27 avril 1914 : un café à l’Elysée

Deux gendarmes m’ont apporté ce matin un nouveau billet me convoquant pour l’après-midi à l’Elysée. Le rendez-vous avec le président de la République était fixé à deux heures précises. 

Le moment venu, dans ce palais que je connais bien, pour y être allé souvent sous Armand Fallières, je franchis d’un pas décidé le bureau des officiers, celui du général, celui du sous chef de cabinet, puis celui du chef de cabinet ( ! ) accompagné d’un huissier, obséquieux comme il se doit.
Raymond Poincaré m’accueille dans son bureau situé juste à côté du Salon d’argent. Il arbore un grand sourire, ce qui relève, chez lui, d’un effort que je sais presque surhumain. 
Il me fait asseoir en face de lui, me propose un café que je refuse poliment.
 
Il entre tout de suite dans le vif du sujet :  » Alors, cher ami, vous vous êtes décidé ? Vous venez me rejoindre ? « 
Je commence une phrase en balbutiant :  » Avant de vous répondre, j’ai vu…  » 
Il m’interrompt, un peu agacé :  » Je sais, je sais, vous avez vu votre mentor Clemenceau… C’était couru d’avance ! 
Écoutez, il m’a appelé. Cela ne le gêne pas que vous veniez travailler à mes côtés. Vraiment pas, croyez-moi… je vais vous faire une confidence : celui qui devrait être indisposé d’embaucher un de ses anciens collaborateurs, c’est moi.  » Il me tend alors, avec un peu de brusquerie, la lettre qu’il a reçu du Tigre quand il a été élu à la magistrature suprême. Le courrier commence par :  » J’ai le plaisir de vous annoncer que je vous connais plus.  » Raide. Du Clemenceau pur sucre! Je ne peux m’empêcher de réprimer un léger sourire. Quand j’étais conseiller du Tigre, des missives comme celle-là, j’en avais arrêté des dizaines. Mon patron de l’époque avait le chic, si on n’y prenait pas garde, pour se fâcher avec une bonne moitié de la planète.
 
Détournant mon regard du papier plein de mots furieux, je poursuis, en plongeant mes yeux droits dans ceux du chef de l’Etat :  » Monsieur le président, je suis très honoré et j’accepte votre proposition. « 
 
Poincaré m’explique mon rôle. C’est très simple : assurer un lien étroit avec le président du Conseil, contrôler le chef d’état major général Joffre,  seconder le chef de l’Etat dans les affaires diplomatiques, avoir un œil sur les affaires intérieures, entretenir des contacts avec le personnel politique de gauche, les écrivains, les artistes et enfin lui rapporter ce qui se dit dans les salons et les diners en ville, sans parler d’éventuelles missions de confiance dans les capitales étrangères… 
 » Cela fait beaucoup !  » ne puis-je m’empêcher de commenter. 
Il rétorque :  » Vous verrez, ici, l’Elysée, c’est une prison, la maison des Morts. Sept ans d’ennui si je n’y prends garde. Je compte dès lors sur vous pour me réveiller, agiter les sujets, proposer, m’aider à redonner un peu de lustre à la fonction présidentielle. « 
Je continue un peu inquiet :  » Et donc Monsieur Clemenceau est tout à fait d’accord ?  » 
Il laisse passer un léger silence, pour qu’ensuite chacun de ses mots porte :
 » Mon accord avec le Tigre, vous concernant, demeure le suivant : vous aurez le droit de lui dire ce qui se passe ici et vous expliquerez à ce grand homme qui restera toujours votre guide, le sens de mon action. Vous lui montrerez que je ne lui veux aucun mal, que je n’ai ni haine ni rancune à son égard. Il vous appartiendra aussi de me dire ce qu’il pense. J’en ferai l’usage que je veux… évidemment. Et puis, le point le plus important, c’est que vous le rejoindrez s’il revient aux affaires.  » 
Il range la lettre d’insultes du Tigre dans un tiroir qu’il ferme à clef et ajoute, d’une voix devenue plus grave :  » Je ne sais pas ce que l’avenir réserve à la France. Nous vivons une époque si dangereuse, si complexe. J’ai besoin de toutes les bonnes volontés. Vous vous mettez au travail demain…  » 
Avec un peu d’humour, il conclut :  » Vous ne devriez pas refuser le café. Avec moi, vous allez en avoir besoin ! « 
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L’Elysée en 1914

24 avril 1914 : partir pour l’Elysée ?

Hésitations dans la journée, brusques réveils nocturnes pour y repenser… Longues discussions avec ma femme qui ne sait trop quoi me conseiller…. 

Voilà les faits : j’ai été reçu en début de semaine à l’Elysée par le président Raymond Poincaré. Il me propose de venir le rejoindre pour suivre le secteur diplomatique  ainsi que les armées.
Rien à dire : l’offre est belle et flatteuse. Nous serions dans deux de mes domaines de prédilection. Je pourrais reprendre mes chers voyages d’une part et d’autre part, je me ferais un malin plaisir d’apporter la contradiction à nos généraux galonnés de l’état-major. 
Alors, pourquoi hésiter ? 
Tout d’abord, Gaston Doumergue, actuel président du Conseil et ministre des affaires étrangères, souhaite me garder. Ensuite, depuis l’élection présidentielle, mon mentor Clemenceau s’est fâché avec Poincaré. Enfin, dans notre troisième République  – la fameuse constitution   » Grévy  » , les pouvoirs d’un Président de la République se révèlent limités au quotidien. 
Bref, j’ai peur de m’ennuyer ferme au Château et de ne pouvoir réellement peser sur les événements. 
 
 » D’un strict point de vue pratique, l’Elysée se trouve moins loin de notre domicile de la rue de Madrid que le Quai…  » 
Ma femme sait toujours trouver l’argument nouveau, celui qui peut faire un peu pencher une balance jusque-là très, trop équilibrée. En effet, elle souligne que je me suis remis à la marche (« attention, sinon, tu vas prendre du ventre » ) et que je laisse tomber les métros et autres omnibus.  
Elle poursuit :  » quant à Clemenceau, appelle-le. Il comprendra. Et tel que tu me le décris, il adorera avoir un  » espion  » dans la place, à  l’Elysée, auprès de l’un de ses grands rivaux Poincaré.  » 
Esprit pratique puis sens inné du rapport de force, doublé d’une intuition psychologique… Je reconnais bien là ma Nathalie. 
 
Je lui réponds :  » En fait, je vais surtout rappeler Poincaré. Sur l’aspect Clemenceau, il faut absolument que j’ai, lui aussi, son avis. Et après, je ferai aussi le point avec Gaston Doumergue. Ce dernier demeure vraiment sympathique, chaleureux. Son accent chantant du Gard et son humour, au quotidien, rendent nos longues journées de travail bien agréables. Et puis, il a besoin de moi sur tous les problèmes relevant du ministère de l’Interieur. Je ne peux pas le quitter comme cela. « 
 
Eh bien voilà, je continue à hésiter…
 
À suivre…

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En haut, Raymond Poincaré ; en bas, Gaston Doumergue. Auprès duquel dois-je travailler pour les prochaines années ?

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21 avril 1914 : le moteur d’une ambition

 » Il ne va tout de même pas faire marcher sa machine dans la journée !

– euh, eh bien, tu préfères la nuit ?   » 

La discussion avec ma femme sur l’avenir de Nicolas est animée. Nathalie a légitimement un peu de mal à digérer l’installation d’un moteur de Panhard Levassor dans la chambre de notre fils aîné Nicolas. Et de le voir plongé dans la mécanique automobile durant toute la sainte journée plutôt que de revoir ses cours de Condorcet pour réussir son baccalauréat, la crispe fortement.

Pour ma part, je comprends mieux notre fils – moi aussi, je me suis profondément ennuyé lors de mes années de lycée – et j’ai fait peut-être plus rapidement mon deuil de l’avenir tout tracé que nous imaginions pour notre grand de 18 ans. 
Il n’intégrera pas, comme son papa, le Conseil d’Etat ? Et alors ? Sera-t’il plus malheureux pour autant ? 
Et puis, ce que j’aime chez Nicolas, c’est cette passion persistante pour l’aéronautique qui demeure son objectif ultime. L’automobile qui lui prend beaucoup de temps actuellement n’est en fait qu’un tremplin pour décoller un jour aux commandes d’un aéroplane.
 » Pour être accepté dans le monde des pilotes d’aéronefs, il faut que je sois avant tout un bon mécano !  » ne cesse-t’il de me répéter, sans même lever la tête du moteur qui prend une place centrale au milieu de sa chambre.
La discussion avec ma femme s’est arrêtée. Un ange passe. Le sourcil froncé, elle pèse le pour et le contre. Enfin, elle lâche ces phrases pleines de sagesse :
 » Comme je le répète souvent, je veux avant tout son bonheur. Mais qu’il se donne, alors,  les moyens de ses ambitions. Si c’est l’automobile et les appareils volants, après tout, pourquoi pas ?  » 
Puis, plus terre à terre :  » néanmoins, sa machine Panhard, tu comprends, je ne veux pas l’entendre ronfler dès potron-minet. Une heure par jour me paraît un grand maximum.  En outre, il ouvrira régulièrement les fenêtres et aèrera, parce que les odeurs d’huile et d’essence, très peu pour moi !  » 
Elle ajoute, aussi prudente que prévoyante : « … et je ne souhaite pas le voir faire monter son frère et sa sœur dans son futur aéroplane ! « 
C’est gagné. Nous avons réussi à nous rejoindre sur une position commune, Nathalie et moi. 
 
Comme pour fêter cet accord parental, un vigoureux et long   » pouët, pouët  » de Klaxon retentit dans tout l’appartement, en provenance du fin fond de la chambre de Nicolas. 
Nathalie se tait, d’abord surprise d’entendre ces notes aussi stridentes que disharmonieuses, puis me regarde dans les yeux, taquine et même prête à éclater de rire :  » tu avais su être un bon avocat pour l’histoire du moteur, je te laisse, mon cher Olivier, me trouver les arguments pour ce nouveau… comment dire… débordement sonore ? « 
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