27 décembre 1908 , l’agression contre le Président de la République : la suite de l’enquête

Rappel des faits : 

Le Président de la République pratique ce qu’il appelle « le footing ». Devenu chef de l’Etat, il n’a pas voulu perdre ses habitudes acquises durant ses mandats de sénateur : tous les matins, qu’il vente, qu’il pleuve ou qu’il neige, il marche d’un pas décidé de l’Elysée vers le Trocadéro et le Champ de Mars. Il aime à faire le tour de la place de l’Etoile et pousse souvent jusqu’aux profondeurs du Bois de Boulogne, pour revenir à son bureau vers 10 heures.

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Armand Fallières est Président de la République depuis janvier 1906, il a succédé au bien connu… Emile Loubet. Il se fait remarquer pour son opposition farouche à la peine de mort.

Ce matin, durant sa promenade, il devise, enjoué, avec M. Ramondou, secrétaire général de la présidence et le colonel Lasson, de son état-major particulier. Les deux hommes l’accompagnent souvent et apprécient l’humour de leur patron.

Des passants saluent avec sympathie le chef de l’Etat :  » regarde, c’est Moussou Fallières !  » disent certains en imitant son accent agenais. Souriant, le premier magistrat de France soulève son chapeau quand il croise une dame et fait un clin d’oeil aux enfants qui agitent les mains en sa direction.

Un peu plus loin, suivent deux inspecteurs de la Sûreté nationale qui estiment effectuer une mission tranquille en protégeant un Président très populaire dans le pays.

Soudain, tout bascule.

Au moment où Armand Fallières s’engage sur la chaussée de l’avenue d’Iéna, un jeune homme inconnu se précipite sur lui et le jette à terre violemment.

Personne n’a le temps de réagir sur le moment. On se demande un instant si ce n’est pas un déséquilibré qui tente d’embrasser le chef de l’Etat.

Le colonel Lasson et les inspecteurs de la sûreté parviennent à ceinturer l’agresseur. Celui-ci abandonne vite la lutte et se laisse maîtriser. M. Fallières, de constitution robuste, se redresse sur ses jambes, juste un peu essoufflé, légèrement égratigné au cou. Sa canne est brisée. Il ramasse son chapeau et reprend sa promenade, fâcheusement interrompue.

Un fiacre est réquisitionné par la police et permet de conduire le prisonnier au commissariat le plus proche.

– Qui êtes-vous et pourquoi avez-vous fait cela? demande le commissaire de quartier.

L’intéressé refuse de répondre jusqu’à ce qu’il soit conduit devant un juge d’instruction.

Le teint pâle, le regard maladif, les cheveux en bataille, il débite alors d’un coup :

– Je suis Jean Mattis, 34 ans, garçon de café. Je suis très content de ce que j’ai fait. Je voulais donner une leçon au chef de l’Etat qui se moque du monde. Je suis inspiré par Dieu et mon geste est destiné à dénoncer ses alliances scandaleuses avec les Francs-maçons.

Pendant ce temps, la presse nationale et internationale se couvre de gros titres :

 » Le chef d’Etat français attaqué par un fou violent  » ;  » M. Fallières, victime d’une lâche agression en pleine rue » …

Toutes les chancelleries envoient leur ambassadeur à l’Elysée pour faire part de leur soutien à M. Fallières.

Même Berlin fait preuve de solidarité.

L’ambassadeur d’Allemagne, le prince Radolin, vient de transmettre une lettre bien tournée où il exprime son indignation pour le geste de l’exalté et conclut par un message de grande sympathie à M. Fallières.

Après avoir lu le courrier, le directeur de cabinet commente, goguenard, cette affaire :

– Encore une agression comme cela et ils sont capables de nous rendre un bout de l’Alsace ou de la Lorraine, rien que pour nous consoler !

La suite au 27 décembre :

Jean Mattis, originaire de Val d’Isère, a agi seul. Il se prétend inspiré par les idées nationalistes et celles de l’Action Française (la police retrouve chez lui de nombreuses publications royalistes dont celles de Charles Maurras). Son avocat fait valoir que le chef de l’Etat n’a pas été blessé :  » Jean Mattis s’est borné à lui tirer la barbe » ne cesse-t-il d’affirmer.

Une perquisition est effectuée sans grand succès au syndicat des garçons de café dont Jean Mattis est membre. Aucun document trouvé ne permet d’éclairer le geste de Mattis.

G. Clemenceau déplore l’agression et la situe dans le climat de violence verbale voire physique dont est victime la République ces derniers mois. Il prend donc l’incident très au sérieux.

La décision est prise de renforcer la protection de l’ensemble des ministres. La garde du Sénat et de l’Assemblée est momentanément doublée. 

24 et 25 décembre 1908 : Chahuts et émeutes au quartier Latin

Ministère de l’Intérieur, réunion de crise présidée par Etienne Winter, le directeur de cabinet de Georges Clemenceau.

Sujet de préoccupation: les troubles de ces derniers jours au quartier Latin.

Autour de la table : outre Gaston Doumergue, ministre de l’Instruction publique ; le préfet de police Louis Lépine ; le doyen Landouzy de la faculté de médecine ; le directeur de la police municipale de Paris,  M.Touny ; le commissaire divisionnaire du cinquième arrondissement, M. Noriot ; deux officiers de paix du même arrondissement de Paris, Mrs Fauvet et Thierry ; le vice recteur M. Liard… Autrement dit, les principaux acteurs, côté pouvoirs publics, des événements qui viennent de se produire au quartier Latin.

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La Sorbonne en 1908 est parfois un lieu d’agitation et de contestation

Etienne Winter parle avec une colère froide et contenue.

– Cela part dans tous les sens. Dans la même journée, le cours de M. Puech sur « les tragiques grecs » est perturbé par l’Action française et les Camelots du Roi d’une part, d’autre part, les chahuts à la faculté de médecine dégénèrent en émeute. J’attends vos explications, messieurs.

Le vice recteur Liard, un peu tremblant, essaie de défendre la décision prise pour le cours de M. Puech :

– Nous avions prévu que les Camelots du Roi allaient tenter d’empêcher le cours de M. Thalamas qui expose des thèses qu’ils contestent sur Jeanne d’Arc. On ne pouvait anticiper que, faute de pouvoir accéder à la salle de ce professeur, placée sous bonne garde, ils allaient s’en prendre au cours du pauvre Puech qui n’a rien à voir avec toute cette histoire.

Winter se fait cinglant :

– Le professeur a été ceinturé et expulsé de son propre cours par les activistes. Pendant vingt bonnes minutes -je répète, vingt minutes – Pujo, le chef des Camelots, a pu exposer ses thèses royalistes à des étudiants hilares. La République est ridiculisée.

L’officier de paix Fauvet intervient :

– J’ai fait mettre six camelots en état d’arrestation.

– Lesquels ?

– Ceux qui criaient  » vive le roi » et refusaient de sortir après les sommations. Devant cette fermeté, les autres militants ont quitté la salle.

– Il faudra que vous m’expliquiez comment il vous a fallu vingt minutes pour mobiliser une compagnie de gardes républicains alors que vous saviez par la police des chemins de fer que les troubles étaient imminents sur la Sorbonne.

– Nous avions massé tout notre monde devant la salle de M. Thalamas.

– Et vous aviez des ordres idiots qui vous empêchaient de bouger ? Je ne veux même pas entendre votre réponse. Elle va me désoler.

Passons à la faculté de médecine.

Alors là, c’est le sommet ! Le jury de l’agrégation est gravement contesté pour son manque d’objectivité. Les étudiants, mais aussi de nombreux professeurs, se désolent que les candidats qui ne sont pas soutenus par une sommité du monde médical, qui n’ont pas « leur jury », comme on dit, n’ont aucune chance.

Face à cette mise en cause pour défaut d’impartialité, que fait la Faculté de médecine ? Rien ! La tête dans le sable, elle attend que cela se passe. Pendant ce temps, les troubles montent. Ce qui n’était au départ qu’un chahut bon enfant à coups de tomates et d’oeufs, se transforme, petit à petit, en émeute.

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La Faculté de médecine en 1908

Le doyen Landouzy :

– On ne peut réformer sous la pression. Les examens de cette année doivent aller jusqu’à leur terme et nous prendrons ensuite le temps pour faire les ajustements nécessaires.

Winter reprend :

– Vous verrez avec Doumergue. En attendant, la police parisienne continue à gérer ces monômes -qui auraient dû rester anodins – n’importe comment.

Pourquoi ce coup de crosse contre un manifestant alors que l’ambiance était aux rires et aux chants paillards ?

Lépine tente de montrer son engagement à calmer les choses :

– Je suis allé personnellement dialoguer avec les étudiants, seul.

– Votre commissaire divisionnaire Noriot ne vous a pas facilité la tâche (l’intéressé disparaît presque sous la table). Il est perçu comme autoritaire et brutal par les étudiants. Résultat : cela a failli mal tourner pour vous, Monsieur le préfet. Un peu plus, vous étiez molesté.

– Constatant que le dialogue était impossible, j’ai demandé aux gardes cyclistes et aux policiers à cheval de faire place nette et d’enlever tous les barrages établis par les carabins.

– Et on déplore plusieurs manifestants piétinés par les chevaux ou battus à terre par vos gardes. Il y a au moins un avantage : ils peuvent se soigner entre eux ou bénéficier des soins attentifs de leurs professeurs de faculté… qui en profitent pour se répandre dans toute la presse et dénoncer les violences policières.

Mais là n’est pas le plus grave. Comment se fait-il que 300 manifestants aient réussi à s’introduire dans la cour d’honneur du Sénat ? Pourquoi la garde n’a-t-elle pas été renforcée au Palais du Luxembourg ? Lépine, que faites-vous, vous dormez ? Heureusement que le questeur, M. Bonnefoy-Sibour, a négocié habilement le retrait des émeutiers, sinon, c’est le gouvernement qui risquait de sauter !

– J’ai effectivement manqué de vigilance sur ce point. En retour, il faudrait que les gardes républicains gardent leur calme. Un étudiant a failli être transpercé par la baïonnette d’une sentinelle affolée.

– Lépine, le maintien de l’ordre à Paris, c’est vous. Si cela a failli dégénérer au Sénat, c’est par votre faute. Les gardes républicains du Palais n’ont effectivement aucun entraînement pour faire face à des carabins furieux.

Bon, nous en avons fini. Je compte sur vous pour vous reprendre à la rentrée de janvier. En attendant, vous êtes sauvés par Noël et les vacances universitaires. Le père Noël ramène plus sûrement le calme au quartier Latin que vos pelotons de policiers municipaux, M. Lépine.

Le préfet, avec sang froid, montre qu’il ne se laisse pas démonter par un directeur de cabinet :

– M. le directeur, je savais, en venant à cette réunion, que même à l’approche de Noël… vous n’alliez pas me faire de cadeaux.

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Police municipale parisienne en 1908

23 et 24 décembre 1908 : Jaurès réhabilite Robespierre

  » Si tous les hommes de la Révolution n’avaient été tués, ils seraient morts fous, tant l’effort les brûlait vite !  »

Jaurès résume par cette formule dont il a le secret, sa volumineuse « Histoire socialiste de la Révolution Française  » . Douze volumes qui viennent d’être édités chez le dreyfusard Jules Rouff.

Des ouvrages que peu lisent en entier mais que chacun commente.

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La prise de la Bastille par Jean Pierre Houël oeuvre de 1789

Jaurès s’est inspiré de Michelet qu’il connaît par coeur et il arrive, comme lui, à refaire vivre ces héros de la Convention ou de la Terreur, remplis d’idéaux et couverts de sang. Il s’éloigne en revanche délibérément de Langlois et Seignobos qui prétendent, depuis trois ans, que l’on peut écrire l’Histoire de façon objective et scientifique.

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L’historien Jules Michelet – ici photographié par Nadar – a beaucoup inspiré Jaurès. Son Histoire de la Révolution Française se lit comme un roman.

Oui, il écrit une histoire « socialiste » de la Révolution… et il s’en vante. Une histoire du socialisme qui plonge ses racines dans 1789 ou une vision socialiste des événements de cette époque ? Jaurès ne fait pas vraiment un choix entre ces deux options. Peu importe, un souffle puissant balaie ces pages qui aboutissent à interprétation stimulante de cette fin du XVIIIème siècle.

En piochant ici et là matière à réflexion, on est frappé notamment par le mouvement inattendu de réhabilitation de Robespierre.

Notre troisième République oppose de façon simpliste Danton – l’homme du peuple, dénonçant la Terreur – à Robespierre l’intransigeant et le sectaire. Des thèses universitaires jusqu’aux livres d’histoire qu’apprennent, comme une récitation, nos gamins sur les bancs de la communale, cette vision officielle est servie partout.

Jaurès la nuance considérablement et apporte un éclairage nouveau à ces pages flamboyantes de notre Histoire.

 » Je suis avec Robespierre et je vais m’asseoir aux côtés des Jacobins.  » Les lignes consacrées à celui qui voulait instituer le culte de l’Etre Suprême sont peut-être plus intimes que son auteur veut bien l’admettre.

 » Exceptionnelle probité morale, un sens religieux et passionné de la vie, et une sorte de scrupule inquiet à ne diminuer, à ne dégrader aucune des facultés de la nature humaine, à chercher dans les manifestations les plus humbles de la pensée et de la croyance, l’essentielle grandeur de l’homme.  »

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L’arrestation de Robespierre : le gendarme Merda tire dans la direction de l’Incorruptible et le blesse grièvement à la mâchoire 

De qui parle l’ouvrage que j’ai entre les mains ? De Robespierre ou de son auteur Jaurès ?

Le révolutionnaire n’est plus vraiment un tyran redouté mais plutôt un homme qui cherche avec acharnement à faire progresser la société de son temps, y compris contre l’opinion publique du moment. Il représente l’espérance des générations futures et renonce à satisfaire le coeur versatile des foules. Il poursuit un but « surhumain » de justice et de bonheur.

Au fil des pages, nous sommes entraînés dans un monde bien éloigné des combines ministérielles et des intrigues parlementaires actuelles. Chaque paragraphe peut être lu comme un plaidoyer pour une régénération de notre politique, pour un élargissement de ses perspectives.

Je m’interroge pourtant. Faut-il suivre aveuglément un homme  » à la terrible sécheresse de coeur, obsédé par une idée et qui finit peu à peu par confondre sa personne et sa foi   » ?

Les arcanes sans grandeur de notre République fatiguée ne forment-elles pas, sans le vouloir, un rempart contre toute pensée simplificatrice et tout gouvernement autoritaire qui voudrait notre bonheur… malgré nous ?

  

22 décembre 1908 : L’homme qui valait quatre milliards

Discussion avec Joseph Caillaux, ministre des Finances, qui attend d’être reçu par G. Clemenceau. Je lui lance en plaisantant :

 » Vous êtes l’homme qui vaut quatre milliards !  »  

Pensif et peu sensible à ma tentative de dérider l’atmosphère, il me répond :

– Les milliards de notre budget s’envolent effectivement. Sous la monarchie de Juillet, la France se contentait d’un milliard de francs pour faire face à ses dépenses publiques. Thiers qui voyait bien comment les choses allaient évoluer dans l’avenir avait dit : Saluez ce milliard car vous ne le reverrez plus !

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Joseph Caillaux, ministre des Finances : son budget pèse 4 milliards de francs

Il ne croyait pas si bien dire. En 1869, à la veille de la guerre, nous étions déjà à deux milliards. Aux lendemains de nos désastres, nous franchissions la barre des trois milliards, notamment pour payer l’indemnité de guerre et permettre la libération de notre territoire.

Aujourd’hui, nous sommes effectivement à quatre milliards. C’est beaucoup.

Curieux, je lui demande comment il explique l’envolée de nos dépenses.

– Le budget des armées reste très gourmand. La marine et nos troupes à terre coûtaient après la guerre 350 millions, elles nécessitent aujourd’hui 1 milliard. C’est le prix à payer pour redevenir une puissance indépendante.

L’Instruction publique se contentait de 24 malheureux millions sous l’empire, 270 millions sont aujourd’hui nécessaires si on veut que chaque petit Français apprenne à lire, écrire et compter dans de bonnes écoles républicaines. Quant aux dépenses d’assistance et de solidarité, elles croissent pour couvrir des besoins sociaux tout à fait légitimes.

– Et la dette ?

– Nous nous efforçons de la maintenir à un niveau modéré mais elle pèse lourd elle aussi. En trente ans, son arrérage est passé de 600 à 1200 millions. Ce que nous avons dû payer aux Prussiens n’a rien arrangé et a durablement déséquilibré nos finances.

Heureusement, les Français forment un peuple d’épargnants, qui souscrit comme un seul homme aux emprunts publics, dans des bonnes conditions pour l’Etat.

Et puis pour trouver de nouvelles recettes et faire face à la hausse inexorable de nos dépenses, je ne désespère pas de faire passer un jour mon projet d’impôt sur le revenu.

De nouveau perdu dans ses pensées, il marmonne pour lui-même :

– Nous n’avons pas le choix. Soit on taxe les revenus, soit…. on crée un impôt sur les achats… on pourrait faire les deux.

Je le regarde avec un peu d’effroi. Voyant mon trouble, il me lance :

– N’ayez pas peur, je n’ai pas d’idées de nouveaux impôts. Simplement, la France ne peut pas vivre durablement au dessus de ses moyens.

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Le ministère des Finances au Louvre, le pavillon Colbert

20 décembre 1908 : Pu Yi, deux ans, Empereur de Chine

Il est sept heures. Comme tous les enfants du monde, le garçon de deux ans se frotte les yeux et se cache encore un instant sous sa lourde couverture de laine qu’il rabat au-dessus de son drap. Les premiers rayons du soleil réchauffent la ville où la température est tombée à – 10°C pendant la nuit.

Comme tous les enfants, le petit garçon se lève, il a faim.

A ce moment, comme chaque jour, ce qu’il vit comme un cauchemar recommence.

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Pu Yi, ce nom d’Empereur que personne, à la Cour, n’a le droit de prononcer, en signe de respect…

Sa maman n’est pas là. Il ne sait pas vraiment pourquoi. Seule sa nourrice Wen-Wang s’approche de lui. Une dizaine d’autres personnes qui n’osent le regarder se prosternent jusqu’au sol. Un bruit de tambourin rythme chacun des déplacements dans la pièce.

On lui retire ses vêtements de la nuit pour lui faire enfiler un habit plein de couleurs mais lourd pour le petit homme qu’il est encore.

Un serviteur lui présente une bouillie qu’il goûte et qu’il refuse finalement en jetant sa cuillère par terre. Immédiatement, un autre bol avec une autre mixture lui est offert pendant qu’une vieille femme nettoie prestement le sol.

Il mange alors lentement, silencieux, en rêvant que sa nourrice lui fasse un petit câlin. Celle-ci se tient toute droite, à distance, et ne s’approche que si la nourriture vient à manquer. Il regarde implorant dans sa direction. Wen-Wang comprend la demande mais n’ose enfreindre la règle imposée par l’étiquette de la Cour. Elle baisse la tête embarrassée et joint les mains.

Le petit garçon crie plusieurs fois :  » je veux maman !  » et jette son chausson à la figure de l’eunuque le plus proche. Les serviteurs, affolés, se retirent avec force génuflexions et laissent seule Wen-Wang.

La nourrice sait qu’elle a alors le droit d’approcher le garçonnet et de le tenir dans ses bras pour l’apaiser.

Elle sent bon, Wen-Wang. Elle est douce. Ce n’est pas maman mais c’est mieux que ces serviteurs bizarres qui ne cessent de se prêter à des cérémonials incompréhensibles. Le jeune enfant se blottit et se frotte contre le corps chaud de Wen Wang, cherchant un peu plus de tendresse encore.

Le regard embué de larmes, il cherche à se rappeler le visage de sa mère, le son de sa voix, les bruits familiers de la maison où il était avant.

« Avant »… quand il n’était pas encore Pu Yi, le nouvel Empereur de l’immense Chine.

18 décembre 1908 : Charles de Gaulle fera-t-il un bon écrivain ?

Je tourne les pages et lis quelques passages ici et là. Le livre « Zalaina » écrit par le jeune Charles de Gaulle m’ennuie mais je ne veux pas vexer son jeune auteur. Il s’est donné du mal. Il attend un commentaire de ma part et je sens que mon appréciation pourra l’aider à faire des choix importants dans sa vie. Depuis notre rencontre d’il y a quelques mois, lorsqu’il était dans un collège de jésuites en Belgique, le jeune Charles me fait part régulièrement, dans des courriers toujours sincères, de ses rêves et de ses ambitions.

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Un moment de détente au prestigieux collège Stanislas sous le préau de la cour Bayard. En 1908, Charles de Gaulle y prépare Saint-Cyr au sein de  ce que l’on appelle la « corniche  » .

Je prends ma plume et lui écris, en retour, ces quelques mots :

 » Mon cher Charles

Tout d’abord, lorsqu’on a un joli nom comme le vôtre – de Gaulle – pourquoi écrire sous ce pseudonyme un peu ridicule de  » Charles de Lugale  » ?

Ensuite, je vous confirme que votre style – très littéraire – reste plaisant et que vous avez une réelle sensibilité. La belle Zalaina déploie un charme étrange propre à troubler le jeune officier héros de votre roman. Néanmoins, l’honnêteté m’oblige à vous dire que votre histoire reste assez convenue et s’oubliera vite.

Vous me faites part dans votre missive que vous préparez Saint- Cyr et vous me joignez quelques-uns des devoirs que vous rédigez à la préparation  – la fameuse « corniche » – que vous suivez à Stanislas. Il me semble que vous tenez plus là votre avenir que dans la littérature pure.

Votre composition consacrée au traité de Francfort et aux conséquences entre états européens de la guerre de 1870 – 1871, révèle, chez vous, une vraie vision stratégique que vous auriez tort de ne pas exploiter un jour. Je partage votre point de vue concernant l’immense humiliation morale subie par notre pays qui explique ensuite beaucoup ses choix politiques.

J’ai aussi été frappé par vos mots :  » il y a quelque chose de changé en Europe depuis trois ans et, en le constatant, je pense aux malaises qui précèdent les grandes guerres.  » . Puisse l’avenir vous donner tort. Pour autant, le métier des armes dont vous rêvez attend effectivement des personnalités trempées comme la vôtre. Si le pire arrive, la France aura besoin de jeunes et brillantes énergies. Vous n’en manquez pas.

Je vous souhaite une excellente continuation. « 

17 décembre 1908 : Et si les domestiques nous lâchaient ?

C’est une histoire que l’on raconte lors des réceptions en ville. Il paraît qu’elle est vraie, c’est cela qui terrifie les bourgeois.

Nous sommes dans un grand dîner chez un médecin renommé de la capitale. Les convives passent à table. La soupe est servie et, cuillerée après cuillerée, on découvre que son goût n’est pas fameux. Polis, les invités restent discrets. Quelques domestiques apportent alors le plat principal et disparaissent définitivement.

Le service s’interrompt ainsi pendant cinq minutes. La maîtresse de maison, après avoir adressé un sourire gêné à ses amis, se lève et va voir l’origine de ce désagrément.

Cinq autres minutes s’écoulent. Le maître de maison quitte lui aussi la pièce, s’interrogeant sur ce que devient son épouse. Il ne reparaît pas non plus.

Un silence glacial s’installe. Les invités, inquiets, abandonnent la table en masse et partent à leur recherche dans le grand appartement. Arrivés enfin aux cuisines, ils découvrent leurs hôtes effondrés sur une chaise. Une pancarte est collée au mur sur laquelle on peut lire : « Nous quittons votre sale boîte, nous vous emmerdons. Il y en avait dans la soupe ».

Anecdote intéressante. La montée des syndicats et des revendications ouvrières, le sentiment qu’un ordre social qui paraissait immuable se délite, ne laissent pas de tourmenter les franges les plus aisées de la population.

Tous les foyers petits-bourgeois ont au moins une « bonne » voire, en plus, un valet de chambre. Dans les grandes maisons, le personnel domestique dépasse la dizaine. La France compte ainsi plus de deux millions de gens de maison, gouvernantes, cuisinières, majordomes, maîtres d’hôtel, cochers ou palefreniers. Ils préparent les repas, organisent les réceptions, torchent les jeunes enfants, traquent la poussière, soignent les chevaux… en échange de quelques gages. Nourris, blanchis (par eux-mêmes) et logés, ils vivent dans chacun des foyers, serviles, discrets, efficaces. Ils accourent à la sonnette, disparaissent dès qu’ils semblent gêner. Une part d’entre eux  reste toute une vie dans une même maison, au service d’une même famille. Choyés ici, victimes de caprices inadmissibles dans la demeure d’à côté, ils sont tous dépendants du bon vouloir de leurs employeurs et maîtres.

Et si un jour ils se lassaient de cette condition ? Et s’ils partaient sans crier gare, tous en même temps, en claquant la porte ?

Tremble, bourgeois.

December 17, 1908 : What If the Servants Walked Out on Us?

This is a story told at city receptions. They say it is true, and that is precisely what terrifies the bourgeoisie.

We are at a large dinner given by a renowned physician in the capital. The guests take their places at table. The soup is served and, spoonful after spoonful, they realise that it does not taste quite right. Out of politeness, the guests remain silent. Presently, a few servants bring in the main course—then disappear for good.

The service thus comes to a halt for five full minutes. The hostess, after offering her friends an embarrassed smile, rises from her chair and goes to investigate the cause of this inconvenience.

Another five minutes go by. The host, in turn, leaves the room, wondering what has become of his wife. He does not return either.

An icy silence settles over the company. Worried now, the guests rise from the table en masse and set off in search of their hosts through the large apartment. When at last they reach the kitchen, they find their hosts collapsed onto chairs. Pinned to the wall is a sign that reads: “We’re leaving your filthy establishment, and to hell with you. There was some in the soup.”

An interesting little anecdote. The rise of trade unions and workers’ demands, the sense that a social order once thought immutable is beginning to come apart, cannot help but trouble the wealthiest fringes of society.

Every lower-middle-class household has at least one maid—and sometimes, in addition, a manservant. In the grander houses, the domestic staff numbers more than ten. France thus counts over two million domestics, governesses, cooks, butlers, majordomos, footmen, coachmen, and grooms. They prepare meals, organise receptions, wipe small children clean, hunt down specks of dust, tend to the horses… all in exchange for a few meagre wages. Fed, housed, and left to do their own laundry, they live within each home—subservient, discreet, efficient. At the ring of a bell, they hurry in; the moment they risk being in the way, they vanish. Some among them remain their entire lives in the same house, in the service of the same family. Pampered here, subjected to unacceptable whims in the house next door, they are all dependent on the goodwill of their employers and masters.

But what if, one day, they grew tired of this condition? What if they all walked out without a word, all at once, slamming the door behind them?

Tremble, bourgeois.

15 décembre 1908 : Petit meurtre en famille dans la Sarthe

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Episode 1 :  lundi 12 octobre 1908, le meurtre 

Les chevaux ont soif, ils savent que l’abreuvoir s’approche et le père Jolais peine à les retenir. Il est huit heures, il fait bientôt totalement nuit sur le village d’Avoise, dans le canton de Sablé du département de la Sarthe.

Les bêtes rejoignent le cul de sac, éloigné de toute habitation, où elles vont pouvoir se rafraîchir. Il fait déjà frais et Jolais, cultivateur à la ferme des Bouchères, marche énergiquement pour se réchauffer.

Arrivé à destination, Jolais détache les chevaux et les laisse boire tranquillement pendant qu’il allume sa pipe.

Derrière la haie, une ombre se faufile, quelques branches craquent, Jolais dresse l’oreille, scrute dans la nuit et se demande quel animal s’enfuit ainsi à son approche. Les chevaux restent paradoxalement très calmes et continuent à se désaltérer.

Soudain, sans que le paysan s’en rende compte, le canon d’une arme se braque sur lui. Quatre à cinq secondes passent. Puis, deux éclairs rouges, deux détonations, le père Jolais s’affaisse lourdement, après un long cri de douleur, touché à l’épaule et au flanc.

La mère Jolais qui a entendu les coups de feu accourt accompagnée de deux garçons de ferme portant des lanternes. Ils trouvent notre pauvre cultivateur baignant dans son sang. Il décède quelques heures plus tard en prononçant ces mots :  » là, dans la haie, un homme, là, dans la haie… « .

Episode 2 : octobre et novembre 1908, l’enquête et les soupçons

L’enquête menée initialement par la gendarmerie piétine. Personne n’a aperçu l’assassin s’enfuir ; les derniers mots de Jolais sur l’homme vu dans la haie ne désignent aucun coupable.

Pas de témoin, peu d’indice, aucun mobile apparent. Le meurtrier peut dormir tranquille.

Le magistrat instructeur est cependant frappé par un fait : d’habitude, ce n’est pas le paysan qui conduit les chevaux à l’abreuvoir mais l’un de ses domestiques, Joseph Foucault. L’assassin devait donc connaître ces circonstances particulières, il n’est sans doute pas éloigné du monde de la ferme tenue par Jolais.

On se décide à interroger Joseph Foucault lui-même. Celui-ci nie tout en bloc et dispose d’un alibi solde : il était ce lundi-là chez le barbier. Il est ainsi laissé en liberté sans être plus inquiété. 

Les habitants d’Avoise ne l’entendent pas de cette oreille. Ils font remarquer qu’il est très rare qu’un domestique aille chez le barbier en début de semaine. C’est plutôt à l’approche du dimanche qu’une personne de cette condition fait attention à son apparence. En outre, la barbe du jeune Joseph pouvait encore attendre une semaine de plus sans constituer une gêne.

Lors d’un repas de famille, le beau-père de la veuve Jolais se tourne vers Joseph et le regarde droit dans les yeux :

– celui qui a tué Jolais est un rude lâche ; moi à sa place, je me dénoncerais et ne laisserais pas inquiéter des innocents.

Le jeune garçon de ferme baisse alors les yeux et rougit.

Episode 3 : 21 novembre 1908, l’arrestation

Face à la rumeur publique qui accuse de plus en plus Joseph Foucault, le juge d’instruction ne peut rester indifférent. Il relance l’enquête et la confie à la brigade mobile de Nantes.

Le domestique est arrêté et longuement interrogé.

Il avoue être l’amant de sa patronne… mais réfute complètement être le meurtrier de son époux. Celui-ci battait peut-être sa femme mais cela ne conduit pas forcément le garçon de ferme qu’il est, à prendre la défense de sa maîtresse en se transformant en assassin.

La mare auprès de laquelle Jolais a été tué est entièrement vidée, pendant deux jours, par des ouvriers sous les ordres de la police pour retrouver des indices, notamment l’arme du crime.

Ces recherches minutieuses restent infructueuses.

Et Joseph nie toujours. Les indices à charge restent minces et l’on s’achemine vers une ordonnance de non lieu.

Episode 4 : 13 décembre 1908, la mère accuse son fils d’être le meurtrier

La vieille femme est en larme devant les magistrats. Mme Foucault s’exprime avec difficulté :

– C’est mon fils Joseph qui a tué M. Jolais, c’est horrible, je suis effondrée…

– Madame, qu’est-ce qui vous fait dire cela ?

– Peu de temps après le crime, mon fils a quitté la ferme des Jonchères et est revenu vivre chez-nous. Nous ne nous doutions de rien son père et moi. Un jour cependant, mon mari a retrouvé un fusil caché dans un abat-foin. Il a interrogé Joseph qui a avoué que le fusil lui appartenait. C’est alors que nous avons deviné la suite, l’effroyable vérité.

– Qu’avez-vous fait du fusil ?

– Mon mari l’a jeté dans la Sarthe. Nous espérions que notre fils que nous chérissons tant ne serait jamais inquiété.

– Qu’est ce qui vous décide aujourd’hui à parler ?

La mère relève la tête avec une flamme de colère dans les yeux :

– Ce n’est pas mon fils Joseph le plus grand coupable…

Episode 5 : 15 décembre 1908, le meurtrier par amour

Les magistrats continuent d’interroger la mère de Joseph Foucault.

– Mais si ce n’est pas votre fils le principal coupable, qui est-ce ?

– Vous n’allez pas me croire : c’est la veuve Jolais. C’est elle qui a poussé mon fils au crime.

Les juges, stupéfaits, la pressent de questions. Elle maintient ses accusations et les précise. Ils sentent alors qu’ils sont sur le chemin de la vérité.

Les policiers se rendent à nouveau à la ferme des Bouchères et retrouvent la veuve Jolais, toujours éplorée.

Le juge coordonnant l’instruction tente le tout pour le tout :

– Madame, inutile de continuer sur ce ton, nous avons la preuve que c’est Foucault qui a tué votre mari et que vous êtes sa complice. Vous êtes sa maîtresse et il a tué par amour, pour vous épouser.

– C’est faux, rétorque-t-elle.

Elle laisse passer un long silence et avoue :

-Oui, c’est Foucault qui a tué mon mari et c’est moi qui l’ai poussé à le tuer mais je ne voulais pas épouser ce garçon, il est trop jeune.

– Pourquoi donc teniez-vous à vous débarrasser de votre mari ?

– Pour épouser le frère de Joseph Foucault, qui est actuellement au service, mais qui rentrera bientôt au pays.

Les policiers de la brigade mobile poursuivent l’interrogatoire de la veuve Jolais toute la nuit. Ils obtiennent peu à peu tous les détails sur l’assassinat et sa préparation. La paysanne rusée avait tout prévu. Son mari n’avait aucune chance d’échapper à son tragique destin.

Au petit matin, l’horrible veuve, les cheveux défaits, les yeux rougis, les mains entravées par des menottes, est écrouée à la prison de la Flèche.

Sur son passage, les habitants de Sablé et d’Avoise crient leur indignation :

– A mort la veuve ! La guillotine pour la manipulatrice !

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Les deux photos : Avoise et ses environs. Tout est calme, tout est tranquille … et pourtant, en 1908, une horrible machination, deux coups de feu, un meurtre …

10 décembre 1908 : Le « bazar » des soins médicaux gratuits

  » Une bonne loi mais une loi mal appliquée. En 1895, le parlement a voté un texte qui dispose que chaque indigent pourra bénéficier d’une aide médicale gratuite prise en charge par les départements…  »

Ainsi commence la courte note que je rédige pour G. Clemenceau m’appuyant pour cela sur le rapport remis par le docteur Cambornac que nous avons envoyé sillonner le pays pour faire le point.

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Sacoche de médecin en 1908

Mauvaises statistiques, nombre de bénéficiaires mal contrôlés, soins dispensés parfois de mauvaise qualité, absence de maîtrise financière du dispositif, disparité d’application sur le territoire national. Bref, un vrai bazar.

Les exemples que je cite sont édifiants :

– Pour soigner un malade indigent, cela coûte en moyenne 32 francs dans la Manche et un peu moins de cinq francs dans les Hautes-Pyrénées. Le bon air de la montagne serait-il meilleur pour la santé que celui de la mer ? Pas vraiment puisque dans ce dernier département les frais médicaux moyens étaient de 55 francs… jusqu’au jour où des contrôles ont été effectués sur les notes d’apothicaire !

– Dans l’Aube, de nombreuses familles s’éclairent avec l’huile de foie de morue qu’elles se sont fait délivrer pour leurs enfants soit disant malade.

– Dans une ordonnance pour un homme atteint d’une affection cardiaque, on trouve pour 176 francs de caféine, 60 francs de cocaïne et 45 francs de morphine. Je n’imagine pas dans quel état doit-être le pauvre bénéficiaire de ces « soins » !

Et les dépenses s’envolent : 4 millions en 1896, 6 millions en 1899, 7 millions en 1902… date à laquelle les statistiques s’arrêtent, à mon grand désespoir.

Ces coûts sont d’autant plus surprenants que le nombre d’indigents est resté stable en France. Les listes établies par les bureaux de bienfaisance ou d’assistance et révisées par les conseils municipaux ne s’allongent pas.

En fait, le recours à « l’inscription d’urgence » qui, normalement, devrait être exceptionnel, a été pratiqué 10 000 fois en 1896 … et 50 000 fois en 1902. Cette inscription se fait parfois pour de bonnes raisons mais trop souvent, des appuis politiques locaux dispensent… d’une vérification sérieuse de ces « bonnes raisons ».

Pour compléter ma note, je discute ce soir avec un jeune ami magistrat, un certain Gustave Laroque, dans son bel appartement du XVIème.

Nous imaginons ensemble une grande réforme de cette loi sur l’aide médicale. Il faudrait couvrir non seulement les pauvres mais tous les autres Français qui peuvent avoir besoin de soins et ne disposent pas nécessairement de mutuelles solides pour les aider.

Une grande et efficace administration de « sécurité sociale »  (nous sommes très fiers de ce terme que nous venons d’inventer) garantirait une médecine de qualité pour tous.

Gustave Laroque tient dans ses bras son jeune fils Pierre qui vient d’avoir un an. Il n’est guère optimiste sur les chances de faire aboutir une telle réforme avant longtemps. Il désigne alors, avec une pointe d’humour, son garçon :

 » Je doute que notre génération soit capable de produire un loi d’aussi grande ampleur. Mon fils Pierre qui sera juriste comme moi, j’en suis sûr, pourra, lui, être bâtisseur de ce nouveau système révolutionnaire.  »

Je regarde, amusé, le petit Pierre Laroque qui essaie fièrement de se mettre sur ses jambes et retombe maladroitement à quatre pattes. Notre future « sécurité sociale » est entre de bonnes mains.

9 décembre 1908 : Crise d’épilepsie au Reichstag

Un esprit de synthèse développé, un souci permanent de pédagogie, des connaissances techniques irremplaçables : le colonel général von der Goltz est très apprécié du ministre de la guerre allemand. Nous sommes au Reichstag, en pleine séance d’examen du budget. Mécanique intellectuelle bien huilée, Goltz fait passer à son ministre des petits mots ou glisse à l’oreille de celui-ci des informations précieuses qui lui évitent d’être mis en difficulté.

600 millions de marks. La somme est considérable; c’est ce qui manque à l’Empire de Guillaume II pour boucler son budget pour l’année 1909.

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La séance d’examen du budget au Reichstag

L’opposition socialiste ne décolère pas : trop de dépenses militaires, pas assez d’investissements en matière sociale. Les orateurs de gauche dénoncent une diplomatie aventureuse qui finit par coûter fort cher dans la mesure où elle isole l’Allemagne de ses voisins européens et l’oblige donc à entretenir une armée équipée d’un matériel très moderne, très onéreux, pour se protéger d’ennemis trop nombreux.

Le colonel général a chaud. Habitué des sessions parlementaires, il a l’impression de toujours entendre les mêmes arguments et de produire en retour les mêmes notes pour défendre les options prises par le gouvernement. Il regrette presque que les parlementaires d’opposition connaissent trop mal la liasse budgétaire et ne le mettent pas plus en difficulté. Il voudrait corser la difficulté de son travail pour pouvoir mieux montrer sa maîtrise totale des dossiers.

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Le baron prussien et generaloberst Colmar Freiherr von der Goltz, spécialiste budgétaire du ministère des armées à Berlin

Goltz se passe la main sur son front devenu humide. Progressivement, il peine à se concentrer sur la tirade du député socialiste Scheidemann. Les compliments que celui-ci adresse à la France, « patrie de l’épargne et de la bonne gestion des fonds publics » et, selon lui, « véritable amie de l’Allemagne », ne le font pas sourire. Il ressent une impression grandissante mais encore diffuse de mal-être. Les propos de l’orateur, les invectives venant des travées, parviennent à son oreille mais forment des sons de moins en moins compréhensibles. Tout résonne et se perd dans une atmosphère bizarrement ouatée.

L’officier met sa main sur son coeur. Celui-ci bat rapidement. Il passe sa main sur ses jambes qui se raidissent de plus en plus. Un fonctionnaire du ministère des finances qui le connaît bien, le dévisage avec amitié :  » Goltz, vous-allez bien ? Vous êtes pâle à faire peur !  »

Soudain, un grand cri. Le pauvre Goltz vient de s’effondrer, tremblant, raide comme le bois, à terre. Deux députés médecins se précipitent et tentent de porter les premiers soins à l’officier dont le regard est perdu dans le vague. C’est le « grand mal » , la crise d’épilepsie.

Les journalistes étrangers qui commençaient à somnoler au bout de cinq heures de séance ininterrompue, reprennent leur plume, ravis de l’incident qui leur donne -enfin  – quelque chose à raconter.

Le chancelier von Bulöw profite du tumulte pour s’éclipser et poursuivre dans un cabinet à part l’analyse de son volumineux courrier.

La séance est interrompue par le président du Reichstag.

Ce n’est pas aujourd’hui que l’Allemagne trouvera les 600 millions de marks or qui lui manquent.

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Le Reichstag en 1908

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