20 septembre 1908 : le fichier de la belle Edvige

Il y en a partout. En haut, en bas, sur des kilomètres d’étagères. Des fiches blanches, roses, vertes ; neuves ou jaunies. Sur ces fiches figurent des renseignements précis sur toutes les personnes arrêtées par la police parisienne dont la plupart ont été ensuite condamnées : une photographie de face et de profil, des données anthropométriques (mesures du crâne, longueur de l’écartement des bras, taille, pointure du pied…) et des relevés d’empreintes digitales qui garantissent que l’on ne confondra pas un mauvais garçon avec un autre.

Ce travail considérable a été initié par un simple employé devenu chef de service et maintenant mondialement célèbre dans le milieu policier : Alphonse Bertillon.

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Alphonse Bertillon, l’un des pères d’une police plus scientifique

Dans toutes les polices occidentales, dans les congrès de criminologie, on parle de « la méthode Bertillon ».

L’idée n’est plus seulement de faire avouer un suspect (avec des méthodes qui excluent la torture mais qui restent souvent violentes) et d’avoir la « religion de l’aveu » : celui qui avoue serait forcément le coupable, il conviendrait donc de tout faire pour obtenir ces confessions. La police s’efforce de nos jours d’obtenir d’autres éléments pour confondre les malfrats. En utilisant bien le fichier, on peut retracer les déplacements de telle personne interpellée, être sûr d’une de ses condamnations antérieures, établir des liens entre membres d’une même bande organisée.

 » En utilisant bien le fichier  » ai-je écrit. C’est bien là le problème. Comment s’y retrouver dans toutes ces petites cartes multicolores, comment lire rapidement tous ces renseignements figurant sur des centaines de milliers de pages, comment distinguer parmi des milliers d’informations anodines celles qui ont un intérêt pour l’affaire criminelle en cours ?

Aucune machine, aucun être surnaturel ne peut aider le policier qui se noie dans cette masse d’informations. La vérité, la clef de l’énigme, le coupable est là, tout près, dans ces boîtes de rangement… mais où ?

Un seul recours, une seule arme : la mémoire humaine. Elle seule permet de mettre en relation les informations qui en valent la peine, elle seule garantit les bons liens entre fiches, elle seule guide les pas de l’enquêteur.

Deux mémoires s’affrontent : d’une part celles des policiers de terrain qui se rappellent telle ou telle affaire, tel ou tel nom, et qui savent ensuite où chercher dans les fiches ; d’autre part celle des employés aux écritures des salles d’archives. Ces derniers ne sortent guère des sous-sols mais établissent, avec leur belle écriture, des documents qui parfois, pour des raisons mystérieuses, attirent leur attention.

Parmi les employés des salles d’archive, il y a une jeune femme rousse assez bien faite de sa personne. Depuis son arrivée, la fréquentation des salles de classement par les policiers masculins a été multipliée par deux ou trois. Discrète mais efficace, elle sait écouter la demande des enquêteurs, elle les aide à chercher au bon endroit et a des intuitions fulgurantes. Elle fait des rapprochements géniaux auxquels personne n’avait pensé. Elle repense à de lointaines affaires et donc de vieilles fiches par tout le monde oubliées mais qui cachent la clef d’un meurtre jusque là mystérieux.

Sa mémoire impressionne tout le Quai des Orfèvres, sa capacité à trouver des indices décisifs est connue en haut lieu. Comme son prédécesseur Bertillon, les grands patrons de la Préfecture réfléchissent à son avenir et envisagent pour elle une promotion bien méritée.

Elle n’en a cure. Petit minois pétillant et plein d’humour, elle aime rester dans l’ombre des étagères, ne veut pas d’un bureau de « chef » qui l’éloignerait de ses fiches, de « ses chères petites cartes ». Elle ne veut pas de carrière et aime plaisanter avec ses autres collègues employés moins doués qu’elle.

Et surtout, elle ne veut pas être, un jour, appelée « madame » ou « mademoiselle ».

Non, elle répète à qui veut l’entendre :  » j’ai un beau prénom, bien de notre époque, appelez-moi Edvige « .

18 septembre 1908 : Les vacheries des Parisiens

 » Non, désolé, je ne vois pas la différence entre les deux laits ».

Telle est ma conclusion après avoir goûté chacun des deux verres servis par le représentant des vacheries parisiennes. Il veut me démontrer qu’entre le breuvage blanc issu des vaches élevées en plein Paris, dans les vacheries qu’il représente et celui sortant des pis des vaches de province, il y a une « sacrée différence de qualité et de saveur ».

Le laitier ne se laisse pas démonter par ma remarque dubitative :

 » Il important que la Capitale conserve des vaches. Le lait arrive ainsi plus frais chez les consommateurs. Vous savez que nous offrons un vrai service apprécié de toutes les familles de notre grande ville. Les livreurs parcourent les rues en agitant une crécelle. Les mères de famille mettent à leur porte leurs bouteilles de lait vides et nous les remplaçons par des bouteilles pleines, hermétiquement fermées et cachetées pour éviter les fraudes. Tout cela est compris dans un abonnement modique de 14 francs par mois.  »

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La concurrence des vaches et du lait normand est fatale aux vacheries parisiennes

J’ai l’air malin avec mes deux grands verres de lait sur mon bureau. Je ne sais comment me débarrasser de ce représentant des vacheries parisiennes qui voulait absolument être reçu « au plus haut niveau de l’Etat ».

Je glisse à mon interlocuteur :  » Ecoutez, j’ai bien compris qu’en quelques années, nous sommes passés de plus de 500 vacheries abritant plus de 8000 vaches à 200 comprenant seulement 3000 animaux. Je vois bien que votre profession est en train de disparaître du paysage parisien et qu’il faut faire quelque chose.  »

J’arrive à le convaincre de me laisser en paix, que son dossier est « entre de bonnes mains, je vous assure ».

Quand il me quitte, je regarde à nouveau la note préparée par les services de la préfecture. En fait, la situation est désespérée :

La spéculation foncière conduit les vacheries à être toutes rachetées par des promoteurs lorsque les propriétaires décèdent. De surcroît, les mauvais salaires versés aux garçons vachers entraînent une pénurie de personnel dans le secteur qui empêche une production régulière. Pour finir, la concurrence des grandes laiteries de province qui fournissent un « lait voyageur » (c’est comme cela qu’on dit à Paris) beaucoup moins cher, porte un coup fatal à cette activité atypique de la Capitale.

Enfin seul dans mon bureau, je fais un dernier test entre les deux verres de lait : le « lait voyageur » et le lait « typique de Paris ».

Pour bien me concentrer, je prends mon temps et ralentis ma respiration. Je ferme les yeux et j’avale à toutes petites gorgées :

Non décidément, aucune différence.

Dossier classé.

17 septembre 1908 : Favoriser l’automobile dans Paris

 » Moins chère que les moyens hippomobiles, plus pratique que les autobus, il faut favoriser l’automobile dans Paris !  »

Le directeur de cabinet Winter veut une courte note sur le sujet pour ce soir et donner ensuite des consignes précises au préfet Lépine.

100 kilomètres en auto coûtent 9 francs alors que la même distance avec une voiture tirée par des chevaux revient au double. L’entretien des bêtes reste incontestablement plus onéreux que celui d’un moteur.

Le Paris haussmannien avec ses larges avenues, est tout à fait adapté à la circulation des véhicules individuels. Ceux qui sont équipés d’un moteur présentent, de surcroît, l’avantage de franchir les côtes rapidement sans créer d’encombrement derrière eux.

Les Panhard, Berliet et autres Renault ont monté plus de soixante usines dans la Capitale pour fournir une clientèle aisée, pour l’instant essentiellement issue des quartiers huppés du Centre et de l’Ouest.

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Les Anglais fabriquent dix fois moins d’automobiles que les Français ou les Américains (2500 contre 25000 par an) mais ils sont très beaux : La Rolls Royce V8 « Landaulette » . Modèle cependant un peu démodé en cette année 1908

Dans ma note, j’imagine déjà le Paris de demain : des automobiles moins coûteuses comme la Ford T (qui devrait arriver dès cette année des Etats-Unis) favoriseront une démocratisation de ce moyen de transport – Renault et Peugeot travaillent aussi sur des véhicules moins chers – et donc un essor important du trafic.

Je conseille aussi de mettre en place une signalisation par panneaux plus claire pouvant être vue par les conducteurs de véhicules lancés à pleine vitesse. Certaines rues trop étroites (dont je commence à dresser la liste) devront n’être autorisées que pour une circulation dans un sens unique.

Le Paris du futur fait rêver : pouvoir aller de Bastille à l’Arc de Triomphe très rapidement dans des automobiles lancées à 120 kilomètres par heure ! Remonter en quelques minutes ces avenues de la Capitale cheveux au vent, sans effort, sans être bloqué par des charrettes comme aujourd’hui, sans attendre derrière un omnibus à cheval poussif.

Demain, nous perdrons beaucoup moins de temps dans les transports. Que vont faire les Parisiens de toutes ces précieuses heures gagnées ?

16 septembre 1908 :  » Toute la ville est folle de mes jambes ! « 

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La chanteuse de cabaret Claire Waldoff

Walther Rathenau tient parole, il me parle avec gourmandise de son Berlin méconnu.

 » A chaque fois que vous commencerez à vous faire une idée générale de Berlin, vous vous apercevrez, au bout d’un moment, qu’elle méritait d’être nuancée ou qu’elle n’était qu’illusion.

Les grands monuments comme notre Reichstag ? Même les Berlinois en rient. Ce dernier est appelé par beaucoup « le corbillard de 1ère classe ». L’Empereur lui-même qui voulait pourtant que l’architecture de la capitale soit le reflet de son pouvoir, s’exclame parfois en regardant le bâtiment :  » Mais c’est une cage pour les singes de l’Empire ! « .

La fréquentation des grandes allées du « Berlin monumental » peut vous faire oublier que cette ville reste aussi celle d’un petit peuple nombreux, travaillant dans l’industrie textile, la métallurgie ou la chimie. Plus récemment, grâce notamment à l’action de mon groupe AEG, des usines produisant de l’électricité se sont aussi installées. Inutile de vous dire que ces prolétaires ne vivent pas dans des palais ! Ils prennent abris dans un Berlin qui s’étend à perte de vue dans des logements souvent sans toilettes ni salle de bain, peu chauffés. Ils s’entassent à plusieurs familles dans ce que nous appelons des « casernes locatives » qui sont une honte pour notre ville.

A côté de cette métropole qui « souffre », vous avez cependant le Kurfüstendam, Schöneberg, Fridenau qui sont autant d’endroits cossus réservés à la bourgeoisie et aux fonctionnaires dirigeants l’Empire. Ces lieux sont des « havres de paix » comme vous dites en français ; ils peuvent prendre la forme de cités jardins.

Autrement dit, ne vous faites pas une idée trop définitive de Berlin. C’est une ville ouvrière et une ville bourgeoise. Le tout s’étend sur plus de 3000 kilomètres carrés et comprend plus de quatre millions d’habitants !

En matière politique, Berlin est loin d’être la capitale soumise aux moindres désirs de l’Empereur. Guillaume II s’écrit souvent : « Cette ville, il n’y a décidément rien à en tirer ! ». En effet, elle ne cesse d’envoyer des députés de l’opposition SPD au Reichstag. Ses journaux éditent caricatures sur caricatures du pouvoir en place. Autrement dit, quand je lis dans les journaux français que l’Empire allemand est un bloc monolithique, je ris de bon coeur.

Pour la culture, Berlin n’a rien aussi à envier aux autres capitales les plus « en pointe ». Certes, vous croyez avoir tout compris quand vous assistez à un spectacle « officiel » ou quand vous allez dans nos musées qui ont utilisé une partie de l’indemnité de guerre versée par la France après la guerre de 1871 pour acheter des oeuvres connues venant de toute l’Europe. Vous vous dites : « Berlin, capitale de l’Art classique » .

Eh bien, vous n’y êtes pas. Berlin a fait, comme Vienne, sa sécession. En 1898, il y a dix ans déjà, une petite centaine d’artistes a refusé de présenter ses oeuvres dans les salons officiels. Des toiles représentant des scènes de rues « chaudes » de la capitale ont eu beaucoup de succès auprès d’un public qui en a assez des tableaux officiels rappelant les grandes batailles et les couronnements du monde germanique.

Vous m’avez compris, Berlin, c’est tout et son contraire. Une ville bourgeoise et prolétaire ; une capitale d’Empire et un lieu d’opposition au Régime ; une culture officielle… battue en brèche par des artistes qui aiment s’encanailler ; des spectacles mondains qui cachent mal des cabarets enfumés à l’ambiance endiablée qui rivalise avec celle de Montmartre. »

En écoutant Walter Rathenau me parler ainsi de façon passionnée de « sa » ville, je pense au dernier spectacle que nous sommes allés voir avant de partir. Claire Waldoff était sur la scène du Cabaret des Tilleuls. Des mimiques tordantes, une voix gouailleuse, une grande tendresse pour décrire le monde de façon drôle et poétique. Ses chants étaient repris en coeur par l’assistance nombreuse et insouciante. Dans cette atmosphère chaleureuse et complice, le public attendait ses bons mots. La petite et délicieuse bonne femme a lancé, du haut de son mètre quarante-sept, dans l’hilarité générale :  » Tout Berlin est fou de mes jambes ! « .

Une autre Allemagne, bien loin de celle décrite par les livres d’histoire de nos écoles communales. Une Allemagne que la France pourrait aimer, à condition de faire un petit effort…

15 et 16 septembre 1908 : Dernier tour dans Berlin et retour à Paris

Le ton du télégramme est sec, l’ordre sans appel :  » Puisque négociation avec Berlin terminée, retour attendu Paris dès lundi. Nombreux dossiers en attente. Signé: directeur de cabinet Winter. »

Pas un merci pour le succès obtenu auprès de l’amiral Tirpitz. On sent que le patron G. Clemenceau regrette déjà mon absence (qui modifie ses petites habitudes) et réclame à cors et à cris mon retour rapide.

Je me suis donc engouffré dans le premier train pour Paris après avoir accéléré le pas pour notre petit tour, l’ambassadeur Jules Cambon et moi, dans la magnifique capitale allemande.

Confortablement assis sur les sièges en velours rouge bordeaux du compartiment de 1ère classe, pendant que le quai de la gare s’éloigne, j’essaie de fixer dans ma mémoire les images que j’ai le plus aimées de ma visite.

La Friedrichstrasse et le Central-Hotel :

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Le récent réseau métropolitain sous-terrain électrifié qui nous a permis d’accélérer le rythme de notre visite et de voir beaucoup de choses en peu de temps :

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Le pont Jannowitz où se croisent de façon savante les trafics terrestres et fluviaux, où le métropolitain surplombe le tramway, les autobus et les automobiles. Une image de la modernité berlinoise :

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Le pont « Monbijou » et le musée du roi Frédéric dirigé par l’historien d’art passionné Wilhelm von Bode ; le fameux musée qui achète actuellement une bonne partie des plus fameuses peintures européennes :

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Autre bâtiment imposant, massif, qui montre tout l’orgueil d’un régime qui souhaite à présent rayonner dans le monde entier. L’Arsenal :

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En face de moi, dans le compartiment, un riche industriel berlinois. L’homme est en partie à l’origine de l’électrification de la capitale. Un scientifique mais aussi un philosophe : Walther Rathenau.

Il a mon âge, parle très bien le français et profite de notre voyage vers Paris pour me donner des clefs pour comprendre Berlin et l’Allemagne que j’ai quittés trop vite.

 » Berlin n’est pas seulement la ville des bâtiments monumentaux -comme le Reichstag – que l’ambassadeur Cambon a juste eu le temps de vous montrer. Et vous devez comprendre que l’Allemagne n’est pas uniquement l’Empire florissant -et apparemment sûr de lui – que les étrangers comme vous croient connaître.

Si vous avez la patience de m’écouter, je peux vous raconter une autre Allemagne, une autre capitale, aussi riches mais plus subtiles que celles que vous avez actuellement en tête.  Avez-vous entendu parler du capitaine de Köpenick, de la Sécession ou des casernes locatives ? « .

Devant mon regard intéressé et interrogatif, il enchaîne. Je ne perds pas une miette de cet exposé passionnant et note tout sur mon carnet.

A suivre…

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Walther Rathenau

14 septembre 1908 : Promenade inoubliable dans Berlin (1)

L’avantage d’une négociation internationale qui se finit plus tôt que prévu est de laisser du temps pour la promenade. C’était mon rêve depuis longtemps de découvrir ce nouveau Berlin, devenu le centre du principal empire de l’Europe continentale.

Nous remontons vite Unter den Linden – la grande avenue centrale « sous les tilleuls » – pour la prendre à son début. L’ambassadeur Cambon me montre les principaux monuments.

Nous admirons la fameuse porte de Brandebourg qui marquait l’entrée ouest de Berlin avant que la ville ne s’étende – avec démesure – au moment où elle est devenue capitale impériale.

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Le diplomate me raconte que le quadrige qui surmonte la porte avait été démonté par Napoléon et gardé à Paris jusqu’à la chute du 1er Empire ! Le retour du monument avait donné lieu à une grande fête :

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Jules Cambon me montre aussi quelques photographies de cette porte au moment où les Allemands ont fêté notre défaite de Sedan, en 1871:

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Nos pas nous mènent ensuite vers le Reichstag, le parlement de l’Empire, où les députés sont élus au suffrage universel. Cambon me rappelle que le découpage des circonscriptions n’a pas été actualisé depuis longtemps et qu’il défavorise le parti de gauche SPD :

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L’officier de garde, en faction derrière la statue de Bismarck, reconnaît notre ambassadeur. Il nous laisse pénétrer dans le bâtiment pour assister à quelques minutes d’une séance en cours :

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L’atmosphère est aussi bruyante et surchauffée qu’à la Chambre des députés parisienne. Mêmes discours qui n’en finissent plus, mêmes envolées lyriques souvent stériles, mêmes interpellations « scandalisées » de l’opposition et mêmes réponses péremptoires des membres du gouvernement. Seule différence : on s’invective dans la langue de Goethe. Je propose à Jules Cambon de quitter au plus vite ce lieu qui me rappelle trop les longues séances de nuit que je suis obligé de supporter quand j’accompagne G. Clemenceau.

En partant, je jette un coup d’oeil sur une grande photographie murale immortalisant la pose de la première pierre du bâtiment en 1884, par l’Empereur Guillaume 1er, en présence de Bismarck :

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Puis nous remontons Unter den Linden vers le centre de la capitale.

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A suivre…

13 septembre 1908 : Le poker est plus efficace que la diplomatie

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L’amiral Alfred von Tirpitz, le tout puissant patron de la flotte allemande

Rencontre avec une légende vivante. Nous entrons, l’ambassadeur Cambon et moi, dans le salon de l’hôtel Victoria où doit se dérouler la négociation avec l’amiral Tirpitz, commandant la flotte allemande.

L’homme est de dos, seul, debout face à la fenêtre. On ne le voit, de prime abord, qu’en contre-jour, sa haute taille disparaissant dans un grand manteau de feutre bleu d’officier supérieur. Il se retourne d’un coup et dans un excellent français, s’exclame d’une voix de stentor :  » Voilà donc mes négociateurs secrets ! Je vous en prie, prenez la peine d’entrer !  »

Il nous fait asseoir avec un geste de grand seigneur. Passe distraitement sa main dans sa longue barbe qui a contribué à le rendre célèbre dans le monde entier.

Le reste de la conversation a lieu en allemand. Je traduis donc.

 » Résumons la situation. Trois légionnaires d’origine allemande, en service dans un régiment français stationné à Casablanca, ont déserté. Ils ont trouvé refuge auprès de notre consulat sur place.

Les autorités françaises souhaitent que ces hommes leur soient remis, ce que refuse le diplomate de mon pays. Le tout provoque donc un incident entre nos deux nations.  »

Jules Cambon :  » Monsieur l’amiral, c’est tout à fait cela et nous avons souhaité cette rencontre discrète avec vous. Nous pensons que vous pouvez peser fortement auprès des différents lieux de décisions berlinois pour arriver à un compromis acceptable réglant ce différend.  »

Tirpitz :  » Ecoutez, le consul allemand est un crétin (il prononce le mot en français). Au niveau du droit international, nous nous sommes mis dans notre tort. Nous n’avons pas à héberger des déserteurs engagés régulièrement par une armée étrangère. Donc, si un arbitrage a lieu entre nos deux puissances, l’Allemagne sera désavouée. Ainsi, nous perdrons la face, ce que nous ne voulons à aucun prix. »

Moi :  » Je vous propose un stratagème. A une date que nous déciderons ensemble, vous tenterez de faire embarquer les trois légionnaires dans l’un de vos navires. Notre police militaire s’y opposera et pourra reprendre les trois déserteurs.  »

Tirpitz :  » Monsieur le conseiller, je ne vois pas bien ce que nous y gagnons ?  »

Moi :  » Au moment de l’arrestation des légionnaires, on pourrait imaginer que notre police militaire fasse usage d’une force disproportionnée (quelques échanges de coups, la menace d’un revolver) et donc d’un manque de respect de l’immunité diplomatique du consul ou de ses représentants. La France violerait donc, à son tour, les règles internationales et le futur arbitrage qui serait demandé entre nos deux pays conduirait dès lors à une sentence équilibrée, ne faisant perdre la face à aucun des deux pays.  »

L’amiral Tirpitz et l’ambassadeur Cambon me regardent bouche bée.

 » Mais c’est un petit malin votre conseiller !  » s’esclaffe l’amiral.  » Votre plan digne d’un de vos albums français des « Pieds nickelés » me va tout à fait.  »

Si je résume, par cette tentative d’embarquement ratée, on se débarrasse des trois légionnaires dont ne savons que faire. Vous les récupérez par la force. La presse et les parlements de nos deux pays crient au scandale. Nos gouvernements, pour calmer le jeu, demandent un arbitrage international. Et au final la Cour rend un jugement blâmant également les deux pays sans en humilier un seul.

C’est assez bien vu. Il faudra bien suivre cette affaire pour qu’il n’y ait pas d’autres dérapages mais je veux bien tenter le coup.

Il va être très amusant d’organiser tout cela.  »

L’ambassadeur Cambon, l’homme des longues négociations, ne s’attendait pas un tel brusque coup de poker de ma part. Pour le rassurer, je lui indique avoir vu tout cela avec G. Clemenceau avant de partir.

Nous fixons ensemble la date du 25 septembre pour le « transfert musclé » des légionnaires.

L’amiral Tirpitz sort trois coupes et une bouteille de Champagne :  » Fêtons ce compromis. Dans cinq ou six ans, quand la flotte allemande sera devenue la meilleure du monde, je cesserai de me soumettre à ces règles de droit international idiotes qui entravent la légitime volonté de puissance du Reich. Vous êtes prévenus.

En attendant : buvons ! « 

12 septembre 1908 : Négociation de crise avec l’Allemagne

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La négociation aura lieu dans un salon discret du Victoria Hotel sur « Unter den Linden » à Berlin

L’ambassadeur Jules Cambon a visiblement de l’affection pour moi et prend tout son temps pour me former aux rudiments de la diplomatie. 

 » Mon cher conseiller, les règles à respecter pour mener une négociation de crise sont plutôt simples :

– évaluer avec justesse le rapport de force ;

– trouver un interlocuteur relativement fiable (capacité à décider et à faire respecter les engagements pris) ;

– faire en sorte qu’aucune des deux parties ne perde la face.

– Mais, Monsieur Cambon, dans notre affaire des légionnaires d’origine allemande qui ont déserté d’un de nos régiments stationnés à Casablanca et qui se sont réfugiés au consulat allemand, comment pouvons-nous apprécier ces trois éléments ?

– Le rapport de force est, à court terme, en faveur de la France. Nous avons des troupes permanentes au Maroc, ce qui n’est pas le cas de l’Allemagne. Notre implantation économique y est plus importante et la communauté internationale préfère voir les Français à Casablanca plutôt que les Allemands. En revanche, à moyen terme, si la crise s’envenime, le rapport de force s’inverse. En effet, globalement, l’Allemagne pèse plus lourd (d’un point de vue industriel, militaire…) que notre pays. Donc, la France pèsera pour un règlement rapide d’un différend que nous ne devons à aucun prix importer sur le continent européen.

Pour ce qui est de l’interlocuteur fiable, là, les choses se compliquent. Autant, d’un point de vue français, nous avons toute délégation du Président du Conseil pour mener la négociation, autant, à Berlin, aucun fonctionnaire civil n’émerge réellement pour préparer avec nous un règlement de cette affaire.

– G. Clemenceau, en nous signant notre ordre de mission, évoquait l’armée ?

– Il a raison. Il faut, au moins au début, éviter les conseillers directs de Guillaume II, trop soumis aux caprices et rodomontades de l’Empereur. L’Etat major présente l’avantage d’une certaine stabilité et indépendance. Un homme comme l’amiral Tirpitz ne fait pas de « cadeau » à la France et ne cesse de vouloir renforcer sa marine pour pouvoir nous écraser un jour. En attendant d’être totalement prêt à un conflit, il souhaite cependant éviter une crise et acceptera sans doute de jouer les intermédiaires. Guillaume II lui fait confiance et il peut « court-circuiter » le Chancelier Bülow si cela nous arrange.

– Mais pourquoi ne pas s’appuyer sur Bülow qui semble pour l’instant préférer une cohabitation pacifique avec la France ?

– Le Chancelier est un homme brillant mais léger. Je m’en méfie et préfère Tirpitz. Lui au moins reste clair et droit dans ses bottes. Bon, mettez votre pardessus, il pleut. Tirpitz nous attend dans un salon discret du Victoria Hotel. Nous allons remonter Unter den Linden. J’ai fait transférer vos valises là-bas. Si la négociation s’éternise, il faut que vous soyez sur place.  »

Nous remontons à pied « Unter den Linden ». Avidement, je regarde cette population berlinoise. Les mêmes chapeaux melon qu’à Paris, des fiacres et des omnibus comme chez nous, des policiers à cheval débonnaires… Une ambiance tranquille d’une ville riche et commerçante. Comment imaginer que ces gens toujours courtois que je croise et qui ressemblent physiquement à des passants parisiens puissent un jour… redevenir nos ennemis ?

A suivre…

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Berlin, « Unter den Linden », le café Bauer en 1908

11 septembre 1908 : le double handicap allemand

En reposant « Pensées et Souvenirs « , les mémoires -très bien écrites- de Bismarck, les images se bousculent dans ma tête. Il est fascinant de constater comment un seul homme a pu ainsi façonner, modeler la destinée de son pays voire celle de l’Europe.

La victoire de Sadowa sur les Autrichiens qui permet à la Prusse de conquérir définitivement une position de leader sur l’échiquier Centre Europe. La neutralité bienveillante de la France de l’époque avec un Napoléon III naïf qui ne comprend pas que le prochain à être « mangé tout cru », cela risque d’être lui. 

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La bataille de Sadowa où l’Autriche est vaincue par la Prusse en 1866

L’Empire allemand, le IIème Reich, qui se constitue sur notre propre sol, dans la Galerie des Glaces du château de Versailles. Cet acte de puissance, cette gloire germanique qui naît sur les décombres d’une France humiliée.

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La fondation du IIème Reich dans la Galerie des Glaces du château de Versailles en 1871

A un moment, les éléments jusque-là épars pour moi s’ordonnent d’eux-mêmes. Bismarck a su construire une Prusse et un Empire puissant. Avec talent, en sachant conjuguer la force industrielle à celle d’une armée bien organisée. Avec rouerie, en jouant notamment sur la faiblesse d’une Autriche incapable d’avoir une ligne diplomatique claire. Avec un certain sens du social en permettant des réformes internes protégeant le monde ouvrier et coupant l’herbe sous le pied des socialistes. 

Mais que devient cette Allemagne sans Bismarck ? Une formidable machine tournant « à vide », risquant à tout moment de s’emballer en mettant en péril les fragiles équilibres européens ? Le fait que l’Empire allemand n’ait pas réussi à trouver de successeur digne du Chancelier défunt n’est-elle pas l’une des sources de l’instabilité actuelle de notre monde occidental ?

 » Bismarck reviens ! L’Europe a besoin de toi !  » pourrait-on s’exclamer après une première analyse.

En poussant un peu plus loin la réflexion, je repense à cette appréciation portée par un jeune fonctionnaire britannique de l’Indian Office (je ne me rappelle plus bien son nom, un certain « Keynes », je crois) qui compare Clemenceau à un « Bismarck français ». La clef pour comprendre la situation actuelle n’est-elle pas dans cette appréciation, cette comparaison stimulante mais, à mon avis, erronée ?

En effet, l’Allemagne n’est-elle pas victime d’un double handicap, dont Bismarck serait, malgré lui, responsable ?

– Construite grâce au génie d’un grand homme, le Reich souffre dès la disparition de ce dernier. Clemenceau, au contraire, doté d’un pouvoir réel beaucoup plus faible que le Chancelier (La Chambre française peut à tout moment renverser le gouvernement alors que le Chancelier ne dépendait que du souverain), n’occupe pas une place aussi indispensable. Son départ du pouvoir ne serait pas un drame équivalent. La France continuerait à avancer, à progresser.

– Clemenceau subordonne l’ensemble de son action à la réalisation d’une France qu’il souhaite « juste ». Bismarck voulait, pour sa part, la réussite de la dynastie et de l’Etat qu’il servait mais sans objectif de justice. Le « social » et la démocratie -réelle- mise en place (les parlementaires allemands sont élus au suffrage universel) n’étaient pas pour lui des buts (ou des idéaux) mais des moyens, des compromis temporaires et pragmatiques, destinés à se plier aux réalités du monde moderne, ni plus ni moins. Bismarck disparu, les « moyens » démocratiques utilisés pour construire l’Etat allemand risquent de se lézarder et ne reste que la seule volonté de puissance germanique, maniée par des apprentis sorciers comme Guillaume II et certains de ses proches conseillers.

Pour régler le différend diplomatique que nous avons avec Berlin en ce mois de septembre 1908, il ne faudra pas oublier ce contexte.

En attendant, je sors de l’hôtel pour visiter la ville de Berlin que l’on me décrit comme magnifique. Je pars à la rencontre des Allemands de tous les jours, si proches de nous par leur façon de vivre, de penser. Ces Allemands légitimement fiers d’une culture fabuleuse que je vais pouvoir découvrir rue après rue, rencontre après rencontre. Ces Allemands qui pourraient, si notre diplomatie réussit, cesser d’être nos ennemis intimes mais devenir -rêvons un peu –  nos frères.

Tout excité, je mets dans ma poche un petit dictionnaire français-allemand « aide mémoire » et en descendant l’escalier vers la sortie, je m’entraîne à parler la langue de Goethe. Je me surprends à articuler à voix basse, avec un mauvais accent, cette jolie phrase un peu bizarre :

« Ich bin ein Berliner ! »

10 septembre 1908 : Soirée avec le fantôme de Bismarck

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Bismarck en 1894

Bref regard circulaire sur les murs de ma chambre d’hôtel : quelques reproductions de scènes de chasse sans intérêt, un crucifix… et surtout, une photographie de Bismarck.

Rêveur, je repense à l’oeuvre du grand homme.

Cette Allemagne qu’il a su constituer d’une main de fer : alors que le Reich n’est juridiquement qu’une alliance perpétuelle d’Etats (Bavière, Prusse, Hesse, Saxe…) qui mettent en commun une partie de leurs droits souverains, le monde entier contemple à présent un Empire puissant, unifié monétairement et militairement.

L’union douanière intérieure -la « Zollverein » – favorise l’expansion commerciale depuis cinquante ans. Le droit interne est aussi profondément remanié, modernisé et codifié : un Code civil en phase avec les exigences sociales du XXème siècle a vu le jour au début de la décennie. Les lois bancaires et industrielles favorisent une puissance économique qui fait de l’Allemagne le premier producteur d’acier au monde, loin devant l’Angleterre. Les universités de Munich, Berlin ou Heidelberg (pour ce citer que celles-là) attirent les étudiants du monde entier persuadés d’y trouver un enseignement du meilleur niveau.

Je reviens sur Bismarck : le portrait mural est bien traditionnel. La fameuse moustache, le regard que l’on imagine bleu et dur, le casque à pointe : presque une caricature.

Décédé depuis dix ans déjà, il était devenu, après son départ du pouvoir en 1890, une légende vivante. Les journalistes ne cessaient de venir recueillir précieusement ses confidences dans sa maison de Sachsenwald, près de Hambourg. Ses commentaires habiles et cruels sur ses successeurs faisaient le tour des salons berlinois et influençaient l’opinion publique.

Un livre sur la table de chevet :  » Pensées et Souvenirs » … toujours de Bismarck, à côté de la traditionnelle Bible. Je sens que le directeur de l’hôtel veut guider ses clients dans leurs lectures ! Pourquoi pas ? J’ai du temps devant moi. Les premiers entretiens avec les fonctionnaires allemands ne sont prévus que pour demain. Il me reste donc une fin de journée et une longue soirée à passer avec le grand homme.

Serviteur d’une troisième République compliquée, je ne peux a priori qu’être attiré par celui qui disait :

 » En politique, il faut suivre le droit chemin. On est sûr de n’y rencontrer personne.  »

A suivre…

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