12 juillet 1926 : Le plaisir de conduire et de faire taire Clemenceau

Le soleil de juillet écrase déjà le pavé parisien, mais la route nationale qui s’ouvre devant nous promet l’air vif de la Normandie. J’écrase le champignon de la Delage. Le quatre-cylindres monte en régime dans un grondement métallique qui, pour mon plus grand bonheur, couvre enfin la voix tonitruante de mon passager.

À ma droite, engoncé dans son pardessus malgré la chaleur, se tient le véritable « Tigre ». Georges Clemenceau. Mon ancien patron. L’homme dont les ordres ont rythmé mes jours et mes nuits pendant des années. Mais aujourd’hui, sur cette route de Giverny, les rôles sont inversés. Derrière ce grand volant en bois, le seul maître à bord, c’est moi. Quel plaisir indicible de piloter cette machine et d’échapper, même pour quelques heures, au flux ininterrompu de ses directives ! Le vent de la course s’engouffre sous le pare-brise, balaye les soucis du ministère et m’offre une sensation de liberté absolue.

Le vieil homme doit hurler pour se faire entendre par-dessus le vacarme du moteur et le sifflement de l’air. Il trépigne, consulte sa montre gousset : il veut être à Giverny à dix heures tapantes. Il me crie à l’oreille ce qu’il a écrit à Monet il y a dix jours. Il en rit d’avance, l’œil malicieux derrière ses sourcils broussailleux : pendant que ce pauvre Monet en sera réduit à déguster sa soupe au lait de vieillard, lui, Clemenceau, compte bien arriver avec « une faim à tout dévorer » et engouffrer tous les poissons de la Loire et le bétail des prairies normandes !

Mener notre Torpédo à près de 80 km/h sur ces routes de terre est une expérience d’une sauvagerie que les générations futures, installées dans des salons roulants, auront bien du mal à imaginer. Ici, rien n’est feutré, rien n’est automatisé. C’est un corps-à-corps permanent avec la matière :

 Le vacarme et le vent : Pas de vitres latérales, pas de toit. Nous sommes suspendus dans le vide, le visage fouetté par un flux d’air continu qui nous oblige à porter d’épaisses lunettes de cuir pour ne pas être aveuglés.

 Le supplice de la poussière : Les routes ne sont pas goudronnées. À chaque fois que je croise une charrette ou un camion, un immense rideau de poussière blanche nous enveloppe. Mon longs cache-poussière en lin écru est déjà gris de suie. On respire la route, on la vit, on la mange.

 La gymnastique des vitesses : Chaque ralentissement est un défi. La boîte de vitesses n’étant pas synchronisée, je dois pratiquer l’art délicat du double débrayage. Un coup de pédale pour débrayer, un coup de gaz au point mort pour égaliser la vitesse des pignons, un second coup de pédale pour engager le rapport… Si je me rate, les engrenages hurlent dans un sinistre craquement de métal qui fait grincer des dents le vieil homme à mes côtés.

 L’effort physique : La direction est d’une lourdeur incroyable. Sans aucune assistance, redresser la Delage dans les virages serrés après Vernon demande une véritable poigne d’athlète. Quant au freinage, purement mécanique à câbles, il exige que j’écrase la pédale de tout mon poids en anticipant les obstacles des centaines de mètres à l’avance.

Malgré les secousses des ressorts à lames qui nous brisent le dos à chaque nid-de-poule, l’ivresse est totale. Nous traversons les villages dans un tonnerre mécanique, faisant s’éparpiller les poules et se retourner les paysans. Dans moins d’une heure, nous serons chez Monet. D’ici là, je savoure chaque seconde de ce tête-à-tête avec la vitesse, fier de piloter le Tigre vers son vieil ami, au rythme glorieux de la modernité.

Olivier le Tigre conduit Georges Clemenceau à Giverny pour voir le peintre Claude Monet.

Claude Monet au soir de sa vie, à Giverny
le 12 juillet 1926.
Dans une lettre chaleureuse et pleine d’humour datée du 2 juillet 1926, Clemenceau écrivait à son ami pour confirmer sa venue ce jour-là :
« Mon cher ami, c’est décidé, le lundi 12 juillet à 10 heures du matin, je me présenterai chez vous avec une faim à tout dévorer, tandis que vous dégusterez votre soupe au lait, vous me verrez engouffrer tous les poissons de la Loire et le bétail de vos prairies… »

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