24 mars 1908 : Des millions de francs partent en fumée dans l’Affaire Rochette

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Le Garde des Sceaux Briand s’entretient chaque semaine en secret avec Clemenceau sur l’affaire Rochette

L’affaire est préoccupante. Les puissants risquent d’être éclaboussés. Les petits porteurs ruinés. Un parfum de scandale flotte dans les bureaux des ministères et dans les couloirs de la Chambre.

Henri Rochette vient d’être arrêté sur ordre de G. Clemenceau. Créateur du Crédit minier, il émettait des bons d’épargne à la valeur fictive, générant des intérêts importants pour les petits épargnants. Pour payer les sommes dues, il lançait de nouvelles émissions. Pour tromper les autorités de tutelle bancaire, il s’était fait une spécialité dans la présentation de faux bilans.

Le plus inquiétant dans cette affaire, c’est l’ampleur qu’elle a pu prendre. Cent-vingt millions de francs volatilisés. Personne ne s’est rendu compte de rien – ou personne n’a rien dit – pendant de longs mois.

Les rumeurs courent, dévastatrices. Henri Rochette n’a pu agir seul. Il bénéficie forcément de soutiens politiques. On cite pêle-mêle Albert Dalimier, député de Seine-et-Oise ; Fernand Rabier, député du Loiret ; Jean Cruppi, député de Haute-Garonne … et ministre du Commerce et de l’Industrie depuis janvier.

Jaures ne décolère pas en public contre  « ce régime malsain qui laisse les aigrefins prospérer « . Clemenceau a décidé d’être impitoyable, un nouveau scandale comme celui de Panama serait désastreux pour le parti radical et le gouvernement. Il faut donner une impression de rigueur, de fermeté.  » Tout est sous contrôle  » est le mot d’ordre.

Le Préfet Lépine, avec lequel je suis en contact régulier, nous fournit les rapports de la police judiciaire, chaque jour ou presque, détaillant l’avancée de l’enquête. Briand, Garde des Sceaux, s’entretient une fois par semaine avec Clemenceau, en tête-à-tête secret.

Mis à part le ministre du Commerce que je viens de citer, il n’y aurait a priori pas d’autres personnalités de premier plan touchées.

En revanche, on ne compte plus les fonctionnaires victimes de cette escroquerie. Des gendarmes, des magistrats, des policiers, des professeurs, des chefs de bureau en centrale … ils ont tous crus à la la « poule aux oeufs d’or ». Pour eux, le réveil est dur.

Et c’est là que mon rôle dans cette affaire se précise. Je suis chargé, avec les listes de noms communiquées par les policiers du préfet Lépine, de vérifier qu’il n’y aura pas de « pressions » issues directement des rangs de l’Administration, de la part de fonctionnaires directement intéressés par le sort du Crédit minier. « Mission de confiance » me précise le directeur de cabinet Winter. « Mission pourrie » me dis-je plutôt dans mon for intérieur. Je n’ai pas le choix. Il va falloir surveiller certains de mes collègues, sans qu’ils le sachent.

Triste affaire Rochette.

22 mars 1908 : Maurras , un poison pour la République

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Charles Maurras dirige « L’Action Française »

Le ministère de l’Intérieur se méfie de l’influence qu’il pourrait avoir. Sa plume est leste, sa pensée claire et audacieuse, ses propositions s’appuient sur une érudition évidente. « Il peut faire basculer les élites » s’est exclamé le directeur de cabinet Winter.

Charles Maurras est à surveiller. Depuis hier, son journal  » L’Action Française » parait quotidiennement. Sur chaque page, nous pouvons découvrir un programme profondément anti-parlementaire, plaidant pour le retour du roi.

Selon Maurras, le régime de démocratie ne permet pas l’émergence d’un pouvoir fort, seul capable de préserver les intérêts du pays sur le long terme. Les députés s’épuisent à se faire réélire en favorisant, par des mesures démagogiques, leurs catégories d’électeurs les plus influentes.

Sur les sujets importants, les débats à la Chambre s’éternisent et interdisent une direction ferme du pays. La France avance sans grandeur dans un vingtième siècle reniant le passé glorieux des Capétiens.

 » Tout ce qui est national est nôtre  » : la manchette du journal reprend la maxime du duc d’Orléans. On y glorifie la France éternelle, le pays qui doit prendre sa revanche sur l’Allemagne.

Mes chefs ont raison de faire surveiller Maurras. Ce type d’intellectuel n’a certes pas les moyens de galvaniser les foules. Pour autant, il peut inspirer de nombreux hauts fonctionnaires, officiers, banquiers et industriels lassés d’une République « du juste milieu », incapable de garder une ligne volontaire sur la durée. Ces militaires qui se plaignent des restrictions de crédits, ces fonctionnaires qui ne peuvent faire aboutir leurs textes de réforme, ces banquiers et industriels qui apprécieraient un monde stable pour leurs affaires, peuvent, un jour, rejoindre ce Maurras aux écrits bien tournés.

Ils sont finalement nombreux ceux qui peuvent reprocher à notre régime d’être soumis aux « trois princes anonymes et sans responsabilité » que sont l’administration, l’opinion et l’argent. L’Action Française peut fédérer les mécontents, les aigris, les nobles déclassés ou les nostalgiques d’une France au passé mythique.

Maurras se flatte de réunir aussi bien des descendants de Jacobins que des petits enfants de Chouans. Il n’écarte de lui que les juifs, les protestants et les francs-maçons dont il méprise le « pouvoir occulte ».

Maurras n’a pas la pensée brouillonne et velléitaire du général Boulanger ; il sait être plus opérationnel qu’un Barrès (dont il admire les romans), il met de l’ordre, de la méthode, dans la pensée nationaliste. Chaque séance houleuse au Palais Bourbon lui apporte des soutiens de plus, chaque rencontre entre professeurs d’université augmente son audience, chaque progrès social retardé lui donne de nouveaux appuis.

L’Action française s’organise comme un poison dangereux, au goût parfois flatteur, qui ronge, lentement, sûrement, une République radicale transformant trop souvent les expédients heureux … en méthode de gouvernement.

21 mars 1908 : Vichy, un remède contre tout, sauf l’ennui

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Vichy, le Casino, le Parc des Sources

S’arrêter, se reposer, ne plus penser.

Une cure à Vichy. Des eaux de toutes les couleurs, des dames souriantes et prévenantes qui nous emplissent des verres gradués que nous transportons d’une pièce à l’autre dans des petits paniers en osier. On avance à pas comptés, on attend son tour, il fait bon, on discute à voix basse avec son voisin. On observe la coupole du Grand Etablissement Thermal qui rappelle le style byzantin. Le céramiste à la mode Alexandre Bigot l’a ornée de carreaux en émail bleu. C’est chic, c’est beau, 50 000 curistes par an apprécient ce style.

Des médecins nous écoutent gravement, longuement et nous conseillent tel ou tel soin. Nous sommes tous un peu malades mais rien d’inquiétant. Les différentes sources de la ville peuvent atténuer ces petites faiblesses du corps qui pourrait nous faire sentir que l’on vieillit. Mais non, le mal, les douleurs s’éloignent. Notre corps que nous prenons le temps d’écouter va déjà mieux.   

Le soir, l’Eden Théâtre, la Roseraie, l’Alcazar nous attendent. Le choix existe : des spectacles, le casino –  » le grand Casino » qui comprend même un opéra inauguré en 1903 – ou une promenade dans la ville éclairée puis un sommeil profond dans une ville où le temps s’est arrêté.

Depuis Napoléon III, les lieux font venir du beau monde. Les princes, les ducs, les banquiers et grands industriels de toute l’Europe se côtoient dans les thermes, échangent des informations sur leurs affaires, comparent les dernières rumeurs en cours dans les différentes capitales.

Au bout de quelques jours passés à Vichy, l’esprit cartésien arrive à la conclusion simple que la ville ne sert à rien. De l’eau, du jeu, des rencontres mondaines … rien de sérieux. Mais, ces moments de calme, cette quiétude, ces concerts où l’on arrive à l’heure tellement notre emploi du temps se vide, font un bien fou.

Une semaine, pas plus. Le Parisien ne peut pas arrêter sa course folle pendant une durée plus longue … sans mourir d’ennui.

19 mars 1908 : Toulouse-Lautrec, gaité d’un soir, tristesse d’une vie

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Toulouse-Lautrec,  » La Modiste « 

Il fréquentait les bordels. Il y peignait sans égard les personnages les plus variés, sans s’attendrir, en faisant parler les faits, froidement.

D’une taille de 1,52 mètres, Henri de Toulouse-Lautrec avait décidé de s’étourdir dans la vie. Riant de son infirmité, compensant par le génie ce que le physique ne lui avait pas donné, il se jetait sur les toiles avec avidité. Mort en 1901, trop jeune, à trente-sept ans, il a eu le temps de réaliser une oeuvre impressionnante.

Cette modiste demeure un joli symbole de son talent.

Ivresse chromatique qui enveloppe la jeune femme, pauvreté du décor. La lumière éclaire un visage sensuel et doux, l’obscurité cache le cadre d’une activité, d’un métier plus austère qu’on ne croit.

On ne saura rien des pensées peu joyeuses qui étreignent notre héroïne, Toulouse-Lautrec a su saisir l’instant où la faille apparaît. La fêlure qui fait douter d’un bonheur possible.

Le monde de ce peintre connaît la fausse joie des professionnels de la nuit. Cette gaieté feinte, fabriquée, destinée à divertir le fêtard ; ce rire qui pue le vin, ces blagues lancées grassement à la cantonade, dans le brouhaha d’un cabaret.

Plus avisé encore, Lautrec peint « l’après ». Le spectacle est fini, on se rhabille. Les rires ont cessé, il ne reste que le corps nu qui cherche les vêtements de tous les jours, il ne reste qu’à retourner à son modeste emploi de modiste.

Dans un bref instant de songe, entre deux clientes, l’imagination reconstitue ce monde de la nuit attirant et lénifiant. Il faut attendre le soir qui vient vite pour pouvoir à nouveau faire tomber les barrières entre la vendeuse et celle qui achète, entre la petite employée et la bourgeoise.

Dans la salle, sur scène, dans les loges, les classes sociales se mélangent, s’épient. Les rôles sont inversés si le talent est au rendez-vous. La scène domine la salle, le peuple se donne à voir aux bourgeois qui applaudissent.

Toulouse-Lautrec a immortalisé ce monde du spectacle, ce monde où le temps n’est plus compté avec les mêmes pendules que le jour. Il est mort à trente-sept ans mais ses personnages, si denses et expressifs, lui survivent pour très longtemps encore. 

18 mars 1908 : Durkheim « installe » un totem à la Sorbonne

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Totem indien, Amérique du nord

Il était une époque où la religion expliquait le monde. Elle constituait un secours et un repère pour chacun. Elle donnait un cap pour celui qui regardait devant lui, apportait un passé et des explications sur les origines de ceux qui se retournaient. Elle englobait tout d’un grand filet protecteur.

Au XXème siècle, ce n’est plus la religion qui explique … mais elle qui doit se soumettre à l’examen.

De fins lettrés apportent des éléments nouveaux pour comprendre ces phénomènes hors normes comme la Foi et la croyance.

Emile Durkheim s’est fixé un objectif ambitieux :  » expliquer l’évolution religieuse de l’humanité et connaître la nature de la religion en général « .

durkheim.1205790073.jpgE. Durkheim

Dans son cours à la Sorbonne que suit ma nièce, il observe comment naît la religion dans les sociétés primitives pour expliquer, ensuite, comment elles peuvent prendre de l’ampleur chez les peuples plus avancés.

Il écarte tout d’abord la thèse de l’Anglais Tylor.

Pour Durkheim, on ne peut expliquer l’origine des religions dans le rêve et la mort. Selon Tylor, les peuplades primitives distinguant mal l’état éveillé de l’état de sommeil, auraient, grâce aux songes, identifié l’âme. La mort les aurait ensuite conduits à diviniser l’âme et à l’étendre aux choses inanimées.

Cette théorie séduisante s’efface, nous dit Durkheim,  devant l’observation scientifique, « sociologique » , des peuples non-civilisés.

Ces derniers se regroupent, en fait, autour d’un « totem », point de ralliement, symbole de la cohésion du groupe. Le totem, objet central du clan, fait l’objet progressivement d’un véritable culte avec ses interdictions, ses mythes et ses cérémonies. 

Le totem, lien et symbole social devient lieu de culte. Ainsi, la société et sa volonté de garantir sa cohésion interne, créé l’objet cultuel et donc la religion.

La société crée donc du sacré ; le sacré trouve son origine dans le phénomène social.

 » La divinité n’est autre chose que la société elle-même  » affirme avec assurance notre professeur dont les étudiants boivent les paroles.

Ma nièce est « enchantée » par ce cours.

Je suis plus perplexe. Le fait que l’on ne puisse pas expliquer le phénomène religieux me convenait jusqu’à présent. Dieu peut-il se soumettre à notre faible raison humaine ? N’y a-t-il pas une force supérieure qui transcende l’homme, le dépasse et l’élève à la fois ? Que fait Durkheim du magnifique message évangélique d’Amour ?

Durkheim reste pour autant un savant stimulant. On peut ne pas le suivre intellectuellement mais personne ne reste indifférent à ses recherches, à son souci de partir des faits, des observations sociologiques soigneusement décrites (statistiques et autres descriptions incontestables ) pour avancer, dans un second temps seulement, une théorie.

Si on ne le rejoint pas au bout de son chemin de pensée, on ne peut qu’approuver la rigueur de sa démarche. Il invite les croyants à se réveiller.

Que pense notre pape Pie X, très conservateur, de tout cela ?

16 mars 1908 : Churchill veut-il habiller les Africains à la dernière mode de Londres ?

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Winston Churchill dans les années 1900

Il est fougueux, brillant, dévoré par l’ambition. Secrétaire d’Etat aux colonies de sa gracieuse Majesté britannique à trente-trois ans, Winston Churchill seconde le ministre en titre Lord Elgin, beaucoup plus âgé et effacé que lui.

Alors que le vétéran siège dans une chambre des Lords souvent assoupie, le fringant second fait preuve quant à lui d’un véritable talent oratoire à la chambre des communes où se joue en fait l’avenir de la démocratie anglaise.

A Londres, au Colonial Office, Churchill bombarde son chef de rapports ou de notes où il propose innovations, inflexions ou réformes sur un ton affirmé. Il finit parfois ses notes audacieuses et énergiques par une phrase du style  : « Telles sont mes vues » . Le vieux ministre agacé lui retourne alors sèchement le document avec les simples mots : « Mais pas les miennes « .

Ne supportant plus ce qu’il considère comme de l’immobilisme, désireux de vérifier sur place la justesse de ses vues, Churchill est parti d’octobre 1907 à janvier 1908 en Afrique noire. Il en revient avec un livre curieux qui agace beaucoup mon propre patron et tous les tièdes de mon ministère par rapport aux thèses coloniales : « My African Journey ».

La thèse est simple : L’Ouganda visité par le jeune Churchill pourrait faire l’objet d’un socialisme d’Etat où des administrateurs blancs encadreraient des travailleurs noirs pour produire du coton. Celui-ci serait manufacturé dans les usines de Grande Bretagne. Les vêtements produits seraient ensuite vendus aux populations noires des colonies pour les arracher à leur « nudité primitive » (sic).

Le jeune ministre a écrit cette théorie sur un carnet lorsqu’il était juché, fier comme Artaban, le fusil à la main, sur une locomotive traversant la savane de Nairobi à Kampala, capitale de l’Ouganda. Il fallait le voir à la tête d’une colonne de près de 500 porteurs, ivre de la puissance que représente la Couronne britannique !

Persuadé de son droit à apporter la Civilisation aux peuplades rencontrées, il rejoint Londres la tête farcie de rêves de grandeur et de certitudes pour son royaume.

A la lecture de « My African Journey », Clemenceau a eu ce jugement lapidaire : « Espérons que ce torchon irréaliste n’ira pas enflammer nos coloniaux français. Heureusement, aucun d’eux ne sait lire trois mots d’anglais ! Et le livre n’est pas encore traduit. Ainsi, nous serons préservés des visions dangereuses de ce jeune anglais par la nullité en langue de nos élites gauloises ».

15 mars 1908 : Vollard, une cave et un poulet

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Vollard par Renoir ; une cloison sépare sa cave de son magasin rue Laffitte à Paris

Le peintre reste fondamentalement solitaire. Une vision, une toile, des tubes de couleur, une main vive, habile, qui cherche à restituer ce qui n’est au début qu’une vision. Un oeil dilaté, concentré, une oreille qui se ferme au monde extérieur.

Le tableau permettra de renouer le contact … une fois achevé.

Le peintre appartient à la grande famille des artistes. Si son art s’exerce de façon individuelle, il se nourrit des échanges avec d’autres au préalable. Il capte des tendances, copie des gestes et surtout les transforme à sa façon. Il fait un miel original des idées du temps, reprend, recycle, des oeuvres qu’il admire. Il ne part pas de rien mais construit toujours.

Pour s’adosser aux autres, pour prendre des forces dans l’énergie de génies voisins, il faut des lieux de rencontres.

La cave du marchand d’art Ambroise Vollard appartient à ces lieux qui sont en passe de devenir mythiques.

Dans cet endroit humide, qui ne paie pas de mine mais sent bon le plat national de la Réunion – le cari de poulet – se pressent ou se sont pressés des convives prestigieux ou moins connus : Cézanne, Renoir, Forain, Degas, Redon, Picasso, Matisse, Vlaminck ou le Douanier Rousseau.

On boit, mange et parle gras. Les chants fusent et lorsque l’on entend les paroles parfois grivoises, on peine à croire que la fine fleur des artistes modernes soit ici réunie.

Un homme reste discret. Il couve et nourrit tout ce beau monde. Il fait le lien a priori impossible entre le monde irrationnel, intemporel et souvent anti-social des artistes et une société bourgeoise argentée qui veut bien de l’originalité dans l’art qu’elle achète mais sans être trop bousculée dans ses certitudes.

On le paie pour cela et on le paie bien; il devient riche et bientôt aussi célèbre que les peintres qu’il porte. Ambroise Vollard prend une place majeure dans notre Paris des arts et des lettres.

Tout part d’une cave qui sent bon le cari de poulet.

13 mars 1908 : La Dame au Voile

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Renoir, « La Dame au Voile » 1880

Elle est de dos, nous attendons l’omnibus. Elle patiente, mes pensées vagabondent. Une inconnue mais de vagues ressemblances avec des femmes rencontrées et aimées. Un parfum flotte juqu’à moi, comme un filet attirant et doux. Je devine un visage dont les yeux me fuient et apprécie le grain d’une peau fine caressée d’un regard furtif.

Sous le gros châle de chaude laine, la soie blanche d’un chemisier délicat met en valeur un buste admirable. Les épaules, fragiles, étroites, semblent demander protection. Les mains plient le foulard dénoué à l’instant, permettant de mieux apprécier un joli port de tête.

« La Dame au Voile » de Renoir, un bon siècle après une autre « Dame au Voile » du peintre suédois Alexandre Roslin.

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A. Roslin, « La Dame au Voile » 1768

Une femme cachée à la sensualité discrète de notre époque a pris la place de cette jeune aguicheuse qui jetait un regard malicieux sur un Ancien Régime finissant dans l’ivresse des plaisirs que plus personne ne défendait.

Dans cette France des derniers rois, la belle séduisait l’homme sans arrière pensée, le regard invitait à aller plus loin, le sourire s’amusait de la timidité masculine. « Viens, approche, laisse ton regard plonger vers un sein laiteux qu’une maladresse feinte laisse dévoilé … ».

L’inconnue de Renoir, citoyenne d’une République maintenant bien établie, d’une société aux rapports humains plus complexes, se réfugie dans une bulle isolant d’une foule d’individus sans appartenance. La possibilité de gestes sensuels et sans suite n’existe plus qu’en rêve dans un monde devenu plus policé. « Ne m’observez-plus, cela ne se fait pas. Qui êtes-vous pour porter sur moi ce regard qui me gêne ?  »

Aujourd’hui, les deux sexes se comprennent moins, se méprennent plus. Le pas vers l’autre implique un risque qui n’existait pas le siècle dernier. La pesanteur des règles sociales, une pudeur féminine valorisée par une éducation qui se méfie des sens, rend difficile une simple rencontre, une main tendue vers un « ailleurs » à deux.

L’inconnue de Renoir monte dans l’omnibus, elle dînera encore seule ce soir dans son modeste appartement du cinquième et se plongera dans un livre à l’eau de rose lui décrivant des princes charmants qui ne la rejoindront sans doute jamais.

11 mars 1908 : Delcassé, l’ennemi politique

delcasse.1205184977.jpgT. Delcassé

L’arène politique abrite de grands fauves. Les plus puissants dévorent les plus faibles ou, s’ils se soumettent, les incorporent dans leur meute.

Il arrive parfois que deux tigres aient une taille, une intelligence, une agilité et une ambition comparables. Dans ce cas, aucun combat ne peut réellement les départager. Ils deviennent ennemis et structurent autour d’eux le paysage politique en deux camps rivaux.

Clemenceau, avant de devenir Président du Conseil, a déchiré à belles dents nombre d’imprudents qui passaient à sa portée. Il n’a ainsi pas usurpé sa réputation de « tombeur de ministères ».

Il n’a, en revanche, pas réussi à jeter définitivement à terre un lion robuste : Théophile Delcassé, le tout puissant ministre des affaires étrangères pendant sept années durant, de 1898 à sa chute en 1905.

Pour décrire la rivalité qui oppose les deux hommes, il convient de revenir sur les deux options possibles de politique étrangère que peut actuellement mener notre pays. Elles peuvent être brièvement résumées ainsi :

– La France garde des forces pour prendre sa revanche vis à vis de l’Allemagne, regagner l’Alsace et la Lorraine. Dans ce scénario, elle consolide son armée et évite de se disperser dans les aventures coloniales. Elle reste alors très ferme vis à vis de Guillaume II.

 ou bien

– La France, amputée de ses deux belles provinces, tente de retrouver une autre grandeur en agrandissant son Empire colonial. Dans ce cas, elle ménage l’Allemagne pour avoir les mains libres en Afrique et en Asie.

Clemenceau est, de toute évidence, un adepte de la première option. Gambetta ou Ferry défendaient nettement la seconde.

La grande force, le talent de Delcassé est d’avoir remplacé le « ou bien » obligeant à un choix entre deux politiques par un « et », dispensant de choisir et surtout faisant gagner notre pays sur tous les tableaux.

Grâce à lui, nous nous sommes rapprochés de l’Angleterre et de la Russie, ce qui permet de prendre notre vieil adversaire germanique « en tenaille » et de l’isoler. Pour autant, nous avons eu aussi une politique coloniale très active, notamment vis à vis du riche royaume marocain qui voit progressivement son destin lié à la France.

Le beurre et l’argent du beurre ?

Pas tout à fait. Clemenceau dénonce cette oeuvre audacieuse de son rival. Pour lui, si les résultats diplomatiques paraissent incontestables, il regrette qu’ils n’aient été obtenus qu’au prix d’importants risques de conflits avec l’Allemagne (crise de Tanger en 1905) et que les alliances nouées avec la Russie et la Grande Bretagne ne conduisent guère à des bénéfices immédiats pour notre pays.

Il y a sans doute un peu de mauvaise foi dans ces critiques de Clemenceau : les défauts de ses amis l’amusent, les qualités de ses ennemis l’agacent … souverainement.

Pour autant, il est vrai que la France ne peut pratiquer une politique « du bord du gouffre » sans avoir les moyens, principalement militaires et économiques, de résister à une éventuelle agression. Or, pour le moment, l’économie du pays du Kaïser, la puissance de son armée, nous incitent à la prudence.

Ainsi, au delà du conflit humain entre Delcassé et Clemenceau, se figent deux conceptions de la conduite des affaires du pays. Notre régime parlementaire que l’on dit « débile », a fait alterner les deux. Nous avons d’abord décuplé notre grandeur nationale de 1898 à 1905 …. et Clemenceau nous évite maintenant d’en payer le prix fort, par une politique conciliante vis à vis des différentes puissances.

10 mars 1908 : Il faut des patrons exemplaires

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Statue d’Eugène Schneider, fondateur de la dynastie du même nom, grand-père d’Eugène II Schneider, dirigeant actuel de la prestigieuse société du Creusot

G. Clemenceau a tenu à le recevoir lui-même. Eugène Schneider, ou plus exactement « Eugène II Schneider », héritier d’une dynastie prestigieuse de patrons du Creusot.

L’homme a du charisme, des convictions. Il fait de la politique et a été élu député. Le Creusot reste pour lui un champ d’expérimentation industriel et social.

D’une main, il lance la production de machines électriques, de turbines pour les navires, de locomotives et même de sous-marins.

De l’autre, il se préoccupe du sort de ses employés et fait émerger des caisses et maisons de retraites, des crèches et écoles ménagères, des parcs de loisirs agrémentant des cités ouvrières modèles.

« Les patrons doivent être exemplaires. Nous avons des devoirs plus que des droits. Ne l’oublions pas, l’opinion publique nous regarde.  » lance-t-il d’un ton pénétré de grandeur et de bonté.

Il insiste sur la nécessité de recruter les ingénieurs aux meilleurs écoles : Polytechnique, Centrale, le Génie Maritime ou les Mines. Cet apport d’intelligence tire vers le haut ses usines qui deviennent très profitables et exportent (marine américaine …) . Les bénéfices sont intégralement réinvestis dans le développement de nouveaux procédés ou l’amélioration du sort des salariés.

Les associés de la société en commandite (Schneider se méfie des capitaux des banques et ne souhaite pas transformer son entreprise en société par actions) soutiennent sur la durée les lourds investissements nécessaires pour rester à la pointe de la technique.

J’arrête là cette description.

A écouter Eugène Schneider, nous pourrions nous croire dans un monde idéal. Des bons patrons, des ouvriers bien traités, leurs enfants promis à un bel avenir …

La réalité reste plus nuancée. Il y a un peu moins de dix ans, en 1899, des grandes grèves ont éclatées au Creusot. Les salariés réclamaient des syndicats, de meilleurs salaires et une plus grande liberté politique.

La direction a répondu par la mise en place de délégués d’atelier mais n’a pas souhaité voir s’implanter des syndicats nationaux comme la CGT. Au Creusot, les ouvriers sont priés de s’affilier à un syndicat « jaune ».

Dans cet endroit de France, on est élevé Schneider (crèches et écoles patronales), on mange Schneider (la firme soutient les jardins ouvriers), on travaille pour Schneider, on se syndique Schneider, on achète Schneider (dans les coopératives locales soutenues par la Société), on part avec une retraite Schneider.

Un patronat exemplaire, je vous dis.

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