coin, sans les ouvrir, les dossiers en me confiant avec un sourire :  » j’espérais secrètement que vous alliez les oublier ou les perdre en route ! » . Il a préféré passer une bonne partie de son samedi et dimanche, à observer avec soin le nouvel arrivage de fleurs rares venant du Japon envoyées par l’intermédiaire de Tadamasa Hayashi, le marchand et collectionneur nippon installé à Paris.

Quant à Monet, il effectue depuis un certain temps des recherches à partir des nymphéas de sa propriété. En visitant son atelier, j’ai constaté que plusieurs toiles sur ce sujet étaient en route et l’on s’aperçoit que ce thème est source de variations infinies de couleurs, de lumières ou d’ombre.

Au cours de mes investigations, je me suis arrêté, songeur, devant ce tableau représentant la Seine à côté de Giverny :

Claude Monet - Branch of the Seine near Giverny.JPG

Quand on le regarde bien, il ne représente rien de bien défini. L’eau s’écoule sereinement et semble rejoindre paresseusement, langoureusement,  la verdure qui barre l’horizon. Les arbres caressent la surface d’une Seine étrangère à toute activité humaine. Le temps n’est plus rythmé que par les balancements lents d’une barque abandonnée que l’on devine au second plan.

  » Cette oeuvre que j’ai souhaitée garder, m’aide à passer l’hiver. L’observer comme vous le faites, me replace dans un ambiance de douce chaleur de milieu d’été. J’espère qu’elle vous fait oublier un peu Paris et ses encombrements ! » s’est exclamé Monet à mon intention.

Claude Monet C. Monet

Le dimanche soir est arrivé vite, si vite. Il a fallu reprendre le train et retrouver l’appartement parisien. Bergson a raison. Le temps et la durée ne sont qu’une affaire de sensation !

9 février 1908 : Fallières, les vertus d’un Président  » plan-plan « 

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A. Fallières, notre Président depuis le 18 janvier 1906

Notre Président de la République, c’est « Moussou Fallières », le surnom qui colle à la peau de cet Agenais, amoureux de la bonne chère et de son petit vin du Loupillon.

Armand Fallières reste un homme d’Etat effacé. Effectivement, par rapport à un Clemenceau, un Briand, un Jaurès ou un Caillaux, il paraît en retrait.

Pourtant, c’est lui le maître des horloges. Au dessus des partis et de leurs querelles, au dessus des hommes politiques et de leurs luttes de pouvoirs quotidiennes, ce grand calme s’efforce de faire naître des gouvernements à la hauteur des enjeux du moment.

Dans un monde qui bouge beaucoup, il doit et sait être celui qui rassure. Sa parfaite maîtrise des dossiers en fait un interlocuteur de poids dans les négociations internationales. Son jugement sûr porté sur les hommes lui permet aussi de conseiller les chefs de gouvernement dans leurs choix de ministres.

Il est de ceux que l’on visite discrètement pour vérifier la validité de telle ou telle option stratégique. Sa connaissance sans pareil des moeurs parlementaires – il a longtemps été député puis Président du Sénat – le conduit à anticiper les comportements de la Chambre ou de la Haute assemblée et leurs votes futurs.

Il a des convictions. Son opposition à la peine de mort, contre l’avis d’une grande majorité de l’opinion publique, le fait gracier tous les condamnés à la peine capitale. Il endure stoïquement les critiques virulentes de la presse populaire … à chaque grâce prononcée.

Il a aussi su, en son temps, comme les autres parlementaires défendant Dreyfus, voter contre la loi de dessaisissement qui aboutissait à retirer à la Chambre criminelle de la Cour de cassation – favorable à la révision du procès – le soin d’examiner à nouveau « l’Affaire ».

En définitive, c’est un grand homme qui habite l’Elysée.

Les clichés – semblables à de belles photos de mode – publiées dans l’Illustration de janvier 1906 sur son épouse Jeanne Fallières née Bresson ; le fait que celle-ci étende son linge – paraît-il – dans les jardins du Palais présidentiel, peuvent faire sourire.

Mais doit-on juger notre Président en fonction de ce que l’on croit savoir de la Première dame de France ?

7 février 1908 : Le monde plus doux de Mucha

2008_0207_100130aa.1202372726.JPG Alphonse Mucha

Ses formes arrondies et fines, sa chevelure légèrement dénouée, son épaule et le haut de son dos dénudés, des traits réguliers, la femme de Mucha, s’éveille déjà fraîche, vit sa journée pleine d’éclats et rejoint heureuse le monde des songes.

Le peintre tchèque, longtemps la coqueluche du Tout Paris, nous plonge dans un monde merveilleux de douceur et de couleurs pastels. Le drapé des étoffes se décline en plis infinis soulignant la beauté du corps féminin. Les motifs floraux et les spirales enchâssent la belle qui s’endort dans un monde de quiétude retrouvée.

Les colonnes Morris ont longtemps exhibé les affiches de Mucha représentant Sarah Bernhardt pour la reprise de Gismonda de Victorien Sardou. L’actrice y était magnifiée, son âge effacé et son image ensorcelait les passants comme elle savait le faire sur scène.

Je fais partie de ceux qui, discrètement et nuitamment, ont découpé des affiches de Mucha collées sur des murs anonymes, pour, pieusement, conserver à domicile un souvenir de ces lithographies enchanteresses.

Une salle de bain accueille « L’Eveil du Matin » et dans notre chambre se font face  » La Rêverie du Soir » et « Le Repos de la Nuit ». Notre salon est égayé par « Les Heures du Jour ».

J’ai gardé aussi cette affiche d’il y a une dizaine d’années représentant Médée, jouée par Sarah Bernhardt au Théâtre de la Renaissance et mise en scène par Catulle Mendès. Je n’ai pas pu mettre sur un mur dans notre appartement cette représentation d’une scène tragique de la mythologie antique : Médée, qui aime Jason, tue leurs deux enfants en apprenant son infidélité.

Parfois je déroule à nouveau le document pour me rappeler cette pièce à succès et je croise à nouveau le regard égaré de cette mère qui a tout perdu, cette vision de cauchemar où l’on voit l’enfant sans vie gisant à terre et la dague encore ensanglantée, arme d’un crime inimaginable.

Notre « doux » Mucha sait transformer le lait … en sang.

6 février 1908 : Lyautey et Clemenceau, deux fauves magnifiques

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Hubert Lyautey et Georges Clemenceau

Les deux grands fauves se reniflent, se pèsent du regard, jaugent leurs forces respectives. Un combat éventuel serait mortel pour l’un d’entre eux, ils le savent. L’un est politique, il est au faîte du pouvoir mais peut être renversé demain par la Chambre. L’autre est général, autonome sur le terrain, il est pourtant à la merci des intrigues des ministères et des cabinets.

Leurs personnalités intriguent, fascinent, agacent. Clemenceau et Lyautey. Alliés aujourd’hui, ennemis demain ?

Le Président du Conseil m’a demandé de convoquer le général pour lui proposer de prendre les rênes au Maroc.

La région continue à nous inquiéter. Les incursions de tribus en Algérie restent fréquentes et les généraux en place (Drude, d’Amade) ne savent rétablir l’ordre qu’en envoyant des colonnes agissant de façon brutale au prix de pertes importantes.

La conversation entre le (fin) politique et le militaire (idéaliste) a été longue. Lyautey veut une vraie marge de manoeuvre pour pouvoir appliquer ce qu’il appelle « ses méthodes ». Il croit à la pacification du Maroc par des opérations militaires ciblées, accompagnées d’une véritable aide aux populations locales. Il demeure persuadé qu’il faut transformer les tribus marocaines en alliées, qu’il ne faut pas soumettre mais convaincre, qu’il ne faut tirer des coups de fusils que le plus rarement possible en privilégiant le dialogue.

Clemenceau se méfie d’un général qu’il sait intelligent mais dont il redoute ce qu’il considère comme de l’indiscipline.

Il me confie après l’entretien :

 » Lyautey ? je n’ai que lui sous la main. Les autres sont des brutes ou des crétins qui massacrent les populations ou font tuer leurs hommes pour rien.

Mais Lyautey m’énerve. On ne rentre pas dans l’armée pour faire de la politique mais pour obéir – j’insiste sur le mot – au politique. Avec des hommes comme lui, il faudrait que la France diffuse la Civilisation dans le monde entier … en oubliant que les Français se moquent de cette démarche de grandeur et attendent plutôt des réformes sociales ou le retour de l’Alsace Lorraine dans le giron de la République « .

Il me reste à convaincre le Patron que Lyautey constitue certainement notre meilleure carte au Maroc. Il a l’esprit pratique et il est franc. A ce niveau là de responsabilités dans la hiérarchie militaire, ce n’est pas si fréquent.

Les deux grands fauves vont devoir chasser un moment ensemble.

4 février 1908 : Débat passionné et passionnant avec Alain

alain.1201989855.jpg Alain

L’homme est fin, intellectuel sans apprêt, il veille à rendre sa pensée accessible. Ses premiers écrits dont nous (mes chefs et moi) encourageons la publication se présenteront sous la forme de courts  » Propos  » .

A chaque jour, une page ou deux, exposant une pensée. A chaque jour, une stimulation pour réfléchir sur notre monde, sa signification, son avenir. Les textes laissent peu à peu entrevoir une pensée équilibrée. Nous sommes loin des clercs de droite royalistes et élitistes ou des apôtres du collectivisme. Pour Alain, le monde idéal, cela peut être ici et maintenant, si l’on s’en donne la peine.

Professeur au lycée Michelet de Vanves, Emile-Auguste Chartier  – c’est son vrai nom – passionne ses élèves mais commence aussi à se faire un nom dans le milieu radical dans la mesure où il sait donner une « doctrine » à un parti qui en manque singulièrement.

Nous sommes donc quelques collaborateurs de ministres à le fréquenter à l’occasion.

Pour ma part, j’évite les conversations politiques -qui me rappellent trop mon travail – et échange avec lui sur tout : Art, Civilisation, Progrès, Histoire …

Ma conversation de ce jour a porté sur  » les signes de la puissance « .

 » – L’homme qui se sent réellement puissant ne veut rien devoir au costume, il prétend être reconnu sans les insignes, et être acclamé tout nu !  » s’exclame Alain.

 » – Vous trouvez ?

– Oui, regardez Napoléon, avec sa misérable redingote grise !

– Il me semble que notre Bonaparte, justement, aimait bien une certaine pompe. Vous avez en mémoire le tableau de David : « Le Sacre de Napoléon » . On ne peut pas vraiment affirmer qu’il ne donnait pas un faste certain à sa fonction. 

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– S’il a rétabli effectivement les pompes officielles, c’est qu’il voulait laisser une institution derrière lui.

– Et Louis XIV, peint par Hyacinthe Rigaud, n’avait-il pas mis en scène toute sa journée à la Cour pour mieux asservir les « grands » , pour domestiquer les puissants seigneurs qui avaient été trop turbulents pendant la Fronde ?

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– Justement mon cher ! Ce qu’il voulait, ce n’est pas être acclamé  » lui  » , mais faire respecter l’Institution royale. Son manteau sur le tableau est assez somptueux pour cacher l’homme. Ce manteau signifie : tu es puissant parce que tu es roi. Un peuple fort aura toujours un grand roi.

– Et les Anglais , sont-ils respectueux d’un  » roi homme  » ou de ce qu’il représente ?

– L’Angleterre n’acclame pas un maître ; elle acclame sa propre puissance, étalée sur les épaules d’un roi de théâtre.  »

Cela fait du bien de parler avec ce professeur encore assez jeune (nous avons 39 ans tous les deux). Avec lui, on se sent plus intelligent.

Quand il dit :  » le peuple qui a la plus longue expérience de la liberté est justement celui qui conserve scrupuleusement tous les rites de la servitude  » et que je repense aux séances de début d’année de la Cour de Cassation , du Conseil d’Etat, de la Cour des Comptes ou à la cérémonie des voeux du Président de la République … je suis maintenant persuadé qu’il a non seulement raison mais je comprends mieux la signification profonde et cachée de ces  » rites  » qui, jusqu’à présent, m’agaçaient beaucoup. 

Alain ; enfin un philosophe accessible !

2 février 1908 : Alfred Capus nous ennuie

 Alfred CapusA. Capus

 » On est volé à la Bourse comme on est tué à la guerre, par des gens qu’on ne voit pas » .

Quel dommage que le romancier et dramaturge Alfred Capus ne soit pas resté dans ce registre de l’humour et de l’optimisme amusé sur la vie.

Mais voilà, notre homme souhaite être élu à l’Académie Française ! 

Il nous inflige donc ce mois-ci une longue et ennuyeuse pièce destinée à asseoir une nouvelle réputation « d’homme de lettres ».

« Les Deux Hommes » , sa nouvelle création pour la Comédie-Française n’aura bientôt guère plus de spectateurs que ne le laisse entendre son titre. Répliques moralisatrices, acteurs médiocres ou vulgaires … hier soir, je ne regardais plus la scène mais comptais les rangées ou observais le pompier de l’entrée. J’évitais de consulter ma montre, l’aiguille des minutes y tournait tellement lentement !

La belle Julia Bartet, toujours fine et distinguée, apparaissait comme perdue dans ce cloaque.

Julia Bartet, portrait par Nadar.

Julia Bartet, sociétaire à la Comédie Française

Maurice de Féraudy assurait un service réduit au minimum légal, pressé de retourner à son succès bientôt international (mérité) :  » Les Affaires sont les Affaires » , d’Octave Mirbeau.

Alfred Capus a su, après avoir raté Polytechnique (il n’est pas le seul), et être sorti sans diplôme de l’Ecole des Mines , mener une carrière de journaliste, de romancier et d’homme de théâtre. Apprécié du grand public, salué par la presse, il était jusque-là considéré comme ne se prenant pas trop au sérieux.

Tout le monde à en tête ses multiples traits d’esprit et son amusante philosophie de la vie.

Lors d’assemblées auxquelles G. Clemenceau me demande de le représenter, je pense souvent à ce bon mot :

 » Certains hommes parlent pendant leur sommeil, il n’y a que les conférenciers pour parler pendant le sommeil des autres « .

Quant à mon épouse, non seulement elle n’a pas aimé la pièce d’hier soir mais, en plus, elle est rebutée par l’anti-féminisme, l’arrogance phallocrate de son auteur. C’est vrai qu’avec la phrase qui suit, il a fait très fort :

« Si une femme est jolie, ne lui dites pas qu’elle est jolie, parce qu’elle le sait ; dites-lui qu’elle est intelligente, parce qu’elle l’espère.  »

Bref, si Alfred Capus continue sur cette lancée, il perdra progressivement son public sans pour autant être sûr de devenir « Immortel ».

31 janvier 1908 : Le Golem de Prague

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Le Rabbin Löwe et le Golem

 » La nuit tombe sur Prague. Nous sommes il y a bien longtemps, un peu après le moyen âge. Le rabbin Löwe, érudit brillant, respecté de tous, gardien de la communauté juive, se glisse furtivement dans le sous-sol de sa synagogue.

Une créature inanimée, faite d’argile et de boue venant des rives de la Vltava attend les ordres de son maître. Elle est immense, monstrueuse. Elle peuple les cauchemars des enfants et effraie les plus grands. C’est un « Golem ».

L’homme d’église s’approche du monstre et prononce le mot hébreu magique « Shem ».

Le Golem se redresse alors , déploie sa taille gigantesque, monte les escaliers quatre à quatre et quitte l’édifice sacré pour accomplir sa mission : découvrir les crimes de la ville et les prévenir.

Il accomplit cette tâche noble chaque soir et s’en retourne, devoir accompli, auprès de son maître au petit matin. Le rabbin lui ôte la vie durant la journée, avant de l’éveiller à nouveau le soir à l’aide d’un « Shem », aussi efficace que mystérieux.

Une veille de Sabat, le rabbin doit toujours ôter la vie au Golem. Oubli, négligence ? le rabbin laisse pourtant cette fois-ci le Golem animé.

Le monstre qui n’a pas l’habitude de l’éveil le jour de Sabat dévaste tout sur son passage. La maison du rabbin est sur le point d’être réduite en miettes quand l’homme d’église, alerté par le bruit des destructions opérées, se précipite sur sa créature infernale.

Affolé, il prononce le mot « Shem » destiné à immobiliser le Golem définitivement.

Depuis, on prétend que le tas de boue et d’argile qui se trouve toujours dans la cave de la synagogue de Prague, cache le fameux Golem. Il ne demande qu’à revivre si un rabbin prononce à nouveau le bon mot magique  »

Bravo, belle histoire ! Mes amis Praguois qui m’accueillent ce soir, ont du talent pour donner à leur ville une dimension légendaire.

Ce Golem ! Est-ce le signe d’une Humanité pleine d’apprentis sorciers (les savants, les ingénieurs … ) qui ne maîtrisent plus leur création ? Ou doit-on y voir le protecteur d’une communauté juive craignant une persécution qui s’est déjà produite dans d’autres capitales européennes ?

Le Golem renvoie sans doute à nos rêves d’enfant d’une Justice parfaite, toute puissante, directement guidée par une main divine et irréprochable. Les bons se rassurent, les méchants tremblent. Nous sommes dans un monde manichéen…mais tellement plus simple et finalement rassurant que celui qui nous entoure réellement en ce début de XXème siècle.

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Les tombes du vieux cimetière juif à côté de la Synagogue Vieille-Nouvelle de Prague

30 janvier 1908 : Dîner chez le banquier Brod

Lors d’un déplacement professionnel, il est toujours agréable de fuir la chambre d’hôtel anonyme et de répondre à l’invitation de nouveaux amis, ravis de faire découvrir « leur ville ».

Le correspondant à Prague de l’ambassade de France à Vienne m’a permis d’entrer en contact avec Adolf Brod, riche banquier juif, directeur de l’Union-Bank.

Les échanges dans son bureau, cet après-midi, ont effectivement duré plus longtemps que prévu. Il m’a exposé la situation économique de la Bohême, ses liens qui se distendent avec le pouvoir viennois. Il m’a longuement parlé du positionnement des bourgeois juifs praguois, proches des Allemands et souvent peu aimés des Tchèques.

Constatant que je n’avais pas d’obligations pour la soirée, il m’a ensuite proposé de partager un moment, chez lui, avec sa famille. J’ai accepté avec joie cette occasion unique de découvrir Prague « de l’intérieur ». Ma bonne connaissance de l’allemand, qui m’avait déjà beaucoup servi à Vienne, m’ouvre ainsi de nouvelles portes.

Outre son épouse, Adolf Brod dîne ce soir avec son fils Max, fonctionnaire à la Poste et un ami de son fils, Franz Kafka, jeune employé aux Assurances Generali.

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Les deux jeunes amis, Franz Kafka et Max Brod

A table, curieux, je bombarde de questions les deux jeunes gens âgés de 25 ans à peine. Ils me parlent de leurs journées de travail dans de grosses administrations ennuyeuses, de leur joie de se retrouver en fin de journée pour fréquenter des lieux comme le Café Louvre de la rue Ferdinand ou le salon de Berta Fanta, sur la Place de la Vieille Ville. On y parle, me disent-ils, de Kant, de Hegel, de littérature ou de politique. On peut y écouter de la musique de salon deux fois par jour (les Praguois sont d’excellents musiciens et pratiquent presque tous un instrument).

Le jeune Franz Kafka va reprendre ses études et espère ensuite intégrer une administration publique chargée de gérer les accidents du travail. Il pense que l’avenir se trouve dans les assurances sociales qui ne manqueront pas de se développer. Il faudra, m’indique-t-il, assurer des pensions aux vieux et proposer des aides importantes pour que tous les malades puissent se soigner (je me fais la réflexion que tout cela va coûter un argent fou !).

Guère passionné par le sujet des assurances sociales …surtout à une heure tardive, j’oriente la conversation sur la littérature. Les deux garçons deviennent alors intarissables. Franz, au regard sombre mais rayonnant d’intelligence, me décrit tout ce qu’il a lu récemment. Je lui demande s’il compte lui-aussi écrire un jour.

Son ami, un peu protecteur, répond à sa place :

 » Franz a un style unique, dépouillé. Il a beaucoup d’idées de nouvelles ou de romans ; des histoires souvent cauchemardesques mais passionnantes … »

Franz l’interrompt doucement et me glisse que je ne lirai sans doute jamais rien de lui.

 » Si j’écris, c’est pour moi. Je jette souvent mes manuscrits,  je les trouve mauvais … »

Je lui propose pourtant de correspondre par lettres quand je serai rentré à Paris. Il accepte avec son demi-sourire de timide, en passant sa longue main dans ses cheveux très noirs.

Je vais ainsi pouvoir entretenir mon allemand en lisant quelqu’un qui rédige bien !

29 janvier 1908 : Prague, ville allemande ou tchèque ?

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Prague, le Pont Charles

Ville de mélanges, ville de mystères.

Mélange des cultures allemandes, juives, tchèques; luttes de la Réforme, victoire de la Contre Réforme.

Capitale prospère d’une Bohême multiple, industrielle au nord, rurale vers l’Egerland, aride parfois mais plus souvent couverte de forêts ou de champs soigneusement entretenus.

Entrée dans une ville où les anciens racontent toujours les mystères du moyen âge, évoquent tristement des disparitions jamais élucidées, prédisent avec effroi des apparitions fantastiques …

Prague se perd dans ses contradictions, Prague nous perd dans ses vents, dans ses brumes. Nos pas s’effacent dans la neige du pont Charles quand nous quittons la Vieille Ville pour Malà Strana. Le souffle glacial de la bise nous enlace par dessus une écharpe trop vite nouée, un Saint Philippe Benitius bienveillant et statufié nous presse de rejoindre l’autre rive. Le fleuve Vltava continue à séparer largement la ville comme le symbole d’une fracture définitive entre les riches bourgeois et les miséreux, entre les germanophones et les slaves.

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Ma mission : rendre compte de la situation tchèque à G. Clemenceau. L’Empire austro-hongrois peut-il compter sur cette partie de son territoire ? Les Praguois restent-ils de loyaux sujets de l’Empereur et feront-ils de bons soldats en cas de conflit ?

Quelques jours seulement pour sentir un peuple, des moments trop brefs pour rendre compte d’une situation complexe. Le ministre veut un rapport qui confirme ou dément les notes de notre ambassadeur à Vienne.

Les Allemands qui ne constituent plus que 7 à 8 % de la population vont-ils s’effacer définitivement et laisser le pouvoir aux Slaves ? Ou vont-ils continuer à tenir le haut du pavé, fiers de leur culture dispensée dans une Université séparée de celle des Tchèques ?

Elite élégante, avide de concerts, d’oeuvres d’art, propriétaires de mines, directeurs de banques , les Allemands ont « fait » Prague en partie à leur image.

La population tchèque, de plus en plus nombreuse, ne supporte plus de voir sa langue méprisée, ses traditions ignorées. La municipalité lui appartient désormais et les noms allemands de rues ou de places sont progressivement remplacés par leurs équivalents slaves.

Qui va l’emporter ? La force numérique d’un côté, la puissance financière de l’autre ; une culture germanique avec Schiller et Goethe ou les Frères Grimm à ma droite, un folklore slave qui renaît à ma gauche.

Notre ambassadeur à Vienne présente Prague comme la preuve vivante que l’Empire d’Autriche  demeure une « prison des peuples ». Il me reste trois jours pour me faire une opinion.

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Prague, 1900.

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