12 aout 1908 : Enfin un cambrioleur sympathique !

Maurice Leblanc

Un vrai délassement ces nouvelles du gentleman cambrioleur Arsène Lupin, parues dans la revue « Je Sais Tout » l’an dernier puis publiées cette année en petits livres pas chers.

L’auteur, Maurice Leblanc, nous emmène dans un monde gentiment « canaille » mais aussi élégant. On fréquente les riches et gens bien élevés, les châteaux et hôtels particuliers mais aussi, on vole, on pille, on trompe et on escroque.

Les voyous aux grands coeurs, menés par Lupin, côtoient et volent des bourgeois et aristocrates huppés mais pas toujours droits. Arsène Lupin redistribue les richesses vers les pauvres (en gardant les oeuvres d’art pour lui!), comme un Robin des Bois des temps modernes.

L’ambiance est à l’humour: La police se couvre souvent de ridicule, les puissants sont trompés et les petites gens sont protégées et vengées.

Le héros reste invincible. Supérieurement intelligent, rapide et souple comme un félin, il contourne ou franchit tous les obstacles, se tire des mauvais pas les plus invraisemblables. Insaisissable, mystérieux, parfois méconnaissable, il excite la curiosité du lecteur. Enveloppé de mystère, il donne envie de tourner les pages pour en savoir plus.

Passionné et séduit par les jolies femmes qui se pressent sur son passage, il s’affirme comme un personnage bien français. Sa force rassure, son humour détend, son élégance naturelle réduit son recours à la violence brute.

La fascination qu’il exerce sur le public, sur les lecteurs, montre que notre société a besoin de ce héros au final rassurant. Il dispense une justice plus équitable que celle des hommes, sans bouleversements sociaux, sans remise en cause trop forte de l’ordre établi.

Arsène Lupin, héros « radical socialiste » en quelque sorte?

11 aout 1908 : C’est le moment d’investir en Chine

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La Chine, un « gâteau » à se partager entre puissances européennes

Un fonctionnaire plein d’idées, un diplomate de talent, un nom célèbre et maintenant un prénom : Philippe Berthelot.

J’ai reçu, ce jour, le jeune sous directeur d’Asie au Quai d’Orsay, fils du scientifique et homme d’Etat Marcellin Berthelot, décédé l’an dernier.

Philippe Berthelot ne tient pas en place dans mon bureau. S’asseyant ou se levant brusquement, le regard fiévreux, son débit verbal accélère au fur et à mesure qu’il expose son (beau) projet. Passionné par la Chine, il souhaite que les pouvoirs publics français s’y organisent comme le font les Anglais.

Ceux-ci entretiennent là-bas trois entités liées entre elles : une banque d’affaire, un organisme de recherche de projets industriels et un groupement d’importation de matériel britannique.

Mon interlocuteur propose donc la création d’une banque franco-chinoise implantée à Pékin ou Shangaï, montée avec les capitaux de la Banque de l’Indochine.

 » Ce serait une banque idéale !  » ne cesse-t-il de marteler, le doigt levé comme un prêcheur.

Pour son projet destiné à favoriser le rayonnement français, il a besoin du soutien du Président du Conseil. Et pour cela, je suis chargé d’étudier sa demande et de proposer une décision à G. Clemenceau.

A priori, je n’aurais pas de raisons de m’opposer à la démarche si la Banque de l’Indochine acceptait d’apporter les capitaux voulus. Or, c’est là que le bas blesse. Cet établissement de financement de l’expansion coloniale, dominé par les grandes banques parisiennes, ne souhaite pas mettre un sou dans « l’aventure franco-chinoise ».

Depuis la révolte des boxers, matée en 1900 par une coalition armée européenne, le pays reste considéré par nos financiers comme peu sûr. Ces derniers investissent donc là bas à court terme, de façon spéculative -sur des projets allemands ou anglais – mais se méfient d’implantations industrielles françaises plus durables.

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Une compagnie de Boxers à Pékin. Cette société secrète chinoise est à l’origine d’une grande révolte contre les occidentaux en 1899 et 1900.

Philippe Berthelot ne comprend pas cette frilosité.

« Rendez-vous compte ! Toute l’Europe prend sa part de gâteau dans cet Empire chinois. Il y a là-bas plein de ressources minières, des voies de chemin de fer et même quelques premières usines. Le pays commence à se rénover sous l’impulsion de sa vieille impératrice Cixi. A la suite de la guerre russo-japonaise d’il y a deux ans qui s’est déroulée – humiliation suprême – sur leur territoire, les Chinois ont pris conscience qu’ils devaient faire des réformes. La cour mandchoue a aboli les concours traditionnels de recrutement des fonctionnaires au profit d’examens modernes. Le système d’éducation est repensé en profondeur. Les finances sont rééquilibrées et le système monétaire sera refondu.

Croyez-moi, c’est le bon moment pour investir en Chine. Ne laissons-pas les Allemands ou les Anglais, voire les Américains, y aller seuls. « 

C’est malheureusement ce qui risque de se passer.

Après que le jeune sous directeur du Quai ait quitté mon bureau, non sans avoir laissé un volumineux dossier sur son projet, j’ai abordé le sujet avec le President du conseil.

Celui-ci veut bien recevoir personnellement Philippe Berthelot (« s’il est aussi doué que son père, il a de l’avenir ce garçon ! ») pour parler… d’art chinois. Mais donner la caution de l’Etat pour des investissements d’ampleur dans ce pays, il n’en est pas question.

G. Clemenceau : « La France s’épuise dans ces aventures à l’autre bout du monde. Nous n’avons pas assez d’argent, de personnels, de compétences pour arroser toute la planète. L’énergie et le sang gaulois sont trop rares, gardons les pour l’Hexagone et les défis européens que nous avons à relever ».

Ainsi, la Chine s’éveille … mais sans nous.

10 et 11 aout 1908 : Comment éduquer nos enfants ?

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W-A Bouguereau « Enfant tressant une couronne »

Comment éduquer nos enfants ?

Chacun a une réponse et si nous voulons nous fâcher avec nos meilleurs amis, il suffit de dire que nous n’approuvons pas leurs méthodes.

Si la liberté est de mise dans le cercle familial, il faut bien en revanche arriver à une norme pour l’école de la République.

Lire, écrire, compter, aimer sa patrie. Il est bon que tous les petits Français apprennent ces savoirs essentiels. Depuis trente ans, les petits campagnards comme les enfants d’ouvriers sont tirés de l’ignorance grâce à l’Ecole Publique, héritière de Jules Ferry.

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W-A Bouguereau « La Leçon Difficile »

Il est intéressant d’observer les nouvelles méthodes qui se mettent en place dans d’autres pays que le nôtre.

Un journaliste, correspondant à Rome, rencontré dans une soirée hier soir, me fait part des expériences lancées par Maria Montessori, dans un quartier populaire de la ville des Papes.

La  » Casa dei Bambini  » , accueille, depuis cette année, les rejetons des habitants du quartier pauvre San Lorenzo.

Dans cet endroit qui doit être pour les enfants un lieu de rêve, les petits êtres sont écoutés, observés et développent leurs connaissances à leur rythme.

Les parents sont les bienvenus. Ils aident l’institutrice à garantir une bonne hygiène des enfants.

Maria Montessori.jpg Maria Montessori

Je suis frappé par les différences entre cette méthode originale et ce que nous pratiquons dans nos écoles de la III ème république.

Les petits  » bambini  » ne sont ni punis ni battus quand ils ne comprennent pas. On ne les force pas à apprendre et les enseignants les entourent d’un grand respect.

Maria Montessori part du principe que l’enfant est  » fait pour apprendre « . Il suffit d’attendre le bon moment, celui où il est le plus réceptif.

Sa sensibilité propre ne le porte pas vers tous les types de savoirs au même moment. Il faut savoir patienter pour que chaque enfant puisse se tourner vers eux au moment où sa personnalité l’invite naturellement à le faire.

Arrivés à l’âge adulte, nous, Français, sommes nombreux à nous plaindre de la trop grande sévérité de certains maîtres pendant notre scolarité. Les coups de règle sur les doigts, les séances au coin avec un bonnet d’âne, en ont marqué plus d’un.

Pour autant, doit-on adopter les méthodes très (trop ?) souples de Maria Montessori ? N’est-ce pas passer d’un extrême à l’autre ?

En attendant de répondre à cette question, il est plaisant de savoir que Maria Montessori est … fille de militaire.

William-Adolphe Bouguereau (1825-1905) - A Calling (1896).jpg W-A Bouguereau « La Vocation »

8 et 9 aout 1908 : Apocalypse Congo

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Je viens de lire un texte terrible sur ce qui semble se passer dans le Congo dirigé par nos voisins belges :  » King Leopold’s Rule in Africa  » de E.D. Morel.

Ce que je lis me fait honte pour les hommes blancs colonisateurs que nous sommes.

Il est évoqué, dans ce pays sous gouvernement direct du Roi, un système très organisé de travail forcé permettant la production de l’ivoire et du caoutchouc.

Pour permettre le transfert de population vers les zones de production, sont pratiqués des déplacements massifs de familles entières entre provinces.

Des villages se vident de leurs habitants et d’autres connaissent le surpeuplement et la famine.

Victimes de mauvais traitements de la part de l’administration coloniale ( » la Force Publique » ), on ne compte plus les blessés ou les décès par épuisement.

L’opinion publique européenne commence à être sensibilisée sur cette situation. Des écrits de Mark Twain, de Arthur Conan Doyle viennent compléter le document de E.D. Morel.

Le Roi des Belges Léopold II oscille entre une reconnaissance sincère de la situation générant des mesures correctrices et la dénégation farouche.

Contrairement à certains officiels belges, je ne crois pas que tout ce qui s’écrit sur le Congo vient d’un complot britannique contre le Royaume de Belgique.

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Nous autres Français, devons rester modérés dans nos critiques. Les échos qui me parviennent sur les conditions de notre domination sur Brazzaville et le Congo français montrent que Paris ne semble guère plus humain que Bruxelles dans le traitement réservé aux ethnies locales.

Tout cela me fait penser à ce long récit, « Au Coeur Des Ténèbres », de Joseph Conrad. L’écrivain évoque ce jeune officier qui remonte un fleuve africain à la recherche d’un collecteur d’ivoire fascinant mais sombre, dont on est sans nouvelle : Kurtz.

Au fur et à mesure de son périple, l’officier, embauché par une compagnie commerciale belge, s’éloigne de toute civilisation et rencontre une humanité de plus en plus sauvage et primitive. Il s’enfonce au coeur de l’Afrique mystérieuse et découvre cette part obscure et cachée de l’homme.

Je me demande si la colonisation n’est pas un long voyage de tout l’Occident  » au coeur des ténèbres ». Expédition sans retour où nous risquons de perdre notre âme.

7 et 8 aout 1908 : Theodore Roosevelt et les parcs naturels

120°-Panorama, Half Dome, Yosemite National Park

Nouveau déjeuner avec le collègue qui a passé cinq ans à l’ambassade de France à Washington.

Il me raconte que le Président Theodore Roosevelt est un défenseur acharné des parcs naturels et de la faune.

A la suite des interventions de Gifford Pinchot, chef de la division des forêts au ministère de l’intérieur, ce ne sont pas moins de 159 étendues boisées qui ont été placées cette année sous la gestion du National Forest. Certains américains s’en amusent et caricaturent cette frénésie de protection des arbres par l’Etat Fédéral. Des dessins circulent dans la presse satirique montrant d’immenses forêts où chaque séquoia est protégé par un agent fédéral armé.

« Si nous n’avions pas créé un système de réserve, chaque acre de bois de l’Ouest serait aux mains d’un trust » s’est écrié, persuadé de son bon droit, le Président.

Plusieurs parcs naturels viennent aussi d’être transformés en parcs fédéraux. C’est le cas du magnifique Yosemite en Californie. Une ligne de chemin de fer vient d’y donner accès. Je rêve d’y aller un jour!

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Roosevelt avec le créateur de Yosemite National Park, John Muir

Le Président a même donné son surnom « Teddy » aux…ours en peluche .Tout cela à la suite d’une sympathique anecdote, rapportée par toute la presse américaine, sur le fait que le chef d’Etat, passionné de chasse, aurait refusé de tuer un vieil ours blessé qui ne pouvait se défendre. Depuis, les marchands de jouets font fortune en commercialisant des ours avec le nom de Teddy: Teddy’s Bear puis Teddy Bear.

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5 août 1908 : Un premier ministre qui sait s’imposer

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Herbert Henry Asquith tient bien en main son fougueux ministre du commerce W. Churchill

Un cabinet avec des personnalités de talent, reconnues ou prometteuses. Le gouvernement britannique, formé il y a déjà quelques semaines, fait envie. Il tranche avec notre Conseil des ministres français déjà usé jusqu’à la corde par deux années difficiles à la tête d’un pays remuant.

Outre-manche, les idées nouvelles ont la parole, portées par de jeunes ministres comme Loyd George et Winston Churchill.

A la tête de l’équipe de choc : Herbert Henry Asquith, Premier ministre de 56 ans. Expérience et force, autorité naturelle, pétri de culture classique. On remarque vite sa volonté d’en découdre avec tout ce que la vieille Angleterre compte d’institutions surannées. Surnommé « The Sledgehammer » (le marteau de forgeron), on sent qu’il brûle de taper fort sur la très conservatrice Chambre des Lords. C’est un libéral au sens anglo-saxon du terme : liberté pour le commerce, protection sociale – et donc liberté – pour les plus faibles que sont les ouvriers.

Dans ses projets sociaux, il pourra naturellement compter sur Loyd George le plébéen. Fils de cordonnier, autodidacte, le Chancellor (ministre des finances) a une revanche à prendre sur la vie, quelque chose à prouver. Il veut déclarer la guerre à l’indigence et assurer une pension pour les plus âgés.

En face, un patricien : Winston Churchill. L’homme né avec une cuillère en argent dans la bouche, accède à trente-trois ans au poste de président du Board of Trade (ministre du commerce et de l’industrie). Lui aussi veut s’occuper des pauvres et pense – sérieusement – que la providence l’a désigné pour veiller sur eux.

Asquith, Loyd George et Churchill sont tous les trois des orateurs hors pair. Avec des discours enflammés, ils séduisent une opinion anglaise qui a fini par se lasser d’une révolution industrielle qui laisse beaucoup de monde sur le bord de la route.

Le défi à relever pour Asquith est passionnant : comment secouer un pays menacé par l’immobilisme des riches conservateurs tout en éloignant le danger permanent d’une subversion ouvrière violente ?

Faire des réformes sociales crédibles pour tuer le socialisme… en douceur. Voilà ce que les ministres français peinent à faire, fragilisés par une Chambre prête à les renverser à tout moment et affaiblis par une pensée « radicale » à bout de souffle.

Ne rêvons pas sur « l’exemple britannique ». Il faudra que les ministres, là-bas aussi, passent des discours aux actes.

Asquith a eu une conversation -en anglais – avec G. Clemenceau. Ce dernier l’interrogeait sur ses deux ministres si prometteurs que sont Loyd George et Churchill.

– Vous pensez qu’ils sauront faire évoluer votre pays et accomplir de grandes réformes ?

– Pour l’instant, mon cher Georges, je vois plus leur sens de l’intrigue et de la manoeuvre.

– Ils ne sont donc pas comme les dépeint la presse admirative ? Ils n’ont pas d’idéaux chevillés au corps ?

– Pensez donc ! Loyd George est sans principe et Churchill sans conviction ! « 

3 et 4 août 1908 : Eviter à tout prix l’explosion sociale

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Manifestations de Draveil et Vigneux, arrestation des chefs de la CGT : après la répression, le gouvernement cherche l’apaisement.

L’appel à la grève générale lancé par la CGT à partir d’aujourd’hui est un échec. Les dirigeants de ce syndicat sont sous les verrous, arrêtés hier pendant une réunion du comité confédéral.

Les ouvriers des sablières à Draveil, Vigneux et Villeneuve-Saint-Georges, lassés par leur long conflit, épuisés par un rapport de force qui tourne en leur défaveur, ne demandent aussi qu’à reprendre le travail.

Victoire des patrons, succès de la ligne ferme du gouvernement ?

Pas vraiment.

L’opinion publique, la presse et de nombreux députés restent très réservés par rapport à l’option répressive choisie par le Président du Conseil. Le triste sort des carriers au métier si ingrat et aux salaires si bas, ne laisse pas indifférent. Il apparaît légitime à beaucoup que la sortie de grève se traduise par, au moins, quelques avancées sociales en leur faveur.

Les chefs cégétistes arrêtés, aidés par quelques avocats idéalistes, commencent à réunir des preuves de leur innocence par rapport aux violences contre les forces de l’ordre survenues ces derniers jours à Draveil et Vigneux. En lisant les journaux, on sent que Griffuelhes, Yvetot et Pouget (pour ne citer que les plus connus) ne vont pas tarder à être transformés en martyrs.

Après avoir été ferme, le gouvernement doit donc faire des gestes d’apaisement, sous peine de perdre rapidement tout soutien.

Viviani, ministre du travail, convoque la fédération du bâtiment. Il lui demande de faire pression sur les patrons des sablières pour qu’ils annoncent des mesures permettant la reprise du travail des ouvriers. Le gouvernement indique, d’emblée, que l’augmentation de 5 centimes l’heure travaillée, la limitation de la journée du travail à 10 heures et la suppression des débits de vins des compagnies dont la fréquentation était devenue, dans les faits, obligatoire, constitueraient une avancée positive.

Pour ma part, j’accompagne Briand, garde des sceaux, qui fait jouer ses relations avec l’état major de la CGT, pour convaincre ce syndicat d’adopter une ligne plus modérée. Plusieurs rendez-vous sont fixés avec Jean Latapie, responsable de la fédération de la métallurgie, que le gouvernement a décidé de laisser en liberté. Ce dernier doit nous aider à trouver un compromis permettant à tous les protagonistes de sortir de la crise la tête haute.

Première avancée : les manifestations de soutien aux leaders cégétistes incarcérés, prévues au départ dans toutes les grandes villes de France, sont déprogrammées par la CGT, spontanément, à chaque fois qu’un préfet indique qu’elle risque de tourner à l’émeute.

Deuxième geste, en retour : j’ai une rencontre discrète avec le juge d’instruction saisi du dossier des chefs syndicaux venant d’être arrêtés. Je lui indique que le gouvernement donnera des instructions très modérées au parquet et que la police ne mettra pas beaucoup de zèle à réunir des preuves de la culpabilité de Griffuelhes, Yvetot et Pouget . Le magistrat, qui n’est pas né de la dernière pluie et sait comprendre les enjeux politiques, me répond : « Monsieur le conseiller, j’ai parfaitement compris votre message. Transmettez au gouvernement que je veillerai à informer le parquet de mes intentions. Dans cette affaire délicate, la chancellerie peut me faire confiance pour ne pas jeter de l’huile sur le feu. »

Clemenceau, de son côté, réunit les principaux ténors du parti radical et indique que le gouvernement n’a pas l’intention d’aller plus loin dans la répression. Notamment, il fait part de son opposition à l’option proposée par certains membres de la majorité de dissoudre la CGT.

Allons-nous vers l’apaisement ?

Nous sommes assis sur un baril de poudre. Tout geste maladroit peut entraîner l’explosion. J’ai pour autant l’impression, aujourd’hui, que chacun s’efforce de ne surtout pas commettre ce fameux geste maladroit qui ne ferait que des perdants. A la CGT, à la Chambre comme au gouvernement, la raison semble l’emporter. Pourvu que cela dure.

1er et 2 août 1908 : Syndicats et gouvernement : le torchon brûle

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Décision terrible du gouvernement : Victor Griffuelhes, Georges Yvetot et Emile Pouget, dirigeants de la CGT, ont été arrêtés aujourd’hui par les hommes de la préfecture de police.

Depuis le 2 mai dernier, la grève des carriers s’est poursuivie sur les communes de Villeneuve-Saint-Georges, Vigneux et Draveil. Mouvement social dur, on le sait, qui a fait déjà des morts.

27 juillet : une importante manifestation a lieu à Vigneux à la suite de l’arrêt des poursuites disciplinaires contre les gendarmes qui avaient tiré sur les grévistes début juin.

Le gouvernement envoie, une fois de plus, les cuirassiers et les dragons pour ramener le calme. A la suite de sabotages, les forces de l’ordre arrêtent cinq manifestants dont deux dirigeants syndicaux de la fédération du bâtiment, affiliée à la CGT.

30 juillet : foule trop agitée, soldats pas encore assez nombreux ? Cette fois-ci, l’affrontement dégénère complètement. Des barricades sont élevées dans Villeneuve-Saint-Georges. Les militaires mettent pied à terre et sortent leurs sabres. Ils reçoivent bientôt la consigne de charger. On relève immédiatement de nombreuses et horribles blessures chez les ouvriers.

Le sang qui commence à couler excite encore un peu plus les carriers et leurs soutiens syndicaux. L’irréparable commence. Des armes sont distribuées et des coups de feu claquent en direction des cuirassiers. Ces derniers ripostent et plusieurs salves entraînent le décès de quatre manifestants et plusieurs centaines de blessés.

Réunion de crise dans le bureau de G. Clemenceau aujourd’hui.

Le garde des sceaux Aristide Briand, réputé pour son sens du dialogue et ses bonnes relations avec la CGT, est rentré précipitamment de ses vacances en Bretagne. Il incarne la ligne « douce » dans le dialogue qui commence.

Il est rapidement mis en minorité. Le ministre de la Guerre Picquart qui déplore de nombreux blessés parmi ses gendarmes et ses dragons, plaide pour la fermeté. Il est rejoint par Caillaux (ministre des finances). Viviani, ministre du travail, se tait.

Clemenceau prononce des mots durs contre les leaders syndicaux et la CGT.

 » Il faut en finir, frapper à la tête. La situation à Draveil et Vigneux ne peut plus durer. Si nous ne sommes pas extrêmement fermes, le mouvement risque de s’étendre et dégénérer en grève générale. Le comité confédéral de la CGT veut ma perte. Tous mes informateurs me le rapportent. Il faut donc le décapiter avant qu’il ne puisse agir. Le gouvernement doit montrer qu’il ne reculera pas. Les frontières de la légalité sont franchies depuis longtemps par les chefs syndicaux. Nous avons aujourd’hui tous les arguments juridiques nécessaires pour procéder aux arrestations auxquelles je pense depuis longtemps.  »

Le débat porte ensuite sur les noms des personnes à incarcérer.

Victor Griffuelhes, secrétaire général de la CGT ? « Oui, il doit être neutralisé  » lâchent tous les participants à la réunion.

Georges Yvetot et Emile Pouget, autres dirigeants cégétistes, l’accompagneront en prison.

Briand, abasourdi par la gravité des décisions qui viennent de se prendre, se cabre soudain :  » Laissez au moins Latapie, secrétaire de la fédération de la métallurgie, en liberté ! Sinon, nous n’aurons plus aucun interlocuteur modéré pour dialoguer !  » Le garde des sceaux est blême. Clemenceau sent qu’il ne peut aller plus loin et fait confiance à Briand. Latapie sera épargné et je suis chargé de rentrer en contact avec lui pour examiner les voies d’un règlement de la situation.

La réunion est terminée. Les commissions rogatoires sont signées et le préfet de police réunit ses hommes pour organiser les arrestations.

Dans la foule parisienne, par le bouche à oreille,  circule alors ce jeu de mot : « Clemenceau engeôleur, Clemenceau engeôleur… « 

29 juillet 1908 : Les vacances du Président

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Carlsbad, station balnéaire cosmopolite de Bohême, en 1908

Vacances du Président du Conseil ? Travail des collaborateurs ! Comme chaque été, G. Clemenceau commence à préparer ses valises pour son séjour en août à Carlsbad, ville de Bohême, station thermale située en territoire autrichien.

Le départ du chef du gouvernement se prépare minutieusement. Outre les réservations pour le long trajet en Orient Express, il faut vérifier une dernière fois que la villa Helenhof, maison meublée dominant la ville, pourra accueillir dans de bonnes conditions l’homme d’Etat et sa suite (un secrétaire, un valet et les hommes de la sûreté). Le funiculaire reliant le bourg à la résidence sera-t-il là, prêt à partir, au moment où Clemenceau – qui déteste attendre – arrivera avec ses lourdes malles ?

Carlsbad. Petite bourgade faussement tranquille, séjour pas aussi privé que l’on pourrait croire.

En fait, se croise à Carlsbad tout un monde de diplomates, de banquiers, de journalistes et de ministres des différents pays d’Europe. C’est dans toutes les langues mais surtout en français – langue internationale – que les curistes, enroulés dans leurs longues serviettes blanches, s’échangent des nouvelles du monde qui va. De façon décontractée, on parle affaire ou on prépare telle rencontre diplomatique de l’automne. Sans façon, les Allemands échangent avec les Français ou les Anglais ; les Russes ou les Serbes plaisantent avec les riches Autrichiens ; quant aux Américains, ils tentent de comprendre cette vieille Europe compliquée.

Clemenceau se lèvera comme d’habitude vers quatre, cinq heures du matin. A la fraîche, emmitouflé dans un vieux manteau, il écrira pendant deux ou trois bonnes heures. Au mieux, ce seront quelques pages d’un éventuel roman ; au pire, il trempera sa plume dans le vinaigre et produira des mots aigres-doux et insatisfaits pour des conseillers comme moi. Puis il lira son abondant courrier et déjeunera avant sa séance de gymnastique dont l’intensité provoque l’admiration de la presse populaire.

Je prépare un dossier spécial pour la rencontre inévitable que mon Patron aura avec un autre habitué des lieux : Edouard VII. Il faut donner à G. Clemenceau les éléments pour convaincre le roi d’Angleterre de faire augmenter les moyens beaucoup trop faibles de l’armée de terre britannique. Je dois tenir compte que les documents transmis seront peut-être consultés à table… ou peu après un bain de vapeur. Il n’est donc pas question de transmettre une pièce essentielle et originale. Les secrétaires du ministère, sous ma dictée, s’attachent donc à tout recopier en urgence.

Les principaux collaborateurs feront l’aller retour avec Carlsbad pour assurer le lien quotidien entre le Président du Conseil et les ministères. Le dévoué directeur de cabinet Winter, l’homme de confiance et sous préfet Roth, ont déjà pris leurs billets. Les valises de documents devront transiter avec des scellés et ne pas quitter leurs propriétaires. Les services secrets allemands rôdent et restent à l’affût, prêts à exploiter toute négligence de notre part.

Le gouvernement se prépare ainsi à être dirigé depuis l’Autriche Hongrie, par un homme en vacances mais finalement aussi actif que s’il était dans son bureau parisien !

28 juillet 1908 :  » Tu seras Président des Etats-Unis ! « 

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Elections américaines de 1908 : Helen Herron Taft, épouse du candidat républicain à la Maison blanche, William Howard Taft.

Elle ne mâche pas ses mots, sa volonté est de fer. Elle cesse de répéter ses désirs… uniquement lorsqu’ils ont été satisfaits. Helen Herron Taft : épouse de William Howard Taft, vraisemblablement le prochain candidat républicain à la Maison Blanche.

Le « pauvre » William Taft n’a qu’à bien se tenir. Devient-il avocat au barreau de l’Ohio, en 1880, à 23 ans à peine ?  » Ce n’est pas suffisant  » insiste la belle Helen  » tu dois viser une carrière de juriste fédéral !  »

Taft devient dix ans plus tard procureur général des Etats-Unis.  » Ne t’arrête pas maintenant, la politique te tend les bras, nous sommes tous les deux issus de grandes familles habituées à laisser leur nom dans l’histoire, ne l’oublie pas  » susurre fermement Helen aux oreilles de son colosse de mari.

Encore dix années, nous sommes en 1900. William Taft embrasse une carrière diplomatique brillante. Le président de l’époque, McKinley, le presse de prendre la tête d’une commission organisant les pouvoirs publics aux Philippines. Douze mois s’écoulent et Taft devient gouverneur provisoire de cet Etat passé sous protectorat américain. A peine grisée par le nouveau pouvoir acquis par son époux, Helen le conseille nuit et jour tout en s’occupant de leurs trois enfants.

Ils accumulent, tous les deux, de vrais succès sur le terrain et remettent en marche les institutions d’un pays jusque-là au bord de la guerre civile.  Ils deviennent très populaires auprès des Philippins lorsqu’ils obtiennent auprès du pape Léon XIII qu’ils vont voir à Rome, le rachat de terres appartenant à l’Eglise pour les distribuer, sous conditions, aux paysans locaux.

 » Manille ne remplacera jamais Washington. Il faut retourner en Amérique, c’est là que les plus hautes destinées t’attendent !  » Helen regarde dans les yeux William qui ne peut que se soumettre à ce regard impérieux.

En 1904, Taft est nommé secrétaire d’Etat à la Guerre. Poste stratégique dans un pays qui affirme, de plus en plus, sa puissance ; joli parcours pour un homme qui n’a pas encore la cinquantaine.

Helen fait tout pour qu’il devienne le bras droit de Théodore Roosevelt, l’actuel président. Inutile de dire qu’elle obtient une fois de plus gain de cause.

Travailleur infatigable, juriste hors pair, fou amoureux de son ambitieuse compagne, William cumule les réalisations : il suit les protectorats sur Cuba et les Philippines, modernise la flotte US qui devient l’une des meilleures du monde et assure de nombreuses missions diplomatiques pour le compte du chef de l’Etat. A ses heures perdues, il supervise aussi la construction du Canal de Panama. A chaque vacance de Théodore Roosevelt, il assure l’interim de la présidence.

 » Tu seras Président des Etats-Unis ». Helen hurle car William Taft, un peu fatigué ce soir, se verrait bien arrêter sa carrière comme juge à la Cour suprême.  » Tu dois accepter la proposition du Président et devenir le prochain candidat républicain aux élections de novembre ! Si tu ne le fais pas pour toi, fais-le pour moi !  » Honteux d’avoir un bref instant pensé à lui, William Taft déplace sa forte corpulence et se remet à sa table de travail. Presque sous la dictée de sa « chère et tendre » , il rédige la courte lettre où il annonce sa candidature.

Ces quelques mots feront peut-être de lui, le 27ème président des Etats-Unis. 

Ce que femme veut…

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