22 juillet 1914 : Souper chez le Tigre

« La vérité est que nous ne sommes ni défendus ni gouvernés ! « Clemenceau qui m’a invité à partager son souper, en compagnie de Georges Mandel, ne décolère pas. Il se retourne vers moi, accusateur : « Vous avez vu ce rapport de Charles Humbert, rapporteur de la commission del’armée ? C’est lamentable. Nos canons tirent trop court, nos fusils sont dépassés, notre équipement se révèle vieillissant, nos côtes souffrent d’une défense insuffisante ! «
Je crois pouvoir trouver un aspect positif au document parlementaire en rappelant qu’il y est évoqué un moral excellent des troupes.
Le Tigre éclate de rire : « ah oui, ils seront contents nos p’tits gars lors des assauts face aux Allemands quand ils verront que nos canons n’atteignent pas les lignes ennemies ! Cela maintiendra leur moral au beau fixe, ah, ah, ah, n’en doutons pas ! «
Mon ancien patron se radoucit et me lance : « Ce n’est pas Poincaré que je vise mais cette bande de nuls du Cabinet à commencer par Viviani et ceux qui sont derrière, tremblants face à leurs responsabilités ! Olivier, je me doute bien qu’à l’Elysée vous ne pouvez pas faire grand chose et que ce n’est pas vous qui avez vraiment choisi ces incapables. »
Je n’ose pas répondre. J’ai effectivement des échanges de télégrammes avec Poincaré parti en Russie avec le président du conseil Viviani. Dans ses messages, mon patron m’indique qu’il est effaré par la méconnaissance des dossiers diplomatiques dont fait preuve le chef du gouvernement.
Un silence passe. Clemenceau s’est fait resservir du potage et avale celui-ci à petites gorgées, en gourmet. Je sens qu’il réfléchit intensément.
Il reprend devant le « public » tout acquis que nous formons, Mandel et moi :
« Je suis sûr que les Autrichiens préparent un mauvais coup pour les Serbes. Ils vont profiter de l’absence des dirigeants français pour avancer leurs pions. Une pression armée ? Un ultimatum ? Je ne sais pas mais je le sens. Et pendant ce temps, nous, nous sommes comme des gros malins : en croisière ! Les Balkans sont assis sur un baril de poudre prêt à exploser à la figure de toute l’Europe et nous, c’est Champagne, valses et petits fours sur le France ! J’en ris tellement que c’est – pardonnez-moi d’être cru – à se pisser dessus ! «
Je tente de rectifier en signalant que le France demeure un cuirassé à bord duquel l’ambiance reste sans doute toute militaire. Je constate que ma mise au point ne pèse malheureusement rien face à l’esprit sarcastique de l’ex premier flic du pays.
Ce dernier, après avoir tiré à boulets rouges sur le Cabinet, s’en prend maintenant, comme à son habitude, à Jaurès : « Le congrès de la Sfio qui programme une grève générale en cas de conflit ! Ça aussi, ça va bien nous aider ! D’autant plus que je peux vous dire que les socialistes allemands, eux, la grève générale, ils n’ont pas l’intention de s’y joindre ! Mais pourquoi n’avons-nous pas Jules Guesde à la place de Jaurès ? «
Je réponds, sèchement et comme dans un souffle : « Parce que Jaurès est le plus grand. »
Clemenceau s’interrompt. Il me sent blessé de cette attaque contre le grand tribun que j’admire. Mandel vole à notre secours, pour que le repas se finisse bien : « Olivier veut dire que vous avez, Jaurès et vous, un idéal tout aussi élevé et la même hauteur de vue ! «
Le Tigre sourit, appréciant le compliment sincère d’un collaborateur de valeur et note la volonté d’apaisement qu’il traduit.
Le repas est fini. Nous sommes passés au salon. Clemenceau tire longuement sur sa pipe en plissant des yeux, échange maintenant des banalités, s’enquière des potins de l’Elysée et des ministères, évoque ses prochains articles pour son journal « L’homme libre » .
La nuit est tombée sur Paris. Le XVIème arrondissement s’endort dans la moiteur de juillet. Dans la rue Franklin, jusque là silencieuse, on entend tout à coup les cris de fureur de deux chats qui se battent. Puis, quelques minutes après, d’autres chats noirs, gris ou blancs sortent des jardins, nombreux, et viennent se joindre, tout aussi agressifs, à ce combat bizarre et sans but apparent. Ça se griffe, ça se mord, ça hurle et ça crache.
Inquiets de ce tintamarre, les voisins se mettent sur le perron de leurs maisons et regardent, fascinés, stupéfaits, ce spectacle bruyant et cruel. Aucun animal ne semble avoir le dessus. Chacun d’eux laisse apparaître une ou des blessures pas propres du tout.
Je prends alors congé de Clemenceau, sert la main de Mandel qui rentre aussi chez lui puis monte dans mon automobile.
Sur le trottoir, les chats continuent leur lutte sans merci. Je regarde, interloqué, une dernière fois, cette guerre des chats, en me disant que je n’ai jamais rien vu de pareil.

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Défilé des troupes du tsar lors de la visite de Poincaré en Russie en juillet 1914

14 juillet 1914 : Poincaré ira bien en Russie

Défilé des maîtres chiens le 14 juillet 1914
Défilé des maîtres chiens le 14 juillet 1914
Les pelotons cyclistes au défilé du 14 juillet 1914
Les pelotons cyclistes au défilé du 14 juillet 1914

J’ai tout fait pour le dissuader. Mon patron Poincaré partira bien pour un voyage diplomatique en Russie juste après les fêtes du 14 juillet. Il sera accompagné du Président du Conseil Viviani et sera reçu par le tsar Nicolas II, son président du Conseil Goremykine et le ministre des affaires étrangères Sazonov.
Le président a balayé d’un revers de main mes craintes d’une dégradation de la situation internationale.
 » Et si l’Autriche s’attaque à la Serbie pendant votre absence ?  »
La réponse du chef de l’Etat est sans appel :
 » – C’est peu probable. La Serbie finira par céder aux exigences éventuelles de Vienne. Elle ne veut pas de nouvelle guerre car elle est sortie exsangue des précédentes.
– Et si la Serbie subit tout de même une attaque ? Allons-nous nous porter au secours de notre alliée ?  »
Poincaré – surpris par mon insistance – dirige comme des fusils ses yeux gris acier vers moi. Sa voix est devenue sourde, comme s’il craignait qu’on écoute ses propos :
 » – eh bien, nous ferons profil bas. Nous n’allons pas déclencher une guerre européenne pour la Serbie…  »
– Et si ce sont les Russes qui aident les Serbes ?
Poincaré, excédé :
 » Olivier, c’est justement un peu pour cela que je vais en Russie. Pour les inviter à des attitudes modérées et à préserver la paix !  »
Je n’obtiendrai pas plus du Président aujourd’hui. Le défilé du 14 juillet à Longchamps va commencer bientôt. L’automobile attend dans la cour de l’Elysée. Je reste sur le perron avec mes doutes et mes craintes.
Pour me rassurer, je me plonge dans la presse du jour. L’attentat de Sarajevo semble déjà de l’histoire ancienne et a disparu de la une. On y préfère un article sur les progrès sanitaires dans les colonies, un autre sur la course d’aéroplanes Londres-Paris-Londres ou encore signaler que la France manque de sous-officiers et d’instituteurs.
Pendant que le gros majordome, tout essoufflé, part chercher en courant le haut de forme oublié par le président, le chauffeur de ce dernier descend du véhicule et passe un dernier coup de chiffon sur le capot pourtant déjà rutilant.
À l’entrée du palais, les livreurs déchargent, en oubliant d’être silencieux, de lourdes caisses de victuailles en vue du dîner de gala de ce soir. Au même moment, les maîtres d’hôtel s’affairent autour de la table dressée pour le repas de midi.
Je jette alors un regard amusé sur le programme du défilé. Je n’ai pas manqué d’imagination : cette fois-ci, nous avons fait venir les brigades de maîtres-chiens et les pelotons cyclistes. Consigné à l’Elysée pour assurer la permanence, je regrette de ne pas voir la parade de ces militaires peu ordinaires en vrai !
Et de nouveau, mon sourire revient et j’oublie enfin Sarajevo…

Poincaré aux cérémonies du 14 juillet 1914
Poincaré aux cérémonies du 14 juillet 1914

13 juillet 1914 : cauchemar viennois

C’est un cauchemar. Des figures grimaçantes. Des êtres fantomatiques, ricanants, dansent une gigue endiablée ou avancent dans un couloir de palais comme des morts-vivants. Paralysé dans ce rêve affreux, je les reconnais pourtant tous, impuissant à faire cesser le triste spectacle. Il y a Berchtold, le ministre des affaires étrangères autrichien, Tschirschky, ambassadeur du Reich à Vienne, les chefs d’état major de François Joseph, l’attaché militaire allemand… Ils parlent, ils complotent, l’air inquiet, s’appuyant les uns sur les autres, le regard fou. Ils évoquent l’assassinat de l’archiduc, l’attitude à avoir vis à vis de la Serbie, la position de la Triplice par rapport à la triple Entente, la menace d’encerclement de l’Allemagne par la France et l’Angleterre d’un côté et la Russie,  » chaque jour plus puissante « , de l’autre.
 » Il faut donner une leçon à la Serbie. La supprimer comme fauteur de troubles dans les Balkans !  »  » L’Autriche peut compte sur l’aide de l’Empire allemand pour mettre au pas la Serbie. Guillaume II a été très clair en ce sens.  »  » Le conflit sera limité aux Balkans et s’il ne l’est pas, c’est maintenant qu’il faut attaquer. Dans cinq ou dix ans, la Russie sera trop forte.  »
La peur est mauvaise conseillère. Ces hommes tiennent le destin de la Serbie entre leurs mains mais ne pensent qu’à leur intérêt à court terme.
 » La foule viennoise manifeste devant l’ambassade de Belgrade. Elle attend un geste de fermeté de ses gouvernants.  » Peu importe que la foule décrite se réduise en fait à quelques dizaines de badauds facilement dispersés par la police. On grossit et on déforme tout pour mieux assoir la démonstration.
L’armée tremble de ne pas être prête à temps face à la menace russe, les diplomates autrichiens et allemands sont à bout de patience vis à vis de ces Balkans si complexes narguants – le croient-ils – leur puissance. Pendant toutes les crises internationales précédentes, de 1907, de 1911, la paix l’a emporté… mais cette fois-ci, on sent ces êtres fatalistes, usés, prêts à essayer  » autre chose  » , prêts à basculer dans un autre monde, celui de la force et des canons, de la poudre et des assauts furieux. L’odeur du sang.
 » La guerre sera limitée dans l’espace et courte dans sa durée : celui qui frappera le premier sera le vainqueur.  » C’est encore Tschirschky qui a parlé. Berchtold ne répond rien. Il soupire, las, infiniment las. Il laisse échapper de ses dents serrées un  » à quoi bon…  » désabusé.

Il est six heures, je sors de mon cauchemar. Il va faire beau. J’entends les trains qui partent et rentrent gare Saint-Lazare. Bientôt le défilé du 14 juillet. Tout va bien. Rien ne peut arriver de grave. Vienne, Sarajevo, c’est loin. Je respire un grand coup. J’ouvre les volets. Paris est calme, heureux, serein presque… L’air de juillet reste léger. Je me prépare pour ma journée de travail auprès de Poincaré et me surprends à siffloter.

Heinrich von Tschirschky, ambassadeur du Reich allemand à Vienne
Heinrich von Tschirschky, ambassadeur du Reich allemand à Vienne

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