19 février 1908 : Garnier, le bonheur est dans le béton armé

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Tony Garnier, dessin pour une cité-jardin

Dans le cadre de mes fonctions, j’ai des rendez-vous avec beaucoup de gens avec pour mission de leur donner l’impression qu’ils ont été reçus par « quelqu’un de très important qui va confier au Président du Conseil, sur-le-champ, ce qu’il a entendu » . Mes interlocuteurs doivent croire que Clemenceau tenaient à les recevoir personnellement ; mais … voilà … un contretemps de dernière minute ….

Cela donne des entretiens amusants, passionnants ou pathétiques.

Aujourd’hui, nous étions dans le registre de l’amusant.

Tony Garnier. Son nom ne me disait rien et je savais juste qu’il venait d’être embauché comme architecte par la Ville de Lyon.

Il souhaitait être reçu  » au plus haut niveau  » . Un peu déçu au début que le plus haut niveau s’arrête à ma modeste personne, il a rapidement oublié qu’il n’avait pas un ministre face à lui, emporté qu’il était par sa passion pour l’architecture et ses projets de cités futuristes.

Et bien, notre Tony Garnier, il va nous changer notre société ! Fini les commissariats, les églises, les prisons ou les casernes … Dans les villes du demain qu’il imagine, l’Homme sera naturellement bon et pourra aller jusqu’au bout de sa personnalité, sans contraintes.

Les lieux de travail resteront soigneusement séparés des habitations. Celles-ci seront bordées d’arbres, d’espaces verdoyants et de vastes stades pour des sports pratiqués par tous.

Les véhicules circuleront sur des voies les séparant soigneusement des piétons, le cas échéant dans des souterrains. Des aéroplanes vont envahir les airs et permettront à chaque homme de rejoindre les autres dans des délais records.

Chaque citoyen pourra retrouver ses semblables au centre municipal où se prendront les décisions collectives comme dans une agora.

Le tout utilisera le béton armé qui permet des lignes pures et audacieuses pour chaque bâtiment.

Le calendrier sera rythmé par des fêtes et des cérémonies populaires dont les défilés franchiront les entrées monumentales de stades  où des spectateurs joyeux célébreront une société réconciliée avec le bonheur.

Ah, ce Tony Garnier ! Je l’ai écouté jusqu’au bout. Sa fraîcheur m’a fait du bien. Cela change des attaques mesquines entre administrations ou des interpellations de parlementaires jaloux et ennemis du Patron.

Paix, sérénité et béton armé. Merci Monsieur Garnier !

17 février 1908 : Neuilly, ville de combats acharnés ?

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Barricade d’insurgés de la Commune

Visite chez des amis, à Neuilly-sur-Seine, en cette fin de semaine (les milieux parisiens à la mode commencent à employer une horrible expression anglaise :  » week-end  » ) .

Neuilly : personne n’a oublié les combats terribles de 1871 au moment où des fédérés de la Commune se sont retranchés dans des maisons de la ville et ont résisté pendant plus d’un mois et demi à des bombardements intensifs.

Les Versaillais avaient dirigé leurs puissants canons du Mont Valérien vers les quartiers abritants les communards. Plus de cinq cents maisons ont été détruites avant que les quelques fédérés survivants ne quittent les lieux.

Lorsque l’on se promène dans cette ville aujourd’hui, au milieu des hôtels particuliers et des quartiers résidentiels aisés, on peine à imaginer ces combats d’il y a quarante ans.

Communards prisonniers des troupes versaillaises

Neuilly, il y a deux ans, le 12 novembre 1906, c’est aussi le premier vol du brésilien Santos Dumont à Bagatelle, propriété de la Ville. Son biplan  » 14 bis  » s’est élancé pour un vol homologué – de 220 mètres au dessus de l’herbe – devant des centaines de spectateurs enthousiastes.

Te000002.jpg Alberto Santos-Dumont

Ces combats de 1871 et ce vol de 1906 font dire à mon ami neuilléen qui voit, sans doute un peu vite, des symboles partout :

 » Il faut se méfier du calme apparent de Neuilly. Elle peut être, un jour, une sombre ville d’affrontements terribles et un autre jour, une cité radieuse d’où l’on prend son envol majestueux pour un grand destin.  »

Pour l’agacer un peu, en Parisien moqueur, je lui réponds en mobilisant quelques connaissances éthymologiques acquises de fraîche date dans un dictionnaire :

 » Mais Neuilly ne tire-t-elle pas son nom de  » lun  » qui signifie  » forêt  » et de « noue  » que l’on peut traduire par …  » marécage  » ? « .

15 février 1908 : Retrouver une ambition sociale, c’est possible.

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 » C’est un sceptique, presque un cynique mais il est passé par le socialisme et il lui en restera toujours quelque chose » .

Qui parle ? Blum, le jeune fonctionnaire prometteur avec lequel je déjeune parfois quand je passe au Conseil d’état.

De qui parle-t-il ? Aristide Briand, le nouveau Garde des Sceaux.

 A. Briand

Le Patron est impressionné. En quelques semaines, cet homme madré a pris des dispositions qui vont réellement dans le bon sens.

Les ouvriers ne pouvaient être membres de jurys d’assises. Disposition choquante qui en disait long sur la conception qu’avait notre République des classes populaires. Grâce à une simple circulaire, le ministre de la justice autorise ces salariés à être jurés et donc devenir des citoyens à part entière. Dans le texte qu’il vient de signer, il prévoit que les ouvriers ne pourront être licenciés pendant qu’ils occupent cette fonction dans l’appareil judiciaire. Il revalorise les indemnités des jurés afin que les ouvriers puissent être retenus sur les listes sans être pénalisés au niveau de leurs ressources.

Le recrutement des magistrats est démocratisé par une autre mesure simple : les juges suppléants sont à présent rémunérés, ce qui élargit leur recrutement en dehors de la bourgeoisie aisée et rentière.

Les personnes injustement emprisonnées sont maintenant indemnisées…

Et j’en oublie.

Les mesures pleuvent. Pour les femmes divorcées, pour les faillis non frauduleux, pour les saisis sur salaires … Briand écoute, agit, tranche vite, fait bouger le droit.

Grâce à ce ministre inventif et volontaire, le gouvernement peut garder une ambition sociale. Mon Patron devrait s’inspirer de cet exemple, lui qui a un peu trop tendance à se contenter d’envoyer la troupe en cas de grève ou de manifestation.

14 février 1908 : Où sont les dreyfusards de la première heure ?

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Auguste Scheurer-Kestner et Dreyfus réintégré dans l’armée

Dans les jardins du Luxembourg, inauguration d’un monument en hommage à Scheurer-Kestner, l’ancien vice-président du Sénat qui a soutenu Alfred Dreyfus dès le début de l’Affaire.

En 1897, il en fallait de la clairvoyance pour se ranger parmi les défenseurs de cet innocent !

A travers ce que disait la presse, les fausses preuves réunies par certains militaires, les mouvements d’une partie de l’opinion publique volontiers antisémite, il n’était guère évident d’entendre et de comprendre ceux qui restaient persuadés de l’innocence de Dreyfus.

Scheurer-Kestner fait parti de ceux qui ont convaincu mon Patron de basculer, à temps, du bon côté. Par son prestige d’homme politique haut placé, il a donné plus de crédibilité aux thèses de la défense.

Je ne peux oublier cette triste affaire. Je n’ai pas le souvenir exact du moment à partir duquel j’ai douté de la culpabilité de cet officier mais je suis sûr que c’est bien tard. Quant à la date où j’ai agi effectivement pour sa réhabilitation, elle est encore plus tardive. Comme beaucoup, j’ai un peu honte. Il m’a paru longtemps impensable que les états-majors, les tribunaux militaires, les plus hauts magistrats de France, la grande presse et une majorité des hommes politiques puissent se tromper ou osent mentir.

Pire, je ne suis pas sûr que la thèse selon laquelle il ne fallait à aucun prix désavouer l’armée et les institutions, quitte à faire payer un innocent, n’ait pas eu prise sur moi.

Et puis, dans beaucoup de milieux, s’afficher dreyfusard était mal vu. Alors, même si l’on doutait, on se taisait.

L’hommage d’aujourd’hui rendu à Scheurer-Kestner est l’occasion de réfléchir à tout cela, de remettre certaines valeurs à leur place. Oui, la vie et le respect d’un seul homme doit passer au dessus des certitudes de toute une Institution. Oui, il faut s’opposer au mensonge d’Etat.

Scheurer-Kestner est mort d’un cancer avant la révision du procès et la réhabilitation définitive de Dreyfus. Il nous laisse avec nos remords et nous nous pressons autour de son monument, en foule dérisoire, pressée d’oublier qui pensait quoi, qui faisait quoi, il y a dix ans.

13 février 1908 :  » La Guerre des Mondes « , un avertissement pour tous !

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Les invincibles tripodes de la Guerre des Mondes

Et si l’Humanité disparaissait ?

H. G. Wells pose crûment la question. Les Martiens arrivent de leur planète rouge. Equipés de véhicules indestructibles – les tripodes – et d’une arme terrifiante – les rayons ardents -, ils mettent à genoux l’espèce humaine en un temps record.

Ils agissent froidement, sans aucune pitié. Les morts dans nos rangs se comptent par milliers. Rien n’arrête leur progression inexorable et le héros qui raconte l’histoire, cherche son épouse dans les ruines fumantes des villes anglaises disparues.

Les hommes sont finalement sauvés par une épidémie qui se répand chez les Martiens au système immunitaire trop faible pour résister aux bactéries terrestres.

Dans  » La Guerre des Mondes » , on trouve un concentré des préoccupations de notre époque.

Wells s’appuie avec talent sur les données les plus récentes de la science et rend ainsi son récit crédible. Les rayons ardents s’inspirent des rayons X découverts par le prix Nobel de physique Wilhelm Röntgen il y a un peu plus d’une dizaine d’années.

Une des premières radiographies prise par Wilhelm Röntgen.

La première radio aux rayons X de W. Röntgen (c’est la main de sa femme !)

Les bactéries ont, elles, été popularisées par des travaux comme ceux de Pasteur.

On peut voir un parallélisme entre la colonisation brutale de l’Humanité par les Martiens et la constitution des empires coloniaux anglais ou français. H.G. Wells s’affirme « socialiste » et un tel rapprochement correspond bien avec ses convictions politiques affichées.

Mais l’essentiel de ce livre qui me touche, est-il là ?

 » La Guerre des Mondes  » n’est-il pas plutôt un formidable avertissement pour les hommes de bonne volonté ?

Toute personne qui a accès aux recherches actuelles sur les armements (artillerie, automobiles avec armes à feu, gaz neutralisants, bombes diverses, mines …), se doute qu’un conflit entre nations européennes aurait un caractère épouvantable. Les soldats seraient broyés par des forces mécaniques ne ressemblant à rien de connu en Europe jusqu’alors.

Seule la Guerre de Sécession a pu donner un aperçu de ce qui pourrait survenir en cas de conflit européen. Les analyses des Etats majors sur cette question sont sans appel. Une prochaine guerre entraînera, comme dans le livre de Wells, des milliers de morts en très peu de temps. Les soldats devront faire face à une réalité encore plus éprouvante que celle de la guerre de 70, où les troupes françaises ont été écrasées trop vite pour que l’on puisse se rendre compte des réalités d’un conflit long avec des armées équipées par l’industrie.

Au delà d’une alerte sur la guerre, Wells attire notre attention sur les risques d’une conjonction possible, si nous n’y prenons garde, entre une intelligence supérieure, une industrie puissante et un mépris absolu pour la dignité humaine. Il a raison, cela causerait sans doute notre perte à tous.

Cela ne peut que nous motiver à préserver la Paix entre les nations européennes.

H G Wells pre 1922.jpg H. G. Wells

12 février 1908 : Une République à bout de souffle ?

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Le Sénat, 1908

Il y a des moments où le découragement peut guetter. Certes, nous avons la chance de vivre dans une démocratie conquise pied à pied après le second Empire et la Commune, après un XIXème siècle où les révolutions conduisaient à des régimes autoritaires.

Pour autant, les collaborateurs de ministres comme moi peuvent légitimement s’impatienter devant les réformes qui n’aboutissent pas ou qui ne voient le jour qu’après des années et des années de débats parlementaires.

Penser qu’il a fallu près de quinze ans d’efforts pour valider le texte qui autorise la femme mariée à disposer librement de son salaire (loi du 13 juillet 1907) !

Et quelle succession d’obstacles il a fallu franchir pour que les salariés puissent tous profiter d’un repos hebdomadaire (loi du 13 juillet 1906 ) !

Combien de temps faudra-t-il au Parlement pour voter la loi sur les retraites ouvrières ? Je frémis quand je découvre que … même la CGT s’y oppose. Elle parle de « retraite pour les morts » : en raison de leurs conditions de travail pénibles, « les ouvriers meurent avant d’avoir pu profiter de cette retraite et donc engraissent l’Etat-voleur « , faut-il lire, en gardant son calme, dans la presse de ce syndicat.

L’impôt sur le revenu verra-t-il le jour avant que M. Caillaux, son ardent défenseur, ne meure de vieillesse ou de découragement ?

Le Sénat bloque tout. Ses membres se méfient de toute loi sociale forcément « coûteuse et inapplicable par les patrons ». Les conservateurs de tout poil proposent, par exemple, un « renvoi en Commission » qui constitue un moyen assez sûr d’enterrer un projet pendant un temps certain.

La Chambre ne peut pas faire passer tous les projets dans les lois de finances (que le Sénat ne peut contrer) et le gouvernement n’a pas toujours la force ou le courage, de faire pression sur les parlementaires récalcitrants.

République sclérosée, partis usés, discours politiques mille fois entendus …

Il paraît que la généralisation du tutoiement à la Chambre est un signe de dynamisme. C’est bien le seul !

11 février 1908 :  » Venez nous rejoindre à Giverny ! « 

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C. Monet « les Nymphéas »

Une surprise, une joie, un privilège.

Comme chaque vendredi soir, je devais porter les dossiers importants du moment à Georges Clemenceau, chez lui, au 8 rue Franklin.

Contrairement à son habitude, il était absent et m’avait laissé ce billet avec ces quelques mots :  » vous qui aimez la peinture, rejoignez-nous, Monet et moi, à Giverny. Vous y êtes attendu … avec les dossiers !  »

Surprise : le chef de cabinet Roth ne m’avait pas prévenu de ce changement de programme. Etait-il lui-même informé ?

Joie : j’adore Claude Monet. Ses toiles me détendent. Elles représentent un France éternelle à laquelle rien ne semble pouvoir arriver. La nature y est riante, paisible et se tient à l’écart des troubles du monde actuel.

Privilège : je ne pensais pas être invité chez le peintre même si, à la demande de mon Patron, j’avais eu l’occasion d’effectuer quelques études juridiques afin de faciliter ses demandes en Mairie. Il avait souhaité pouvoir capter les eaux de l’Epte, la rivière affluent de la Seine qui passait à côté de sa propriété et les habitants de Giverny n’étaient pas, à l’époque, d’accord. Est-ce cette analyse de jurisprudence – pourtant un peu bâclée – qui me valait cet honneur de rejoindre l’ami de longue date du Président du Conseil ?

J’ai rassemblé rapidement quelques affaires et j’ai couru jusqu’à la gare Saint Lazare pour attraper le dernier train du soir pour Vernon.

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 « …j’attrapais le dernier train du soir pour Vernon à la gare Saint Lazare … »

« La Gare Saint Lazare à Paris, Arrivée d’un Train » par C. Monet

 A mon arrivée à Vernon, deux gendarmes m’attendaient pour me conduire à la propriété de Giverny. Une belle bâtisse aux murs roses allait abriter ma merveilleuse fin de semaine.

L’accueil a été chaleureux. Les domestiques étaient aux petits soins pour « monsieur le fonctionnaire », comme ils disaient. Mon Patron a posé dans un coin, sans les ouvrir, les dossiers en me confiant avec un sourire :  » j’espérais secrètement que vous alliez les oublier ou les perdre en route ! » . Il a préféré passer une bonne partie de son samedi et dimanche, à observer avec soin le nouvel arrivage de fleurs rares venant du Japon envoyées par l’intermédiaire de Tadamasa Hayashi, le marchand et collectionneur nippon installé à Paris.

Quant à Monet, il effectue depuis un certain temps des recherches à partir des nymphéas de sa propriété. En visitant son atelier, j’ai constaté que plusieurs toiles sur ce sujet étaient en route et l’on s’aperçoit que ce thème est source de variations infinies de couleurs, de lumières ou d’ombre.

Au cours de mes investigations, je me suis arrêté, songeur, devant ce tableau représentant la Seine à côté de Giverny :

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Quand on le regarde bien, il ne représente rien de bien défini. L’eau s’écoule sereinement et semble rejoindre paresseusement, langoureusement,  la verdure qui barre l’horizon. Les arbres caressent la surface d’une Seine étrangère à toute activité humaine. Le temps n’est plus rythmé que par les balancements lents d’une barque abandonnée que l’on devine au second plan.

  » Cette oeuvre que j’ai souhaitée garder, m’aide à passer l’hiver. L’observer comme vous le faites, me replace dans un ambiance de douce chaleur de milieu d’été. J’espère qu’elle vous fait oublier un peu Paris et ses encombrements ! » s’est exclamé Monet à mon intention.

Claude Monet C. Monet

Le dimanche soir est arrivé vite, si vite. Il a fallu reprendre le train et retrouver l’appartement parisien. Bergson a raison. Le temps et la durée ne sont qu’une affaire de sensation !

9 février 1908 : Fallières, les vertus d’un Président  » plan-plan « 

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A. Fallières, notre Président depuis le 18 janvier 1906

Notre Président de la République, c’est « Moussou Fallières », le surnom qui colle à la peau de cet Agenais, amoureux de la bonne chère et de son petit vin du Loupillon.

Armand Fallières reste un homme d’Etat effacé. Effectivement, par rapport à un Clemenceau, un Briand, un Jaurès ou un Caillaux, il paraît en retrait.

Pourtant, c’est lui le maître des horloges. Au dessus des partis et de leurs querelles, au dessus des hommes politiques et de leurs luttes de pouvoirs quotidiennes, ce grand calme s’efforce de faire naître des gouvernements à la hauteur des enjeux du moment.

Dans un monde qui bouge beaucoup, il doit et sait être celui qui rassure. Sa parfaite maîtrise des dossiers en fait un interlocuteur de poids dans les négociations internationales. Son jugement sûr porté sur les hommes lui permet aussi de conseiller les chefs de gouvernement dans leurs choix de ministres.

Il est de ceux que l’on visite discrètement pour vérifier la validité de telle ou telle option stratégique. Sa connaissance sans pareil des moeurs parlementaires – il a longtemps été député puis Président du Sénat – le conduit à anticiper les comportements de la Chambre ou de la Haute assemblée et leurs votes futurs.

Il a des convictions. Son opposition à la peine de mort, contre l’avis d’une grande majorité de l’opinion publique, le fait gracier tous les condamnés à la peine capitale. Il endure stoïquement les critiques virulentes de la presse populaire … à chaque grâce prononcée.

Il a aussi su, en son temps, comme les autres parlementaires défendant Dreyfus, voter contre la loi de dessaisissement qui aboutissait à retirer à la Chambre criminelle de la Cour de cassation – favorable à la révision du procès – le soin d’examiner à nouveau « l’Affaire ».

En définitive, c’est un grand homme qui habite l’Elysée.

Les clichés – semblables à de belles photos de mode – publiées dans l’Illustration de janvier 1906 sur son épouse Jeanne Fallières née Bresson ; le fait que celle-ci étende son linge – paraît-il – dans les jardins du Palais présidentiel, peuvent faire sourire.

Mais doit-on juger notre Président en fonction de ce que l’on croit savoir de la Première dame de France ?

7 février 1908 : Le monde plus doux de Mucha

2008_0207_100130aa.1202372726.JPG Alphonse Mucha

Ses formes arrondies et fines, sa chevelure légèrement dénouée, son épaule et le haut de son dos dénudés, des traits réguliers, la femme de Mucha, s’éveille déjà fraîche, vit sa journée pleine d’éclats et rejoint heureuse le monde des songes.

Le peintre tchèque, longtemps la coqueluche du Tout Paris, nous plonge dans un monde merveilleux de douceur et de couleurs pastels. Le drapé des étoffes se décline en plis infinis soulignant la beauté du corps féminin. Les motifs floraux et les spirales enchâssent la belle qui s’endort dans un monde de quiétude retrouvée.

Les colonnes Morris ont longtemps exhibé les affiches de Mucha représentant Sarah Bernhardt pour la reprise de Gismonda de Victorien Sardou. L’actrice y était magnifiée, son âge effacé et son image ensorcelait les passants comme elle savait le faire sur scène.

Je fais partie de ceux qui, discrètement et nuitamment, ont découpé des affiches de Mucha collées sur des murs anonymes, pour, pieusement, conserver à domicile un souvenir de ces lithographies enchanteresses.

Une salle de bain accueille « L’Eveil du Matin » et dans notre chambre se font face  » La Rêverie du Soir » et « Le Repos de la Nuit ». Notre salon est égayé par « Les Heures du Jour ».

J’ai gardé aussi cette affiche d’il y a une dizaine d’années représentant Médée, jouée par Sarah Bernhardt au Théâtre de la Renaissance et mise en scène par Catulle Mendès. Je n’ai pas pu mettre sur un mur dans notre appartement cette représentation d’une scène tragique de la mythologie antique : Médée, qui aime Jason, tue leurs deux enfants en apprenant son infidélité.

Parfois je déroule à nouveau le document pour me rappeler cette pièce à succès et je croise à nouveau le regard égaré de cette mère qui a tout perdu, cette vision de cauchemar où l’on voit l’enfant sans vie gisant à terre et la dague encore ensanglantée, arme d’un crime inimaginable.

Notre « doux » Mucha sait transformer le lait … en sang.

6 février 1908 : Lyautey et Clemenceau, deux fauves magnifiques

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Hubert Lyautey et Georges Clemenceau

Les deux grands fauves se reniflent, se pèsent du regard, jaugent leurs forces respectives. Un combat éventuel serait mortel pour l’un d’entre eux, ils le savent. L’un est politique, il est au faîte du pouvoir mais peut être renversé demain par la Chambre. L’autre est général, autonome sur le terrain, il est pourtant à la merci des intrigues des ministères et des cabinets.

Leurs personnalités intriguent, fascinent, agacent. Clemenceau et Lyautey. Alliés aujourd’hui, ennemis demain ?

Le Président du Conseil m’a demandé de convoquer le général pour lui proposer de prendre les rênes au Maroc.

La région continue à nous inquiéter. Les incursions de tribus en Algérie restent fréquentes et les généraux en place (Drude, d’Amade) ne savent rétablir l’ordre qu’en envoyant des colonnes agissant de façon brutale au prix de pertes importantes.

La conversation entre le (fin) politique et le militaire (idéaliste) a été longue. Lyautey veut une vraie marge de manoeuvre pour pouvoir appliquer ce qu’il appelle « ses méthodes ». Il croit à la pacification du Maroc par des opérations militaires ciblées, accompagnées d’une véritable aide aux populations locales. Il demeure persuadé qu’il faut transformer les tribus marocaines en alliées, qu’il ne faut pas soumettre mais convaincre, qu’il ne faut tirer des coups de fusils que le plus rarement possible en privilégiant le dialogue.

Clemenceau se méfie d’un général qu’il sait intelligent mais dont il redoute ce qu’il considère comme de l’indiscipline.

Il me confie après l’entretien :

 » Lyautey ? je n’ai que lui sous la main. Les autres sont des brutes ou des crétins qui massacrent les populations ou font tuer leurs hommes pour rien.

Mais Lyautey m’énerve. On ne rentre pas dans l’armée pour faire de la politique mais pour obéir – j’insiste sur le mot – au politique. Avec des hommes comme lui, il faudrait que la France diffuse la Civilisation dans le monde entier … en oubliant que les Français se moquent de cette démarche de grandeur et attendent plutôt des réformes sociales ou le retour de l’Alsace Lorraine dans le giron de la République « .

Il me reste à convaincre le Patron que Lyautey constitue certainement notre meilleure carte au Maroc. Il a l’esprit pratique et il est franc. A ce niveau là de responsabilités dans la hiérarchie militaire, ce n’est pas si fréquent.

Les deux grands fauves vont devoir chasser un moment ensemble.

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