21 août 1908 : L’argent ne fait pas le bonheur des pauvres

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Abram Jefimowitsch Archipow : « Les Laveuses »

Au chaud chaque jour dans mon ministère, je ne peux m’empêcher de penser parfois à la condition des ouvriers.

Curieux destin…

Vous naissez dans un quartier bourgeois, vous faites l’Ecole Libre des Sciences Politiques, vous réussissez le concours d’accès au Conseil d’Etat puis, vous fréquentez des endroits agréables près de ceux qui décident, vous avez des responsabilités, vous allez au théâtre, à l’opéra, votre logement est vaste, clair, bien chauffé… Vos enfants fréquentent des bonnes écoles et iront au lycée pour apprendre le latin et le grec.

Ou bien…

Vous naissez dans un logement insalubre à Saint Denis, vous apprenez à peine à lire et écrire, vous travaillez dès 12 ans. A l’âge adulte, vous abattez 12 heures de travail, six jours sur sept sous les ordres d’un contremaître pointilleux et détesté de tous qui peut vous infliger à tout moment des amendes qui se déduisent de votre maigre salaire. A 45 ans, vous êtes usé par les machines dangereuses, les cadences, le bruit et les odeurs d’une usine qui vous prend toute votre vie.

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Quand je suis invité à dîner dans une grande famille parisienne, au milieu de ces jolies femmes aux toilettes somptueuses, de ces messieurs élégants et contents d’eux, je pense à ces pauvres gens qui se lèveront tôt le lendemain, qui mettront toute leur force de travail au service de ces riches personnes qui m’invitent.

Pendant que le champagne coule à flots à la soirée de la duchesse de P… , l’ouvrier recompte les 10 francs qu’il gagne chaque jour. 4 francs partent pour sa nourriture et couvrent ses frais de transport. Il lui reste 6 francs pour se loger et subvenir aux besoins du reste de sa famille.

Oh, l’école n’a pas servi à grand chose à l’ouvrier auquel je pense. Sa femme n’a guère l’occasion de mettre en pratique les cours de cuisine qu’elle a suivis. Du pain, des pommes de terre, peu de viande, jamais de poisson. Tout cela ne demande pas de talent de cordon bleu.

Ses enfants sont maigres, le teint pâle. Ils n’apprendront pas le latin et le grec. Mais ils iront peut-être un jour grossir les rangs de la CGT.

Cette CGT qui parle de grève générale depuis l’an dernier.

Il faut que j’arrive à convaincre mon ministre que l’on ne pourra pas toujours envoyer la cavalerie contre ces forçats du monde du travail qui se révoltent.

La loi sur les accidents de travail de 1898, celle sur le repos hebdomadaire de l’an dernier, la création du ministère du travail confié à M. Viviani : tout cela va dans le bon sens. Il faut continuer. Et pas seulement pour donner meilleure conscience au fonctionnaire que je suis…

Une nouvelle génération attend beaucoup du siècle qui commence.

20 août 1908 : Guerre des polices

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Alphonse Bertillon, le « père  » de la police scientifique

Les méthodes d’anthropométrie mises en place par Alphonse Bertillon ont déjà trente ans. Les policiers conservent longtemps (éternellement ?) une trace de toutes les personnes suspectes arrêtées avec trois photos prises (face, profil et trois quarts), une liste de leurs caractères physiques et leurs empreintes digitales. Des milliers de fiches cartonnées s’entassent dans les locaux de la Sûreté et dans ceux de la Préfecture. Elles sont classées et comparées par des mains expertes et discrètes. Des fonctionnaires méticuleux règnent sur une population enfichées de voleurs, d’escrocs, d’anarchistes, de manifestants violents, de syndicalistes révolutionnaires … Si vous êtes fichés à vingt ans, la police conserve votre trace jusqu’à la mort.

Sur toutes les scènes de crime se déplace un nouveau service, l’Identité Judiciaire, qui prend des photographies et des relevés de tous les éléments permettant la manifestation de la vérité. Le policier ne court plus après le malfaiteur. Il recueille les traces de son passage, analyse, et attend la faute pour le confondre. L’animal froid attend sa proie et l’arrête quand elle passe à sa portée.

Notre police française se fait une spécialité reconnue mondialement dans les filatures. Une personne peut être suivie, épiée pendant des semaines, des mois, sans s’en rendre compte.

Le courrier ? Il peut être ouvert grâce aux pouvoirs que donne l’article 10 du code d’instruction criminelle.

Le téléphone ? Les écoutes commencent à être systématiques, sur ordre, oral ou écrit, d’un directeur du ministère.

Le domicile ? Les policiers savent le visiter sans laisser de traces de leur passage.

Les amis, la famille, les collègues ? Autant d’indicateurs potentiels qui peuvent être rémunérés ou qui sont contraints à parler à la suite de chantages peu avouables.

Et ne vous fiez pas à son nom pour la croire inoffensive ! La « Police des Chemins de Fer » , par exemple, passe plus de temps à renseigner le pouvoir sur les activités des opposants sur tout le territoire qu’à rassurer les honnêtes gens qui prennent un train tard le soir.

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Un commissaire de police en 1908

Police efficace, police redoutable.

Et pourtant, elle a une faiblesse. D’un côté la Place Beauvau, de l’autre le boulevard du Palais. La Sûreté générale compétente sur tout le pays sauf Paris, ne communique pas avec la Préfecture de Police, rivale et détestée.

Telle organisation terroriste est connue sur le terrain par la Sûreté qui suit toutes ses activités dans chaque département mais celle-ci ignore tout des agissements des meneurs et têtes pensantes parisiennes … renseignements jalousement gardés par la Préfecture.

Nous sommes plusieurs à travailler auprès de Clemenceau pour mettre un terme à ces divisions stériles, mais souvent sans grand succès.

Quand je rentre chez moi et que je pose ma casquette de fonctionnaire zélé, je ne suis finalement pas si mécontent de cette division. Sans le vouloir, l’Etat laisse ainsi un espace de liberté, une marge d’incertitude, il présente une faille.

L’Etat, le Pouvoir, restent ainsi, par cette faiblesse et par d’autres (on ne compte plus les archives qui s’égarent !) , très humains. Cette humanité et cette faiblesse me rassurent. La dictature, en France, n’est pas pour demain.

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Le Préfet de Police, Lépine

20 août 1908 : Un vrai suspense dans la Chambre Jaune

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Joseph Rouletabille, initialement appelé « Boitabille » . C’était en fait le vrai nom d’un journaliste qui a protesté et a obtenu cette évolution du patronyme de notre héros.

Une intrigue intellectuellement séduisante, un bon suspens, de l’humour et pourtant, je reste un des rares réfractaires au livre de Gaston Leroux,  » Le Mystère de la Chambre Jaune « .

Quand je discute avec mes collègues de ce feuilleton paru cette année dans le journal « L’Illustration », je suis certes obligé de me ranger à tous leurs arguments.

Oui, l’intrigue et la construction de l’histoire sont ingénieuses. Comment un meurtre peut-il se produire dans une pièce restée hermétiquement close ?

Oui, le héros est sympathique et ô combien intelligent. Oui, l’histoire nous délasse en nous éloignant des vicissitudes de la vie quotidienne.

« Le presbytère n’a rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat » ; cette phrase mystérieuse ne peut rapprocher ce roman de l’ambiance que sait créer Maurice Leblanc et son Arsène Lupin.

Pour tout dire, je trouve l’histoire un peu vaine. La construction très cérébrale du roman finit par m’agacer. Des goûts et des couleurs….

Gaston Leroux a une plume alerte d’ancien chroniqueur judiciaire. Lorsqu’il y a quelques années, il relatait les procès des anarchistes poseurs de bombes, nous le lisions avec plaisir. J’ai eu l’occasion de le croiser une fois ou deux aux réceptions de l’ambassade de Russie. Envoyé spécial dans ce pays pendant un an, il raconte à qui veut l’écouter, avec talent, l’écroulement progressif de l’Empire des tsars.

Maurice Leblanc, Gaston Leroux…ces auteurs nous donnent du plaisir dans des feuilletons qu’ils savent construire minutieusement pour nous tenir en haleine.

Grâce à eux, la Presse cesse, quelques instants, d’être (trop) sérieuse et nous emmène sur les chemins de la détente et du divertissement.

A quand la rencontre entre Rouletabille et Arsène Lupin ? Qui gagnera entre ces deux esprits originaux ?

Je suis sûr que la fantaisie de Lupin l’emportera sur l’esprit méthodique et raisonneur de Rouletabille.

Au bureau, les avis sont partagés. Des débats enflammés ont lieu sur ce sujet, pendant les heures de travail, entre les fonctionnaires du ministère de l’Intérieur.

Et pendant ce temps, les (vrais) cambrioleurs courent toujours !

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Gaston Leroux, journaliste, grand reporter, écrivain.

19 août 1908 : Cette France qui boit trop

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« L’Ame du Vin » de Carlos Schwabe
Nos parlementaires ont un rapport difficile et complexe avec l’alcool…

« Car j’éprouve une joie immense quand je tombe
Dans le gosier d’un homme usé par ses travaux,
Et sa chaude poitrine est une douce tombe
Où je me plais bien mieux que dans mes froids caveaux. »

« L’Ame du Vin » de Baudelaire

Ces quelques vers de Baudelaire montrent bien toute la difficulté de faire la part des choses, en France, entre le vin, source d’un plaisir raffiné et la boisson à l’origine d’une part de l’alcoolisme.

Georges Clemenceau s’est exclamé devant des parlementaires du parti radical : « la question posée par l’usage et l’abus de l’alcool n’est autre que le problème social tout entier ».

En fait, avant de faire baisser la consommation de vin, produit culturel français par excellence, il faudrait d’abord s’attaquer à l’absinthe, alcool violent,  » qui rend fou « , comme le répètent les ligues anti-alcooliques qui demandent rendez-vous sur rendez-vous à mon Patron.

La plante d’absinthe provoque, selon les médecins, toujours très écoutés par Georges Clemenceau, des hallucinations voire des convulsions. Les ouvriers sortant de l’usine, les paysans après les travaux des champs, retiennent plutôt l’effet de bien-être, bienvenu après (pendant ?) une rude journée de travail. Cette sensation constitue pour eux un véritable piège et les fait sombrer dans une dépendance qui les diminue rapidement d’un point de vue physique.

Au delà de l’absinthe, il conviendrait aussi de surveiller le nombre croissant des débits de boissons et de supprimer le privilège des bouilleurs de cru.

Si les modalités de la lutte contre l’alcoolisme sont bien identifiées, l’adoption concrète des mesures se transforme, au fil des jours, en véritable parcours du combattant. Les viticulteurs ou les bouilleurs de cru ont de puissants relais à la Chambre et certains parlementaires ont même des intérêts dans les sociétés produisant de l’absinthe. Chaque proposition de loi est âprement débattue puis retirée, tout projet de décret génère une opposition puissante décourageant tout futur signataire.

Ainsi, l’or rouge (le vin fait la fortune du Bordelais), la fée verte -surnom de l’absinthe – ont encore de beaux jours devant eux avant qu’une véritable réglementation protégeant la santé de nos concitoyens voit le jour.

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Viktor Oliva :  » Le Buveur d’Absinthe « 

18 août 1908 : Pour vivre vieux, mangez des yaourts !

Dîner avec des savants de l’Institut Pasteur.

Le Président du Conseil a tenu à rencontrer personnellement Alphonse Laveran, prix Nobel de médecine en 1907. Il m’avait donc demandé d’organiser un dîner en ville avec « ceux qui comptent dans cette prestigieuse maison » dont fait parti ce chercheur de 63 ans.

Laveran 1845-1922.jpg Alphonse Laveran, prix Nobel

Georges Clemenceau, lui-même médecin, s’est révélé particulièrement à l’aise au milieu des scientifiques invités.

Nous avons parlé des maladies dont on vient d’identifier la cause comme la malaria (due à un parasite protozoaire), la tuberculose (bacille de Koch) et de toutes les maladies (malheureusement les plus nombreuses) dont on continue à presque tout ignorer (comme le cancer).

Hypocondriaque de nature, inculte dans les domaines scientifiques, j’avoue que l’étalage de ces maladies, de leurs causes (souvent répugnantes), de leurs conséquences (forcément dramatiques) et des façons de s’en protéger (toujours contraignantes), m’a coupé l’appétit.

Horrifié, le teint pâle, j’imaginais mon assiette pleine de bactéries, mon verre rempli de microbes diaboliques et mes couverts souillés par on ne sait quelles mains sales de serveurs sans gant.

Mon voisin, le docteur Ilya Ilitch Metchnikov a su me rassurer. Avec son fort accent russe, son regard bienveillant, ce médecin reconnu m’a expliqué que mon corps contenait un système de défense naturelle, les « macrophages » qui pouvaient lutter spontanément contre les microbes susceptibles de l’attaquer (phagocytose).

Passionné par son sujet et s’exprimant simplement, il m’a même démontré que les bactéries n’étaient pas si dangereuses que cela. « Les fromages en contiennent beaucoup, sans risque pour l’organisme » m’a-t’il affirmé. Ces bactéries, selon lui, prolongeraient même la vie.

Il m’a cité l’exemple des vieux du Caucase qui atteignent des âges remarquables grâce à un consommation effrénée d’une sorte de … lait caillé, préparation appelée en Bulgarie, « yaourt ».

Ah ! J’étais soulagé; tout pouvait donc se régler avec les petits pots en verre plein de bon lait caillé de notre enfance. Foin de médicaments, de traitements compliqués, d’examens médicaux douloureux … Juste un peu de liquide blanc laiteux et nous pouvions envisager une longue vie avec des digestions faciles, un sentiment de bien-être et un sans aucun doute, un sommeil de bébé !

Ce bon docteur Metchnikov, voilà un scientifique comme je les aime.

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Le docteur Metchnikov, par Nadar

16 et 17 août 1908 : L’ Alsace et la Lorraine heureuses sans nous ?

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Un poste frontière entre l’Allemagne et la France

Une vision un peu simpliste des choses voudrait que l’on s’attriste de la situation de l’Alsace et de la Lorraine.

Tristesse française, certes. La perte de ces magnifiques régions à la suite du sinistre traité de Francfort du 10 mai 1871, alimente un puissant esprit de revanche au sein de notre pays.

Les diplomates allemands que je côtoie, ne cessent de répéter que Bismarck était personnellement contre cette annexion qui allait humilier la France. Soucieux d’équilibre européen, le Chancelier ne voulait pas que la France ait la volonté de se battre un jour à nouveau contre son empire. Pour cela, il fallait, selon lui, s’en tenir à une indemnité de guerre (qui serait assez vite oubliée) et ne pas créer un différent territorial susceptible de s’envenimer à moyen terme. Malheureusement, le sage Chancelier n’a pas été suivi. Le parti belliqueux prussien l’a emporté. Et notre Alsace Lorraine bien aimée a été annexée au Reich.

Je me pose souvent la question de savoir si les Alsaciens souhaitent un rattachement futur à la France.

A la fin de la guerre de 1870 et 1871, 100 000 d’entre eux ont choisi de rejoindre Belfort, Nancy et les environs. Et les autres ? Plus d’un million et demi sont restés dans leur région. Doit-on leur en vouloir ?

Ils participent à un régime qui a sans doute des défauts mais qui devient un Etat de droit. Ils élisent des représentants (une quinzaine) au Reichstag. Ils bénéficient d’un code civil rénové.

Les lois sociales allemandes qui aboutissent plus vite que chez nous (caisses maladie, caisses de retraites …) vont aussi s’appliquer en Alsace Lorraine.

L’empereur Guillaume II se soucie du patrimoine architectural de notre province regrettée. Il fait actuellement rénover, à grands frais, le château du Haut-Koenigsbourg.

Vue du château Le château du Haut-Koenigsbourg

Ceux qui se rendent régulièrement en Alsace notent que les sentiments anti-allemands diminuent. On est loin des années 1880 où les députés alsaciens se qualifiaient de « protestataires » et déposaient une motion au Reichstag pour s’élever vigoureusement contre l’annexion de leur région.

On me dit qu’en Alsace Lorraine, le français reste la langue  » distinguée « , celle des industriels et commerçants aisés, celle aussi des lettrés qui n’ont pas rejoint Nancy. Pour combien de temps ?

Pendant combien de temps cette petite province pourra résister à l’intégration dans le vaste Empire allemand, riche économiquement, puissant militairement et épris de culture et de sciences ?

16 août 1908 : Cette musique qui nous vient du froid

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Fjord norvégien

Très beaux chants au théâtre du Châtelet avec les « Concerts Colonne ». Des chants qui nous viennent du froid, du grand Nord, de Norvège.

J’avais déjà eu l’occasion d’écouter Edvard Grieg lors de son passage à Paris en 1903. Pour la première fois, depuis l’Affaire Dreyfus, le compositeur scandinave avait accepté cette année-là de se produire sur une scène française.

N’avait-il pas écrit en 1899 à M. Colonne pour l’informer « qu’après l’issue du procès Dreyfus il ne pouvait se décider à venir en France maintenant… Comme tous les étrangers, ajoutait-il, je suis indigné de voir le mépris avec lequel on traite la justice dans votre pays, de sorte que je me trouve dans l’impossibilité d’entrer en relations avec un public français… »

Le concert de 1903 avait commencé par quelques huées du public parisien, exigeant des excuses pour les propos de Grieg. Puis, la chaleur des rythmes lents norvégiens, la profondeur et la pureté des chants, la douce langueur qui se dégage de cette musique à forte identité, avait conquis l’auditoire qui avait fini par applaudir à tout rompre.

La représentation à laquelle je viens d’assister était plus courte mais aussi plus nostalgique. Elle rendait hommage au maître norvégien décédé en septembre 1907.

Ce n’était pas une oeuvre majeure qui était jouée, comme l’est « Peer Gynt » (d’après Ibsen) , mais de la musique chorale.

Chansons d’amour et psaumes côtoyaient des petites cantates qui ravissaient les quelques centaines d’inconditionnels de Grieg, présents dans une salle qui n’avait fait aucune publicité compte tenu du nombre restreint de places. Le Choeur était français mais comprenait quelques norvégiens.

On ne pouvait s’empêcher de penser, en entendant ces notes fluides, aux paysages époustouflants des fjords, des montagnes abruptes plongeant dans la mer, aux innombrables rivières d’eaux glaciales et pures s’écoulant entre d’immenses forêts désertes de toute présence humaine.

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Chute d’eau dans le Geirangerfjord

Ceux qui ont eu la chance de connaître personnellement Grieg, racontent que le compositeur, devenu une gloire nationale dans son pays indépendant depuis seulement deux ans, était en fait un solitaire.

Lassé des nombreux voyages où toute l’Europe l’acclamait, il se réfugiait de longues heures dans un chalet d’une seule pièce au fond d’un parc, près de Bergen, à Troldhaugen. Dans ce lieu tranquille, aménagé de façon simple mais chaleureuse, il réalisait à chaque nouvelle partition, la synthèse entre la musique romantique allemande, le folklore scandinave qu’il remet à l’honneur et une recherche plus personnelle de mélodies d’un premier abord un peu dissonantes mais finalement assez flatteuses.

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La maison de Grieg à Troldhaugen à côté de Bergen ; pour composer, le maître s’isole une centaine de mètres plus loin dans un chalet en bois.

Il y a des peuples qui ont conquis leur indépendance dans le sang. Les Norvégiens ont la chance – et le goût – de commencer leur histoire en musique. Ils s’écartent d’un Danemarck qu’ils appréciaient mais aussi d’une Suède à laquelle ils avaient été cédés en 1814.

Ils recherchent maintenant une identité culturelle. Grieg est arrivé à point nommé pour leur donner une âme , une richesse et pour tout dire : une légitime fierté.

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Entre « Mo i Rana » et « Trondheim-Laksforsen »

15 août 1908 : Pas de guerre en Indochine

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Luang Prabang

Conquête des coeurs, visions de contrées humides, chaudes, inondées de soleil, paysages fabuleux de monts arrondis à perte de vue, bruits assourdissants des eaux furieuses des rapides du Mékong, odeurs des forêts vierges inexplorées puis retour au calme dans une maison en bambous et paillottes … je pose sur ma table de nuit, rêveur, les premières pages du journal d’Auguste Pavie.

Fonctionnaire retraité installé en Bretagne, il est connu au ministère pour avoir délimité les frontières du Laos avec la Chine (c’était la fameuse « mission Pavie » ) après avoir placé ce royaume sous la protection de la France.

Il a fait cela sans tirer un coup de feu. Ses seules victimes demeurent les merveilleux papillons et autres insectes qu’il a collectionnés là-bas.

Il a su convaincre, souvent seul, les milliers d’habitants du nord de l’Indochine de se rallier à la République Française. Ses seules armes : l’écoute, la simplicité des attitudes, une parfaite connaissance des moeurs locales et des langues pratiquées, un vrai sens du rapport de force qui lui permet d’exploiter au mieux la peur suscitée par les ambitions du puissant Siam voisin.

Pavie m’a confié, quand il est parti à la retraite ( je représentais mon chef à la réception donnée en son honneur au Quai ), qu’il lui faudrait de nombreuses années pour relier, compléter, annoter, tous les documents réunis lors de ses missions en Indochine.

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Ce que j’ai déjà pu voir, ce soir, de son oeuvre laisse admiratif.

Il nous fait revivre son aventure avec un vrai sens des effets et du suspens. Nous le suivons haletants, lorsqu’il sauve d’une mort certaine le vieux roi de Laos à Luang Prabang. Nous tremblons avec lui quand il arrive à échapper in extremis aux redoutables pirates chinois « Pavillons-Noirs » .

Patiemment, avec beaucoup de poésie et de souci du détail, c’est aussi toute une civilisation qu’il fait revivre pour nous. Sur des centaines de pages, s’étalent des relevés topographiques, des dessins de flore et de faune exotiques et des analyses passionnantes d’ethnologie ou d’histoire locale.

Il faut que je parle d’Auguste Pavie à G. Clemenceau. A minima, je calmerai peut-être les ardeurs anti-coloniales de mon Patron. Au mieux, il acceptera de rédiger une dédicace pour ce journal, séduit par la personnalité passionnée et idéaliste de son auteur.

14 août 1908 : Triste Tahiti

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Paul Gauguin, « Deux filles portant un plat de fruits »

Une histoire complexe, un auteur inconnu qui écrit à compte d’auteur, un titre incompréhensible !

 » Les Immémoriaux  » de Victor Segalen restent une oeuvre qui a toutes les chances de sombrer dans l’indifférence totale du grand public. Georges Clemenceau qui reçoit tant et tant d’ouvrages dédicacés par des fonctionnaires – aux talents pour le moins variés – m’a pourtant demandé de jeter un oeil sur ce livre qui l’intrigue.

 » Lisez ce bouquin quand vous aurez un moment. J’ai entendu parler de Victor Segalen. Comme médecin dans la Marine, je ne sais pas ce qu’il vaut, mais comme admirateur et redécouvreur des oeuvres de ce peintre mort injustement dans la misère qu’était Gauguin, il faut lui reconnaître un talent certain.  »

Et il a ajouté :  » … Si j’en crois les quelques dizaines de pages que j’ai déjà parcourues, il aborde la disparition progressive de la civilisation des indigènes de Tahiti, détruite par les missionnaires de tous poils et les colons à courte vue … Lisez, je vous dis ! Il me faut des exemples concrets permettant de contrer le parti des colonisateurs quand ils sont trop gourmands d’un point de vue budgétaire, lors des débats à la Chambre . »

Collaborateur obéissant, j’ai répondu que le marchand d’art Ambroise Vollard m’avait déjà fait découvrir Gauguin et que j’étais donc ravi de me plonger dans l’oeuvre d’un écrivain évoquant l’univers de ce peintre.

En fait, Segalen nous immerge dans un monde où nous perdons beaucoup de nos repères. Nous sommes placés, une fois n’est pas coutume, du point de vue du colonisé et non du colonisateur.

Et ce que nous découvrons, au fil de pages denses mais très bien écrites, c’est toute une civilisation qui disparaît. L’arrivée du navire des Blancs, protestants, à Tahiti, à la fin du XVIII ème siècle, sonne le glas d’une langue et d’habitudes de vie étranges mais fascinantes.

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Hodges, « Resolution and Adventure in Matavai Bay », l’arrivée des premiers navires européens à Tahiti.

Avant la conquête occidentale, Les Tahitiens aiment les femmes, les honorent souvent et pas toujours au sein de couples bien établis. Dans des luttes viriles ou des courses de pirogues, ils établissent leur hiérarchie sociale et règlent leurs différents. Sous un soleil permanent et au sein d’une nature paradisiaque, ils affectionnent les fêtes bien arrosées où chacun exprime une vitalité de tous les instants.

Leurs chants, leurs danses joyeuses, leurs légendes très imaginatives, leurs rites sauvages et parfois cruels, les opposent en tous points à l’austère morale protestante de leurs colonisateurs.

Comme on s’en doute, la Sainte Ecriture et la langue des Blancs vont l’emporter sur le « parlé » des Tahitiens, des Maohis, qui n’a pas su prendre un forme écrite.

Térii, le héros maohi, chargé par son vieux maître Paofaï, de mémoriser les légendes et la langue de tout son peuple , devient le traître. Il efface de son esprit les mythes et la généalogie des rois et se vend moralement aux hommes blancs en espérant occuper une place dans leur hiérarchie.

Par ses gestes irréparables, il contribue à la transformation de ses compatriotes en « Immémoriaux », en individus déracinés et sans mémoire. Il aide au triomphe destructeur de la civilisation européenne.

Ce livre attachant d’un homme jeune – Victor Segalen a 29 ans – permet de poursuivre le combat désespéré que menait Gauguin à la fin de sa vie, alors malade et affaibli, pour la dignité des indigènes des Iles, soumis aux caprices et aux abus des Autorités occidentales.

En reposant sur ma table de chevet « Les Immémoriaux », je réalise combien cette lutte pour préserver les indigènes et leur culture se révèle pour l’instant sans espoir.

Personne ne lira Victor Segalen. Peut-être pourra-t-on faire découvrir avec Ambroise Vollard, les oeuvres de Gauguin. Mais beaucoup n’y verront que de belles couleurs, des jolies « sauvages » à la peau hâlée. Les Parisiens rêveront un peu et passeront leur chemin.

Et des langues, des rites millénaires, des légendes merveilleuses, continueront à se perdre dans un oubli révoltant.

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Gauguin,  » Vairumati « 

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Gauguin,  » D’où venons nous? Que sommes-nous? Où allons-nous? « 

13 et 14 août 1908 : Vatican : Retour aux traditions

Popepiusx.jpg Le pape Pie X

Comme beaucoup de fonctionnaires votant « radical », je ne vais pas à la messe. Aimant penser en toute liberté, je ne fais pas parti a priori de ceux qui soutiennent notre nouveau pape Pie X.

Les attaques dont fait l’objet le prêtre français Alfred Loisy, de la part du Vatican, m’inquiètent. Dans l’encyclique  » Pascendi Dominici « , le pape met en cause avec vigueur ceux qui défendent les thèses modernistes, comme le père Loisy. Le souverain pontife réfute la distinction entre le Christ de la Foi et le Christ historique. Il condamne ceux qui pensent que Jésus n’a pas voulu fonder une Eglise ou instituer des sacrements.

Il est dommage que les analyses ne puissent pas s’exprimer plus librement au sein de l’église catholique romaine. Idéalement, il faudrait que puissent cohabiter ceux qui pensent comme le Pape et ceux rejoignent les options d’Alfred Loisy, sans que les uns obligent les autres à se soumettre.

Notre monde qui bouge très vite a besoin de ceux qui réfléchissent très librement et s’affranchissent des dogmes. Il a aussi besoin de repères immobiles et de quelques certitudes rassurantes. Pourquoi devoir faire un choix entre une messe en latin dont l’impeccable ordonnancement ne bouge pas depuis des dizaines d’années et des écrits « révolutionnaires  » qui proposent de changer le monde ?

On dit que le pape, sans véritable expérience internationale, suit son très jeune secrétaire d’état, brillant et polyglotte, Rafael Merry del Val. Ce dernier se révèle comme un homme très conservateur. Certains milieux radicaux prétendent qu’il déteste la France et les Français ; ce qui est sans doute exagéré et simpliste.

Les deux hommes se rejoignent pourtant dans un même profond refus de la loi française de séparation de l’Eglise et de l’Etat. Ils font tout pour qu’elle ne puisse porter ses fruits, notamment en refusant la formation d’associations cultuelles.

Je regrette beaucoup Léon XIII, disparu il y a quatre ans maintenant. Il avait su porter un regard critique sur notre capitalisme et défendre la classe ouvrière dans son encyclique « Rerum Novarum « .

S’il était toujours notre pape, je serais peut-être retourné à la messe !

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