9 mars 1908 :  » La Femme Nue » de Bataille « habille » les bourgeois pour l’hiver

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Le Théâtre de la Renaissance

Pièce après la pièce, comédie après la comédie : nous buvons un dernier verre dans la loge de l’actrice Berthe Bady après la représentation controversée de  » La Femme Nue  » écrite par son mari Henry Bataille. Il est plus de minuit au Théâtre de la Renaissance et nous ne sommes plus que cinq à débattre si on ajoute le directeur et acteur Lucien Guitry et son fils Sacha qui nous ont rejoints.

Bataille est content de lui. Une fois de plus, il a cherché à choquer le Bourgeois. Cela lui plaît de montrer cette petite Lolette (Berthe Bady) jeune modèle d’un vieil artiste installé qui part rejoindre un peintre plus jeune et plus prometteur … qui finira par la laisser tomber, le succès venu.

Ascension sociale sans morale, vieille France stigmatisée, pureté des sentiments broyée par la convenance mondaine … Bataille distribue les coups, fait basculer les rieurs de son côté, choque une certaine critique et enchante une partie du public.

Après une de ses pièces, on discute à l’infini, superficiellement ou plus en profondeur.

Qui est caricaturé dans le personnage du vieil artiste à la morale décadente et aux moeurs inhabituelles ? Est-ce Debussy ou le Prince de Polignac ? Chacun y va de son interprétation. L’auteur se garde bien de dire qui est visé, satisfait de voir plusieurs cibles touchées d’une seule flèche. Le Tout Paris sourit, blague, reprend les bons mots. Le venin se répand et étouffe insidieusement plusieurs proies à la fois. Ceux qui sont épargnés par cette pièce craignent d’être atteints par la suivante et crient déjà au scandale.

La meilleure défense étant l’attaque, on critique Bataille, une certaine presse l’injurie, on en fait un écrivaillon sans grandeur, avide d’une notoriété qui sentirait la fange.

Bataille, sensible, fragile, maladif, se défend, tente de rendre coup sur coup. Il cède parfois sous le nombre et se transforme en victime.

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Henry Bataille et sa compagne, l’actrice Berthe Bady

La conversation de ce soir tourne aussi au vinaigre. J’assiste à une dispute – dont le motif m’échappe un peu – entre l’auteur et sa femme. On sent un couple qui a besoin de chamailleries pour s’aimer, on devine un rapport de force sans cesse à reconstruire, des lignes qui bougent, se brisent, un équilibre en recherche perpétuelle. Il me semble qu’il y a de l’amour mais pas beaucoup de tendresse entre eux. De la passion sauvage et des réconciliations qui ne peuvent se faire que sur l’oreiller.

Je profite de cette scène de ménage où il est de bon ton de rester discret pour prendre à part le jeune fils de Lucien Guitry. Sacha a perdu confiance en lui depuis l’échec de sa pièce  » La Clef » . Il m’avoue qu’il peine à se faire un prénom avec une ascendance aussi célèbre.

lucien-guitry.1205005979.jpg Lucien Guitry, le « Sarah Bernhardt masculin »

Mes paroles se veulent rassurantes et semblent lui redonner un moral perdu. Son jeune et agile esprit imagine déjà d’autres oeuvres audacieuses, d’autres tirades qui feront le tour de la Capitale.  » Sacha Guitry » – ce nom accolé inhabituellement avec ce prénom,  me fait une impression bizarre – saura-t-il faire oublier l’écrasant Lucien ?

Peut-on grandir à côté d’un arbre immense qui capte toute la lumière ? Allez, Sacha, je crois en toi !

6 mars 1908 : Ma nièce refuse un mariage respectable.

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Jan Toorop :  » Les trois Mariées »

Ma nièce a rencontré sur les boulevards un garçon qui lui plaît. De cette simple phrase pourrait découler de vrais moments de joie. Il n’en est rien.

Mon oncle :  » Mais qui est ce jeune homme ? Nous avons pris nos renseignements, il s’appelle Jacques M… , il n’a aucune fortune et aucune situation établie.

Ma nièce : Il me plaît, voilà tout. Il m’a suivi et rattrapé boulevard Brunes. J’ai aimé l’humour avec lequel il m’a abordée.

– Ta soeur aînée qui a fait, elle, un beau mariage avec Jean, te présentera cette semaine à un autre monsieur, qu’elle connaît. Il finit ses études de médecine et pourra faire honneur à notre famille.

– Mais nous n’allons pas retomber dans les conventions ridicules dont a souffert me soeur ! Je me rappelle, la demande de fiançailles présentée par les parents de Jean ; puis cette discussion sordide sur les intérêts patrimoniaux des deux familles.

– Ma non, ma chérie, Jean était déjà charmant. Tous les jours pendant les fiançailles, il envoyait un bouquet de fleurs blanches à ta soeur et un autre bouquet à ta mère.

– Ah, oui. Sa seule originalité était de se conformer à la mode orientale et de glisser quelques fleurs rouges au fur et à mesure que la date du mariage se rapprochait. Quelle audace, j’en ris encore !

– Mais ma chérie, que vas- tu devenir si tu ne fais pas un beau mariage ? T’imagines-tu que c’est la fréquentation de l’Université des Annales après celle de l’Ecole des Mères qui te conduira à un métier te permettant de subvenir à tes besoins ?

– En fait, je suis piégée. Il était exclu que je fasse de vraies études et maintenant, je suis condamnée à suivre l’homme que vous allez me désigner. Je n’en ferai rien. Je serai actrice ou catin, mais je serai libre, vous entendez, libre !  »

Ma nièce est partie de chez-elle en claquant la porte. Nous l’hébergeons à la maison à partir de ce soir.

Entre actrice et catin, je l’invite dans notre conversation du dîner, en souriant, à choisir la première hypothèse.

4 mars 1908 : Les fantasmes de Félicien Rops

Comme quoi il ne faut pas juger sur une impression , une image. Mon journal d’hier était effectivement éloigné de la réalité et correspondait plus à la description de jeunes ambitieux du barreau parisien actuel qu’à celle du vrai M. Maus. L’homme a en outre mûri depuis son portrait réalisé en 1885.

2008_0301_225643aa.1204405255.JPG O.Maus

Lors de notre rencontre de ce jour, Octave Maus s’est révélé un homme charmant. Sa passion pour l’art, son dévouement pour les artistes belges, sa vive intelligence mélée à un réel anti-conformisme en font un homme attachant.

J’ai profité de son passage sur Paris pour parler avec lui des oeuvres de Félicien Rops, peintre né à Namur, qui a illustré les oeuvres de Mallarmé mais aussi de celles de Barbey d’Aurevilly.

Je conserve les livres illustrés par Rops dans les étagères hautes de ma bibliothèque, loin des mains curieuses des enfants.

Rops, même décédé, sent toujours le soufre. Anti-clérical, il a peint des oeuvres qui choquent encore dans les milieux catholiques. Sa  » Tentation de Saint Antoine  » montre ni plus ni moins une femme pulpeuse, nue et ivre de plaisir, sur une croix, venant de prendre la place du Christ, expulsé de la scène par un diable au visage gris ricanant et pervers. 

Mais Rops a du talent. Il frappe et marque les imaginations. Sa vision de la sexualité nous écarte des conventions bourgeoises. Refusant l’hypocrisie, il nous jette à pleine face ses fantasmes … et sans doute une partie des nôtres.

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 F. Rops : « Pornocrates » et « Diaboliques « 

2 mars 1908 : Octave Maus ;  » j’aurais voulu être un artiste … « 

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Théo van Rysselberghe. Portrait d’Octave Maus (détail)

Un tableau qui résume bien notre époque, mais surtout une toile reflet des sentiments, des préoccupations d’un âge de la vie.

Avocat déjà connu, Octave Maus pose nonchalamment à côté d’un piano à queue. Il joue merveilleusement bien de cet instrument.

Une lampe aux motifs japonisants éclaire la scène. La tenue de soirée du jeune juriste indique que nous sommes dans une  réception parisienne ou bruxelloise.

Que peut-on imaginer d’un homme peint de cette façon (et mon imagination m’éloigne sans doute de la réalité, une prochaine rencontre avec l’intéressé me permettra de rectifier) ?

Grisé par les premiers succès, suffisamment mûr pour ne pas le montrer, il séduit par des talents artistiques faisant de lui -l’espère-t-il – un homme complet. Perdu dans ses pensées ou concentré sur ses prochains bons mots voire attendant le moment clef pour se faire prier de jouer tel ou tel prélude, il se sait observé des dames.

Heureux ou satisfait ? Ni l’un ni l’autre. Il aspire déjà à plus. Plus de rencontres, plus de réussites et de gloire, plus de jolies femmes éprises et désireuses de lui plaire. Il prendra la place de son patron bientôt, fera grossir le cabinet, continuera à soutenir les artistes prometteurs, entrera en politique …

Pourtant, il se sent vieillir. Oh, très peu encore. Les trente ans sont bien franchis et la quarantaine paraît lointaine. Pourtant, il réalise qu’il n’a plus la fraîcheur des étudiants auxquels il dispense quelques cours le soir. Il n’aime plus comme eux (sait-il encore aimer ? ), il ne s’esclaffe plus spontanément depuis longtemps et peine à se rappeler son dernier fou rire.

Ne le lui dites pas. Il perd ses cheveux. Ses boucles blondes qui attendrissaient sa mère, s’envolent, tombent, laissent la place à un crâne nu – qu’il trouve laid – où quelques rides se dessinent déjà.

Alors, il accélère. L’envie de réussir se transforme en soif. Le temps presse. Il se durcit quand on s’oppose à lui : « laissez-moi passer ! Toute ma vie est là ! » semble dire son regard quand il plaide et tente d’écraser la partie adverse.

Il a le sentiment de ne plus écouter ses clients, mais de s’en servir. La phrase  » que m’apportez-vous ?  » prononcée lors des premiers rendez-vous avec ceux qui recourent à ses services, n’a plus le même sens qu’il y a dix ans. Au début de sa carrière, il savait être attentif à la réponse. Il a maintenant tendance à se fermer et imagine en revanche en quoi chaque affaire présentée va pouvoir lui servir de marche pied, de tremplin.

Il soutient des jeunes artistes belges prometteurs. Le fait-il pour eux ou se positionne-t-il ainsi comme tête d’affiche de l’élite intellectuelle montante du Royaume de demain ?

Alors oui, il va jouer du piano ce soir. Du Mozart sans doute; génial et léger. Ou, non… plutôt du Rachmaninov : brillant, exigeant des qualités de virtuose mais un peu vide, vain et finalement, infiniment triste.

29 février 1908 : Mata Hari , un dossier à classer

matahari.1204236985.jpg Mata Hari

 » Surveillez-là, ne l’approchez pas de trop près mais vérifiez si des personnalités publiques ne sont pas victimes de ses charmes !  »

Mission peu ragoûtante confiée par le chef de cabinet, le sous-préfet Roth.

Margaretha Geertruida Zelle, la petite trentaine, est danseuse de son état. D’allure eurasienne, elle se fait appeler Mata Hari : « l’Oeil de l’Aurore » en malais.

Son public enthousiaste et de plus en plus international (elle commence à se produire dans d’autres capitales que Paris) apprécie ses danses exotiques et … érotiques.

J’avais été la voir quand elle se produisait dans la salle de spectacle privée du Musée Guimet. On ne peut pas dire qu’elle dansait bien mais on restait fasciné par ses déhanchements et les mouvements de son long corps voluptueux qu’elle ne savait cacher longtemps.

Elle prétend être la fille d’un prince indien ? Les rapports de police dont j’ai demandé la transmission indiquent que son père était plutôt un vendeur hollandais de casquettes et chapeaux !

Les prêtres hindous lui auraient appris ses danses sacrées ? En fait, elle aurait improvisé ses chorégraphies aguichantes quand elle était … une jolie courtisane appréciée des milieux aisés.

Pour l’instant, je n’en sais guère plus. Je compte sur mes contacts suivis avec la Préfecture de Police pour récupérer des informations supplémentaires.

Le Préfet Lépine, homme droit et franc, va encore être peiné de devoir collaborer à la mission dont j’ai la charge. J’entends déjà sa réaction :  » Mais enfin, qui essayez-vous de mouiller ? Qui voulez-vous faire tomber ? Ah, ces combines de basse politique, c’est à vomir !  »

Et une fois de plus, je lui ferai comprendre que cette commande ministérielle gagne à être traitée par nous deux, si on ne veut pas aller plus loin qu’un rapport administratif « pince-sans-rire » qui ne contiendra que des informations sans grande importance sur le fond.

Sur la couverture  du document que je remettrai à mon chef, sera inscrit la mention « documentation non urgente » , catégorie qui ne permettra pas qu’il soit placé à portée de main du ministre. Au bout d’un mois, noyée dans une pile volumineuse prenant la poussière, la liasse sera alors brièvement ouverte par une secrétaire distraite qui procédera, du fait de l’absence de mouvement connu sur le dossier, à son classement immédiat.

Mata Hari disparaîtra alors de notre champ de vision gouvernemental et policier. Elle continuera, en toute tranquillité, à faire rêver les Parisiens en mal d’exotisme. Elle séduira encore longtemps de riches protecteurs qui pourront, grâce à ma mauvaise volonté et à celle du Préfet, rester … d’heureux anonymes.

27 février 1908 :  » Les prix flambent ! « 

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 Le  » franc or « 

 » Les prix flambent !  » Voilà une expression qui amène peu de contestations lorsqu’elle est lancée dans un déjeuner entre collègues. On peut aussi l’essayer avec ses voisins et obtenir sur le sujet un consensus rapide dans tout l’immeuble.

Et pourtant ! La Statistique Générale de France, bureau prestigieux rattaché, il y a peu, au tout nouveau ministère du travail de Viviani, apporte une vision plus nuancée du sujet.

Une première grande enquête, transmise à notre ministre, a été réalisée l’an dernier sur la consommation des Français.

– S’il est vrai que l’ouvrier, l’employé et le petit fonctionnaire continuent de consacrer bien plus de la moitié de leurs revenus à l’alimentation, ils se procurent pourtant de plus en plus de viande et ils mangent en revanche moins de pain, aliment de base du pauvre.

– Les bourgeois mobilisent moins d’un cinquième de leurs ressources pour la nourriture et investissent de plus en plus dans la rente mobilière.

– Les employés comme les bourgeois essaient de se constituer des réserves alternant dépôts en banque, achats de valeurs (emprunts d’Etat) et bas de laine (au sens propre du terme). Le franc germinal ou franc or, finalement très stable (0,32 g d’or), est conservé dans de nombreuses chaumières, maisons ouvrières ou appartements bourgeois. Chacun met de côté pour ses vieux jours. Rares sont en effet les professions où l’on peut bénéficier d’une pension.

En fait, quand on évoque la  » vie chère  » , de quoi parle-t-on ?

Chaque Français veut maintenant acheter du cacao pour ses enfants ou boire du café. On met à présent du sucre partout et les petits adorent cela. Or, ces denrées restent plus coûteuses que le pain ou la traditionnelle pomme de terre.

Les vêtements confortables en laine ou coton font reculer les blouses. Sur ces articles, là aussi, le porte monnaie est plus rudement mis à contribution qu’autrefois.

Et encore, je ne parle pas du logement. Si on souhaite  » l’eau et le gaz à tous les étages » , la petite plaque bleue si recherchée, il faut accepter d’amputer une part non négligeable de ses revenus.

En définitive, que les Français veuillent simplement se nourrir de façon variée ou qu’ils aient envie de profiter un peu des nouveaux produits ou conforts modernes, ils n’ont pas fini d’avoir le sentiment de ne pas gagner assez !

26 février 1908 : Fortune personnelle et service de l’Etat

paul-cambon.1203976204.jpg P. Cambon

Rencontre éclairante et édifiante avec l’ambassadeur de France à Londres, Paul Cambon. Il n’était pas prévu que nous parlions diplomatie mais plutôt de son parcours de haut fonctionnaire. Préfet de l’Aube, du Doubs puis du Nord, M. Cambon a eu une carrière administrative riche avant de représenter notre pays au Royaume-Uni ; il connaît donc les rouages de notre Administration.

Quand on s’entretient avec ce personnage prestigieux de notre corps diplomatique, signataire en 1904 des traités de l’Entente cordiale avec l’Angleterre, on peine à imaginer les conditions dans lesquelles il a effectué une partie de son ascension professionnelle.

Contrairement à beaucoup de ses collègues, Paul Cambon est issu d’un milieu assez simple. Sans fortune personnelle, il a eu les plus grandes difficultés à assumer la fonction de représentation dévolue à un préfet.

Il me confie en soupirant :

 » Pour faire face aux invitations destinées à m’attirer les bonnes grâces des notables locaux et organiser les réceptions et les bals attendus d’un préfet, il me manquait plus de 10 000 francs par mois dans mon traitement de fonctionnaire.

Rendez-vous compte, j’étais obligé d’emprunter l’argenterie de mes beaux parents lorsque je donnais des réceptions à la préfecture de Lille !

Comme ambassadeur, je m’en sors mieux mais uniquement grâce à la fortune de celle qui est mon épouse depuis peu, fille d’un général de Napoléon.  »

La situation n’est pas saine.

Si la fortune reste une condition pour faire face aux obligations liées à l’exercice de hautes responsabilités publiques, il restera illusoire de vouloir démocratiser l’accès aux corps prestigieux.

Et les rares représentants de milieux modestes parmi les hauts fonctionnaires , parce qu’ils sont obligés d’emprunter et/ou de faire des mariages d’intérêt, deviennent les « obligés » des aristocraties et des anciennes élites dirigeantes.

Ces mêmes élites que les gouvernements républicains successifs ont pourtant tentées d’écarter.

24 février 1908 : Prélude à l’Après-Midi d’un Faune

2008_0216_154514aa.1203169327.JPG La salle Gaveau

Concert Salle Gaveau hier soir.

Le chef d’orchestre André Messager et l’Orchestre Lamoureux nous emmenaient avec talent dans l’oeuvre de Debussy : « Prélude à l’Après Midi d’un Faune » , d’après le poème de Mallarmé.

messager.1203845893.jpg A. Messager

Sur les bords de l’Etna, dans un après-midi inondé de soleil, le Faune observe, caché dans les roseaux, les délicieuses Nymphes. La chaleur est moite et la passion monte.

La flûte enchante les jeunes déesses qui se laissent surprendre. Pendant qu’elles se soumettent avec une résistance feinte au désir du Faune, Debussy entraîne ses auditeurs dans un jeu complexe d’arabesques et d’harmonies fondues faites de cors, de harpes et de hautbois.

Les violons appelés à la rescousse rythment la scène sans que l’on sache bien si nous sommes dans le rêve du Faune ou dans celui des Nymphes finalement conquises.

Pendant le concert, je dévisageais discrètement la sulfureuse princesse de Polignac (on prête des moeurs très particulières à cette amoureuse de grande musique) assise à quelques rangées de moi. Elle restait attentive, son visage fin et intelligent n’était traversé que par quelques rares expressions de satisfaction à l’écoute de cette musique très sensuelle.

A un moment, son regard s’est tourné dans ma direction. J’ai senti un peu d’amusement dans ses yeux. Honteux d’être découvert, je me  suis plongé dans le reste du programme de la soirée: Fauré, Weber, Rimski-Korsakov, Rachmaninov. Un pur bonheur.

Lorsque nous sommes sortis, j’ai entendu quelques spectateurs qui évoquaient le tableau ayant inspiré Debussy : une toile de Boucher exposée à la National Gallery de Londres.

Pour rester dans l’ambiance magique de ce concert hors du commun, je vais aller cet après-midi contempler les oeuvres de Boucher du Louvre.

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Cette « Diane Sortant du Bain » pourrait bien capter mon attention un moment. Un peu d’imagination et je peux faire revivre ce Faune, cette force sauvage qui croit dominer la grâce et se laisse en fait submerger par son désir brûlant pour cette beauté féminine parfaite qui se dérobe au simple mortel qui s’approche.

22 février 1908 : La mission Pavie ; une conquête sans larme et sans arme

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Luang Prabang

Conquête des coeurs, visions de contrées humides, chaudes, inondées de soleil, paysages fabuleux de monts arrondis à perte de vue, bruits assourdissants des eaux furieuses des rapides du Mékong, odeurs des forêts vierges inexplorées puis retour au calme dans une maison en bambous et paillottes … je pose sur ma table de nuit, rêveur, les premières pages du journal d’Auguste Pavie.

Fonctionnaire retraité installé en Bretagne, il est connu au ministère pour avoir délimité les frontières du Laos avec la Chine (c’était la fameuse « mission Pavie » ) après avoir placé ce royaume sous la protection de la France.

Il a fait cela sans tirer un coup de feu. Ses seules victimes demeurent les merveilleux papillons et autres insectes qu’il a collectionnés là-bas.

Il a su convaincre, souvent seul, les milliers d’habitants du nord de l’Indochine de se rallier à la République Française. Ses seules armes : l’écoute, la simplicité des attitudes, une parfaite connaissance des moeurs locales et des langues pratiquées, un vrai sens du rapport de force qui lui permet d’exploiter au mieux la peur suscitée par les ambitions du puissant Siam voisin.

Pavie m’a confié, quand il est parti à la retraite ( je représentais mon chef à la réception donnée en son honneur au Quai ), qu’il lui faudrait de nombreuses années pour relier, compléter, annoter, tous les documents réunis lors de ses missions en Indochine.

augustepavie.1203625897.jpg A. Pavie

Ce que j’ai déjà pu voir, ce soir, de son oeuvre laisse admiratif.

Il nous fait revivre son aventure avec un vrai sens des effets et du suspens. Nous le suivons haletants, lorsqu’il sauve d’une mort certaine le vieux roi de Laos à Luang Prabang. Nous tremblons avec lui quand il arrive à échapper in extremis aux redoutables pirates chinois « Pavillons-Noirs » .

Patiemment, avec beaucoup de poésie et de souci du détail, c’est aussi toute une civilisation qu’il fait revivre pour nous. Sur des centaines de pages, s’étalent des relevés topographiques, des dessins de flore et de faune exotiques et des analyses passionnantes d’ethnologie ou d’histoire locale.

Il faut que je parle d’Auguste Pavie à Clemenceau. A minima, je calmerai peut-être les ardeurs anti-coloniales de mon Patron. Au mieux, il acceptera de rédiger une dédicace pour ce journal, séduit par la personnalité passionnée et idéaliste de son auteur.

20 février 1908 : Une armée qui réfléchit trop

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Dans notre République, il y a un débat récurrent : l’école prépare-t-elle à la caserne ou la caserne doit-elle continuer l’école ?

Dans le premier cas, on axe nos effort sur la constitution d’une armée française puissante, performante, solidement implantée dans le pays. Après la désastreuse guerre de 1870, cette orientation apparaissait comme prédominante. Il fallait à tout prix préparer la « Revanche ».

Avec la seconde option, l’élévation du niveau d’instruction de la population devient une priorité et l’armée est priée de se mettre au service de cette grande oeuvre. Depuis le début des années 1900, la France privilégie cette belle idée.

Clemenceau, pour sa part, souhaite en avoir le coeur net sur ce que les jeunes recrues apprennent au cours de leur service militaire et il remet en question le fait que l’armée se transforme en école.

 » Les boulangers doivent faire du pain et les plombiers réparent les tuyaux. Si on inverse les rôles, les tuyaux se percent et le pain a un goût infâme. Pour l’armée et l’école, c’est pareil. Laissons les instituteurs apprendre aux enfants à lire, écrire et compter. Demandons aux officiers de préparer nos jeunes à porter les armes pour défendre le pays et ne mélangeons pas tout « .

Le Patron me demande donc un court rapport sur cette question, sachant que je vois bien la réponse qu’il souhaite que j’apporte !

Je viens de me mettre en contact avec la hiérarchie militaire pour recueillir les opinions de généraux réputés et j’ai demandé à assister, dans les régiments, à quelques cours dispensés par des officiers aux jeunes recrues issues de toutes les villes et campagnes de France.

Après observation, j’ai été assez convaincu par le fait que les gradés devaient se préoccuper de la situation mentale et de la vie matérielle de leurs subordonnés. Demander des nouvelles de la famille n’est pas un mal en soi. L’officier a sans doute une responsabilité sociale à assumer.

En revanche, j’avoue avoir été pris d’un fou rire nerveux lorsque j’ai eu l’occasion d’assister à des cours sur l’hygiène, les mathématiques, la morale civique, l’histoire ou les techniques agricoles. Dans les casernes visitées, ces enseignements prenaient une bonne part de l’emploi du temps des jeunes appelés. Les officiers, guère compétents sur ces sujets mais beaux parleurs, dispensaient sans aucune méthode, des savoirs incertains à des jeunes gens complètement somnolants (levés depuis cinq heures au clairon !).

Et pendant ce temps, j’imaginais l’armée prussienne, nombreuse, bien équipée, se préparant en bon ordre au tir et aux manoeuvres complexes de campagne. Je voyais déjà des mitrailleuses allemandes faucher sans pitié nos intellectuels à deux sous, nos officiers pérorants, en lunettes, le doigt sentencieux levé, avec un livre « sur l’hygiène  » à la main.

Une fois de plus, l’Etat major est à côté de la plaque. Une fois de plus, Clemenceau et les ministres vont devoir se fâcher pour que les soldats redeviennent … des soldats.

Clemenceau a demandé à consulter mon rapport avant même qu’il ne soit terminé. Satisfait de sa lecture, il m’a glissé, malicieusement :  » il ne sert à rien d’apprendre l’algèbre à la caserne. Le soldat ne doit savoir compter que  … jusqu’à « 2  »

Il a alors quitté mon bureau, hilare, le corps rigide, le torse bombé, la tête levée, singeant un soldat marchant « au pas cadencé » sous les ordres d’un caporal aboyant de grands « une, deux, une, deux « .

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