5 novembre 1908 : William Taft élu Président des Etats-Unis ? Les Français s’en moquent !

C’est maintenant certain. William Taft devient le 27ème président des Etats-Unis nous annonce le message télégraphique de notre ambassade à Washington.

Cette élection n’aura pas passionné les foules en Europe et en France. L’Amérique fait rêver mais reste loin de nos préoccupations. Collectivement, nous peinons encore à discerner le rôle que pourrait jouer cette nation dans notre monde actuel et futur. Nous sommes beaucoup plus attentifs à ce qui se passe dans les deux autres pays de la triple Entente : Angleterre et Russie. Les évolutions de l’Allemagne ou de l’Autriche-Hongrie, celles de nos colonies ou de l’Empire Ottoman, nous préoccupent plus que les USA.

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Le nouveau président des Etats-Unis qui prendra ses fonctions dans quelques mois, pèse 170 kilos

 Et puis, nous ne comprenons pas bien, non plus, le rôle exact d’un président américain. Notre France jacobine évalue mal les pouvoirs réels d’un chef d’Etat qui doit composer avec les Etats fédérés jaloux de leur indépendance, alors qu’en France, il « suffit » pour Clemenceau d’actionner les préfets s’il souhaite voir exécuter chacune ses volontés.

Le rôle important dévolu aux deux chambres américaines nous rappelle bien, pourtant, celui qui échoit à notre toute puissante Chambre. Mais Taft aura cette chance de ne pas pouvoir être renversé pendant quatre ans – le Sénat n’a pas ce pouvoir –  alors que mon Patron risque sa tête à chaque vote d’ordre du jour.

Bref, les comparaisons ne nous aident pas à « sentir » cette élection et seuls quelques américanophiles, dont je fais parti, ont veillé pour savoir qui, de Taft ou Bryan, allait émerger de ce scrutin.

Clemenceau lui-même, qui a vécu Outre-Atlantique peu après la fin de ses études de médecine et s’est marié avec une Américaine, a quitté son bureau tard hier soir sans me dire un mot sur ce sujet.

Pour en avoir discuté avec lui ces derniers jours, je sais, tout au plus, qu’il a de la sympathie pour « l’énergique Theodore Roosevelt » et qu’il regrette que celui-ci ne se soit pas représenté.  » Il vaut mieux avoir Taft que le populo et démagogue Bryan… mais franchement, ce secrétaire d’Etat à la guerre aura du mal à arriver à la cheville de Roosevelt « .

Le jour se lève sur Paris. Les Etats-Unis ont un nouveau président. Cela va faire quelques lignes dans les journaux du matin.

Bref, la France s’en moque.

4 novembre 1908 ; Elections USA : les Républicains gagnent largement

 » Victoire probable, sans ambiguïté et sans surprise des Républicains.  » Ce sont les termes du télégramme de notre ambassade à Washington, billet envoyé par un attaché qui suit de très près les opérations de comptage des bulletins après les élections présidentielles du 3 novembre, Outre Atlantique.

Probable ? L’attaché a raison d’être un peu prudent. Le dépouillement des bulletins dans l’immense pays que sont les USA peut réserver quelques surprises. Il ne faut pas oublier en outre qu’un second vote, celui des grands électeurs, peut inverser ou amplifier les résultats issus du vote des citoyens. 

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Caricature des deux candidats en lice : le Républicain William H. Taft et le Démocrate William J. Bryan. 

Pour autant, il est douteux que le Démocrate Bryan remonte son retard sur le Républicain Taft. Ce dernier reste porté par l’immense popularité de Theodore Roosevelt qui a choisi de ne pas se représenter et le soutient.

Les deux anciens avocats, les deux « Bill », ont fait chacun une belle campagne, ont serré des milliers de mains et prononcé des centaines de discours. Pour le Démocrate, cela ne suffit pas. Il n’est majoritaire que dans les Etats du Sud, moins peuplés que ceux du Nord. Son pacifisme, son anti-impérialisme n’entre pas complètement en résonnance avec une Amérique qui découvre avec fierté sa puissance économique et militaire, une Amérique qui a décidé de peser de plus en plus lourd sur la scène internationale.

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William J. Bryan serait battu pour la troisième fois

Son opposition aux thèses scientifiques de l’évolution (théories de Darwin) lui aliène les milieux intellectuels des grandes universités du Nord et fait sourire bon nombre de leaders d’opinion des Etats industriels.

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La campagne de Bryan a été dynamique mais n’a pu inverser la tendance

En face, Taft, secrétaire d’Etat à la guerre, rompu aux négociations internationales, rassure. C’est l’homme d’expérience qui peut prendre la tête du pays sans mauvaises surprises.

L’orientation sociale qu’a su donner Roosevelt à son mandat garantit à son « poulain »  Taft le vote d’une fraction importante des classes populaires.

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William H. Taft succèdera donc à T. Roosevelt

Alors combien de voix d’écart ? L’attaché d’ambassade se risque à pronostiquer une majorité de 51 % des voix pour les Républicains et un écart de 6 ou 7 points avec les Démocrates qui plafonneraient à 43 ou 44 % , le reste des suffrages s’éparpillant entre les « petits » candidats (le socialiste Debs, le partisan de la prohibition Chafin…).

L’Amérique reste donc profondément républicaine et William Taft s’apprête donc à prendre la difficile succession d’un Président Roosevelt très aimé.

3 novembre 1908 : Ce diable d’Américain Ambrose Bierce

Il ne croit pas en Dieu mais aime à fréquenter le Diable. La guerre le dégoûte mais cet ancien engagé volontaire ne cesse d’en parler. S’il écrase de son mépris les journalistes, il gagne pourtant sa vie grâce aux quotidiens de la Côte Ouest.

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L’écrivain et journaliste américain Ambrose Gwinett Bierce

L’Américain Ambrose Gwinett Bierce n’est pas à une contradiction près. Peu importe ce que l’on pense de lui, de ses engagements, de ses ruptures. Il balaie tout d’un revers de main. Sa plume audacieuse et acerbe produit des écrits crus et cruels. Et les lecteurs séduits par son style original en redemandent.

Traumatisé par la guerre de Sécession où il a été blessé à la tête, cet ancien lieutenant des armées nordistes ne cesse d’évoquer la fureur des combats, l’atrocité des blessures, les cris des mourants, la stupidité des vainqueurs et le désespoir des vaincus.

Il sort de ce conflit profondément pessimiste sur la nature humaine et jette ses pamphlets très bien écrits à la tête de lecteurs qui se posent avec lui des questions sur l’avenir de l’Occident en général et de l’Amérique en particulier.

Bretteur infatigable, il s’engage dans un combat contre les pratiques des sociétés de chemins de fer. Dans de longs articles vengeurs, il défend aussi bien les expropriés spoliés que les ouvriers employés pour des salaires de misère à la pose des rails. Il provoque le scandale lorsqu’il dénonce la corruption de certains parlementaires et exige le remboursement des avantages financiers accordés à ces entreprises par les pouvoirs publics.

Dans une Amérique où le pire et le meilleur se côtoient en permanence, il est publié avec régularité par le magnat de la presse William Randolph Hearst dans le San Francisco Examiner. Le richissime homme d’affaires apprécie son indépendance d’esprit et sait qu’il peut gagner beaucoup d’argent avec ces feuilles qui apportent des informations et des commentaires que les lecteurs ne peuvent trouver ailleurs. La contestation devient une source de profits comme une autre.

Arrivé à 66 ans, c’est un homme révolté qui publie une nouvelle édition de son Dictionnaire du Diable.

Quand on tourne les pages de ce recueil d’aphorismes qui font sourire mais ne cessent de déranger, nous avons entre les mains l’oeuvre ultime d’un homme qui a quitté sa femme puis perdu deux de ses enfants.

Un homme fasciné et épouvanté par la mort qu’il côtoie de près dans sa vie comme dans sa production littéraire.

En dansant la gigue autour d’une tombe dans laquelle il refuse de tomber avant d’avoir fait d’ultimes pieds de nez à tous les puissants de ce monde, il propose ces définitions provocantes :

Les journalistes ?

 » Ecrivains qui se fraient un chemin jusqu’à la vérité à force de suppositions puis la dispersent par une tempête de mots.  »

L’amitié ?

 » Une embarcation assez grande pour porter deux personnes par beau temps, mais une seule en cas de tempête. »

Au moment où l’Amérique s’apprête à se choisir un destin après Theodore Roosevelt, il faut faire un bout de chemin avec Ambrose Bierce.

Avec lui, on oublie ses a priori sur les Etats-Unis et ce pays soi-disant « neuf » et on s’engage sur une route très imprévisible qui, comme toutes les routes, n’est jamais qu’un « ruban de terre le long duquel on passe d’un endroit où il est ennuyeux de rester à un endroit où il est futile de se rendre  » !

1er novembre 1908 : Renault, l’Homme et la machine

 » Il faudra que le travail des ouvriers se cale sur le chronomètre des ingénieurs. L’aiguille qui court doit rythmer l’exécution de tâches définies clairement à l’avance.  » Le regard de Louis Renault se perd dans le vague, le patron des usines du même nom se concentre sur un effort d’imagination intense.

Il sait maintenant comment occuper pleinement les 4000 ouvriers de Billancourt. Comment éviter les pertes de temps, réduire les gestes inutiles, contraindre les lents et les paresseux, favoriser ceux qui ont, comme lui, le souci de la qualité parfaite.

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Les usines Renault photographiées au début du XXème siècle

« L’usine est comme ce moteur ! »

Il écoute avec ravissement le bruit de la nouvelle Renault 40 CV. La machine tourne rond, une belle mécanique. Les cylindres, courroies et pistons sont placés de façon idéale. Les roues motrices de l’automobile sont entraînées à vive allure. Pas de fumée, un écoulement continu du carburant et de l’huile, pas de frottement intempestif. Louis Renault est heureux. Des heures de travail fructueuses.

« Il faut faire pareil avec l’Homme. Seule une organisation scientifique rigoureuse peut nous permettre d’atteindre nos objectifs de réduction des défauts, des coûts et de respect des délais. Toute l’intelligence de mes employés doit être mobilisée par l’exécution zélée de gestes décrits sans ambiguïté par mes ingénieurs . »

J’écoute Louis Renault qui m’a invité à visiter ses ateliers, avec un mélange d’admiration et d’horreur. J’imagine chaque ouvrier transformé en pièce inanimée d’un moteur géant. La vie, la sève humaine canalisée pour les besoins du fonctionnement d’une machine gigantesque.

Le sang des hommes carburant d’usines impeccables. Les muscles et la sueur combinés pour faire tourner une grande roue de production continue. Des cadences calculées au plus juste qui font rentrer les ouvriers dans un moule unique.

Le jeune ingénieur polytechnicien qui accompagne Louis Renault a senti mon trouble. Croyant me rassurer, il ajoute :  » Ce que nous allons pouvoir faire avec nos ouvriers, vous ne pouvez pas l’envisager à court terme avec vos policiers. Les cambrioleurs, les Apaches ont des actions trop diverses et obligent vos hommes à faire preuve d’initiative. Vous ne pouvez donc mettre en place immédiatement une organisation comme la nôtre.  » Il ajoute avec un sourire ironique : « En attendant, vos policiers seront les bienvenus si notre organisation est rejetée par les syndicats de nos usines.  »

Tout cela est clair.

L’ouvrier travaille dans une organisation déshumanisée, sans aucune liberté possible. L’ingénieur imagine les bons gestes à effectuer, chronomètre à la main et explique aux agents de maîtrise comment les faire exécuter. L’usine devient ce lieu clos où l’intelligence de l’homme de science, de l’inventeur génial est traduite en organisation parfaite assignant un rôle précis à chacun.

Et tout autour de l’usine, la police veille…

Je fais part au polytechnicien de ma désapprobation.

Toujours avec un grand sourire, celui-ci me pose alors quelques questions :

 » Vous ne m’aviez pas dit, avant de venir, que vous souhaitiez avoir, vous aussi, une automobile un jour ?

– c’est exact.

– vous m’avez déclaré aussi qu’un fonctionnaire comme vous n’avait pas beaucoup de moyens.

– Où voulez-vous en venir ?

– Et bien, c’est simple. Si les gens sans fortune veulent des automobiles, il faudra que les constructeurs abaissent leurs coûts. Il n’est plus envisageable de construire des modèles uniques, de façon empirique comme dans les ateliers d’artisans. Ce serait trop cher. Il faut une organisation rationnelle de la production qui seule autorise l’élaboration de véhicules Renault bon marché. Notre organisation est dictée par les besoins de nos futurs clients comme vous ! Monsieur le conseiller, il faudrait donc arrêter de faire la fine bouche.

– Certes… Mais le travail de vos ouvriers devient répétitif et ennuyeux. Passé la porte de l’usine le matin, ils perdent toute liberté !

– Et vos employés aux écritures du ministère, ils ont une plus grande liberté, eux ?

– Ils sont au chaud et peuvent progresser à l’ancienneté ou au mérite…

– Chez nous, nous récompensons les plus productifs. Et cette productivité, nous savons la mesurer, avec des méthodes performantes inspirées par l’américain Taylor. Et puis, nous mettons actuellement en place un système d’allocations pour ceux qui ont charge de famille et une mutuelle couvrant les employés malades.

Nos ouvriers sont payés régulièrement avec des salaires honnêtes, ils travaillent dans des locaux propres, ils savent ce qu’on attend d’eux et participent à une industrie en pleine expansion. L’automobile fait rêver. Comme Louis Renault qui leur donne l’exemple, ils apportent toute leur force de travail pour réaliser un rêve. Votre rêve de posséder un jour, vous aussi, une belle automobile !  »

Après cette conversation, en rentrant chez moi, je ne sais plus quoi penser.

Je regarde toutes les Renault, Peugeot et autres Panhard qui commencent à peupler la capitale. Cela fait vraiment envie.

Je n’aurais jamais dû visiter les usines Renault. J’aurais ainsi pu m’acheter ma première automobile, sans me poser de questions, sans état d’âme. 

31 octobre 1908 : Le lynchage

L’homme est paniqué. Il court dans tous les sens. Dès qu’il essaie de quitter la place de cette petite ville du Tennessee, la foule compacte et hostile le repousse violemment et l’oblige à rejoindre le centre du carrefour. A cet endroit, l’attend un arbre, une grosse branche et une corde avec un noeud coulant. Pendue à une autre branche se balance déjà la mère de l’homme, les mains attachées dans le dos, la tête pendante contre le corps, la nuque brisée.

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Lynchage d’une femme noire aux USA, au début du XXème siècle

L’homme est noir. On l’accuse d’avoir volé un cheval, on a reproché à sa mère d’avoir pris sa défense. Un « tribunal » composé à la va-vite par ceux qui souhaitaient le plus en découdre ce jour-là a rendu la sentence : c’est la mort par pendaison puis le bûcher (pour « purifier » les corps, disent-ils).

Les enfants blancs rient. Le maître d’école leur a donné leur après-midi pour assister au spectacle. Le shérif s’éponge le front. ll a bien essayé de transférer les prisonniers devant une Cour dans la ville principale du comté mais la foule lui a fait comprendre que la justice des hommes devait s’effectuer sur place. Le shérif est élu, il est pragmatique et il a cédé. Lui, il sait que l’homme noir n’a rien fait. Il a même une idée du nom du vrai coupable. Mais il ne veut pas d’histoires. Et puis, il est seul, il a peur de cette foule, de ces concitoyens qui hurlent un fusil dans une main et une bouteille dans l’autre.

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Une scène de lynchage, aux Etats-Unis dans les années 1900

Le pasteur est dans son temple, il cache les enfants de l’homme noir. Il sait que si les enfants sont retrouvés, leur sort sera aussi terrible que celui de leur père.

Il prie, il prie pour cette Amérique du début du XXème siècle, ce pays qui aime la liberté et a lutté contre l’esclavage. Il prie pour les Noirs qui ont été libérés dans les Etats du Sud auxquels leurs anciens maîtres réservent un destin parfois plus affreux que celui qu’ils connaissaient avant la guerre de Sécession.

L’homme d’église est à genoux. Il entend, venant du dehors, les hurlements de bête du père des jeunes enfants noirs réfugiés dans la maison de Dieu. Il sait qu’avant la pendaison, il y a des humiliations, des tortures de plus en plus sadiques.

Le pasteur a honte, honte de ne pouvoir rien faire, honte de cette Amérique dure pour les faibles, honte de ce peuple sudiste qui se venge sur les Noirs d’une guerre civile perdue.

Dans quelques jours, il votera. Il votera pour un nouveau président des Etats-Unis. Il écartera le candidat démocrate favori dans les Etats du Sud. Il donnera sa voix aux Républicains du Nord en espérant qu’un jour, l’un d’entre eux délivrera les Noirs de leur cauchemar infini.

Dehors, le silence se fait. L’homme noir est mort.

Une larme coule sur la joue du vieux pasteur. Il serre les enfants dans ses bras et leur dit : « quand vous serez grands, il faudra vous regrouper avec les autres Noirs et jurez-moi que vous vous battrez pour votre dignité, pour vos droits ! Dieu l’exige ! « 

28 octobre 1908 : Le parcours sans faute du Président Roosevelt

Où que l’on porte son regard sur le bilan de cette présidence, tout semble avoir réussi à Theodore Roosevelt.

L’économie ?

Un début de krach boursier en 1907 et un commencement de récession ont été enrayés à temps par des décisions pragmatiques d’injection de fonds -privés – dans les banques fragilisées et d’assouplissement de la loi anti-trust. Une législation bancaire est en cours d’élaboration et le pouvoir envisage la création d’une Réserve fédérale.

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Le Président T. Roosevelt et sa famille

Le social ?

 » La Maison Blanche qui est propriété de la nation traite de la même manière tous les citoyens honorables de la nation. En même temps, j’ai souhaité faire comprendre aux ouvriers que je résisterai comme du silex à la violence et au désordre qu’ils pourraient créer, tout autant qu’à l’arrogante avidité des riches et que j’agirai aussi vite contre les uns que contre les autres.  »

Les Américains ont apprécié cette politique du juste milieu. Elle est un réconfort pour les mineurs appauvris qui se sont mis en grève, il y a deux ou trois ans, et ont trouvé un allié dans le pouvoir fédéral doté d’un récent ministère du travail. Elle rassure aussi les milieux d’affaires qui savent pouvoir trouver un appui en cas d’entrave à la liberté du travail et d’entreprendre.

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Theodore Roosevelt :   » Je me méfie de l’arrogante avidité des riches ! « 

La nature ?

Roosevelt a compris que le contrôle des ressources naturelles comme l’eau, notamment dans l’Ouest, était indispensable pour éviter des utilisations anarchiques et un gaspillage généralisé. Il a donc placé l’Etat fédéral à même de prendre des mesures en matière d’irrigation et de gestion des bassins.

Un vaste programme de création de parcs nationaux a été engagé : on peut maintenant admirer une flore et une faune éblouissante à Crater Lake, à Wind Cave ou à Mesa Verde.

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T. Roosevelt visite un parc national

L’international ?

Rappelons simplement que Théodore Roosevelt a obtenu le prix Nobel de la paix pour la médiation qu’il a effectué avec talent entre la Russie et le Japon lors du conflit de 1905.

Un très bon Président donc.

Mais comme si cela était trop beau pour être vrai, comme s’il voulait finir sa vie politique sans s’user, Roosevelt a décidé… de ne pas se représenter.

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Un Président heureux de laisser tomber la politique !

Il prépare actuellement son prochain safari et préfère quelques coups de fusil dans la savane africaine à une nouvelle campagne électorale.

Roosevelt laisse un homme plus terne et moins populaire que lui, William Howard Taft, reprendre le flambeau du parti républicain.

Pendant ce temps, la grande Flotte blanche tourne autour du monde. Sur ordre de la Maison Blanche, quatre puissantes escadres de cuirassés de l’US Navy sont parties faire une démonstration de la force navale des Etats-Unis. Dans tous les ports de la planète -Trinidad, Rio, Punta Arenas, Honolulu, Auckland, Yokohama, Colombo… ils sont accueillis par des foules joyeuses.

Des foules qui sont persuadées que, maintenant, l’Amérique peut sauver le monde.

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Theodore Roosevelt sur le cuirassé USS Connecticut

27 octobre 1908 : Danse avec le Tigre

La belle Selma est face à lui dans ses rêves, lovée au creux du canapé du salon. Elle relance la conversation avec son délicieux accent américain. Le modèle de Rodin a un corps magnifique, Clemenceau le sait. Ses longs cheveux blonds, ses yeux bleu pâle, ses attitudes de femme très libre et ses robes décontractées. Tout lui plaît chez Selma.

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Rodin, un dessin de femme nue

Dans ce même songe, Violette les rejoint avec un plateau de thé et un livre de poésie de Mallarmé. Un autre amour platonique, cette fille de l’un de ses meilleurs amis, l’amiral Maxse. Des remarques toujours subtiles sur leur passion commune : l’antiquité grecque. De longues lettres de confidences échangées mois après mois. Violette l’aime-t-il ? Elle l’admire. Elle est fascinée par le grand homme. Flattée de lui plaire, flattée de ses mots enflammés, séduite par l’image qu’il lui renvoie d’elle-même.

Durant ce ballet nocturne, arrive Olive, la soeur de Violette. Plus réservée mais aussi têtue que sa soeur. Son amitié pour le Président du Conseil est forte, elle recherche sa compagnie et vient souvent rue Franklin. Célibataire, elle ne met pas Clemenceau en concurrence avec de jeunes officiers ou des hommes politiques britanniques comme le fait Violette.

Selma, Violette, Olive. Elles sont ses muses, ses égéries. L’écart d’âge est gommé par une grande affection réciproque.

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Enjolras, « Soir sur la Terrasse à la Pergola ». On peut ainsi imaginer Selma Everdone, Violette et Olive Maxse, les belles et jeunes amies de Georges Clemenceau.

Pendant qu’ils se parlent, le Tigre se dédouble. Une partie de lui est concentrée sur l’échange en cours, l’autre vagabonde et imagine des idylles moins chastes, des baisers fougueux échangés sur les boulevards, des caresses interdites dans les salons d’hôtels discrets.

L’Opéra, le Louvre, les théâtres sont les lieux de rencontre réguliers avec ces trois jeunes femmes, facettes multiples d’une même déesse idéale, d’un même fantasme enrichi en permanence par une imagination qui ne se tarit jamais.

Tard le soir à la Chambre, le matin vers cinq heures quand il écrit ses discours, dans la journée lors de trop longues réunions, elles apparaissent par enchantement dans un coin de la pièce, tels des anges bienveillants. Leurs douces voix l’attirent irrésistiblement loin des contingences d’un monde politique toujours dur et souvent injuste.

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Les robes Paul Poiret 1908. Illustration de Paul Iribe

Grâce à elles, il rentre un court moment les griffes qui ont fait sa légende. Il se laisse aller à un peu de tendresse, de douceur inhabituelle. Son esprit s’allège et son coeur fond.

Ses yeux de félin se troublent, se perdent loin des scènes ordinaires et banales. Les paupières du premier flic de France s’abaissent peu à peu.

Clemenceau est parti, dans une ronde endiablée et joyeuse avec les soeurs Violette et Olive. Ils entourent tous trois la belle Selma, le nu de Rodin au corps parfait, la délicieuse naïade des peintres de Montmartre. Ils entonnent en coeur les chants grecs de l’Olympe. Et tournent, tournent jusqu’à l’étourdissement.

C’est sûr, le Tigre, le puissant fauve de la vie politique française, a trouvé le secret d’une éternelle jeunesse.

23 octobre 1908 : Le Pouvoir et les potins

Clemenceau est divorcé. Quand il avait cinquante et un ans, en 1892, il a quitté définitivement son « américaine », Mary, née Plummer.

Depuis ? Le Président du Conseil n’est pas un bellâtre. Habillé très correctement mais simplement, refusant toute ostentation, il porte même un regard sévère sur d’autres hommes politiques qui font preuve d’une élégance raffinée. Ainsi, il désigne régulièrement le député et très bon orateur Paul Deschanel sous le sobriquet de « Ripolin ».

Il ne faut donc pas compter sur Clemenceau pour aguicher toute la gent féminine.

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Rose Caron

Mes amis me pressent pourtant de donner les noms des femmes qu’il fréquente.

Pour ne pas les décevoir mais sans dévoiler plus que ce que le « Tout Paris » sait déjà, je me contente de citer les plus connues, celles qu’il invite par exemple dans sa nouvelle maison de Bernouville ou qui l’accompagnent à l’Opéra et au théâtre, sur les boulevards.

La cantatrice à succès Rose Caron est le nom qui revient le plus souvent. Divorcée elle aussi, la petite cinquantaine, grande, élancée, chantant admirablement, elle charme certaines soirées du Tigre. Ils évoquent ensemble le répertoire wagnérien qu’elle connaît bien. Il l’écoute parler – attendri-  et admire sa belle chevelure brune, sa taille fine et ses longues robes décolletées.

Amie, conseillère ou maîtresse ? Un peu des trois ? Personne ne sait vraiment. Ils se voient, s’écrivent de belles lettres, passent des moments de bonheur simple ensemble. Clemenceau oublie quelques instants avec elle ses lourdes responsabilités. Elle lui apporte un point de vue, un discours original qui tranche sur celui de ses collaborateurs issus des grands corps de l’Etat.

Personne ne se risque à informer notre Patron que Rose Caron ferait aussi partie des relations proches de Théophile Delcassé, l’ancien ministre des Affaires étrangères. L’information est moyennement fiable… et complètement explosive quand on sait que les deux hommes se détestent cordialement.

La porte du 8 rue Franklin, là où vit le Président du Conseil, est franchie par d’autres belles amies.

A suivre…

22 octobre 1908 : Les épouvantables chauffeurs de la Drôme

Une grande ferme isolée, non loin de Valence. Le soleil s’est couché depuis déjà deux bonnes heures. Jules Chenu, veuf, 62 ans, fier et riche paysan, passe un très mauvais moment. Entouré de trois malfras de la pire espèce, il est insulté, battu et jeté au sol. Nous sommes dans la grande salle centrale du bâtiment.

 » Où sont tes économies, vieux bouseux ?  »

Jules refuse de répondre. Il a amassé des sommes conséquentes et veut tout donner à ses cinq enfants lorsqu’il quittera ce bas monde.

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Les chauffeurs de la Drôme en 1908

Les coups redoublent. Celui qui tape le plus fort s’appelle Octave David. Il assène ses gifles avec méthode, il veut faire mal mais laisser au pauvre Jules la possibilité de parler.

Ce dernier est beaucoup plus solide que les bandits pouvaient le penser. On sent que son métier d’agriculteur qu’il pratique toujours, été comme hiver, par tous les temps, ses dizaines de vaches laitières, ses récoltes multiples, ce travail acharné mené depuis l’âge de douze ans, ont forgé une personnalité et un corps robuste.

Les gifles ne font rien, Jules ne parle pas. Son visage se déforme peu à peu, change de couleur, il fait quelques grimaces de douleur mais se tait. Il ne crie pas non plus, aucun voisin ne peut l’entendre.

 » On va te saigner, vieux porc !  »

C’est Urbain Liottard qui parle. C’est le plus vulgaire des trois. Le plus sadique aussi.

La suite de l’histoire est racontée avec émotion par le gendarme Rémy, qui a découvert le corps sans vie, déjà froid, de Jules Chenu, un matin du 22 octobre 1908. La victime était face contre terre, la gorge tranchée, les bras en croix dans la grande salle près de la cheminée :

 » Le père Chenu a été attaché. Les cordelettes que nous avons retrouvées par terre  le prouvent. Ses pieds sont totalement brûlés. Les « chauffeurs » lui ont mis les extrémités directement dans le feu pour le faire parler. Puis, pour ne pas être dénoncés, ils ont assassiné M. Chenu avant de partir. Je sais où sont les économies, le trésor de Jules. Il est toujours là, les bandits ne l’ont pas trouvé. Jules Chenu a été extraordinaire. Il n’a pas parlé.  »

« Ecartez-vous, nous prenons le commandement !  »

Le ton est sans appel. Le commissaire Floch, dirigeant la brigade mobile de Lyon, vient d’arriver et signifie aux gendarmes locaux :

 » Chers amis, les chauffeurs de la Drôme, maintenant, c’est l’affaire de notre police d’élite. Dans quelques mois, les criminels seront guillotinés, c’est moi qui vous le dit !  »

Les journalistes prennent fébrilement des notes et pensent à leurs gros titres du lendemain :

 » Les brigades du Tigre traquent les terribles chauffeurs  »

 » La population drômoise se rassure, les brigades de Clemenceau arrivent !  »

 » Bientôt la guillotine pour les bandits de Valence  »

Lorsque Octave David parcourt son journal, il sourit. Il en est à son quinzième meurtre et n’a toujours pas été arrêté. Le meneur de la bande des chauffeurs est en tenue de maçon. Il est sept heures. Son chantier va reprendre. Il ajuste sa casquette et sifflote.

Comme si de rien n’était.

21 octobre 1908 : Guerre de l’opium ou guerre des polices ?

 Opium. Nom magique, synonyme de perversion et de plaisir. L’Orient, les fumeries de Pékin, de Hong Kong et de Saigon. Ambiance décadente, rêves éveillés. Guerre de l’opium de la puissance anglaise pour conserver le monopole de production et de diffusion de cette substance très lucrative ; combat acharné des Américains plus puritains pour rendre illégale toute consommation et tout commerce de cette plante sur l’ensemble de la planète.

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Une fumerie d’opium en Chine au début des années 1900

Voilà les éléments, un peu exotiques, que j’avais en tête avant d’ouvrir et d’animer la réunion avec les différents services de police concernés par la lutte contre l’arrivée de l’opium en France.

Autour de la table : deux généraux de gendarmerie, le commissaire central de police de Marseille, un adjoint du préfet Lépine représentant la Préfecture de police, Jules Sébille, patron des brigades mobiles de la Sûreté générale et quelques collaborateurs des uns et des autres dont je ne me rappelle plus les noms.

Dès le début, l’ambiance est tendue. Les uns et les autres se détestent. Rivalité des gendarmes contre les policiers. Méfiance des policiers municipaux vis à vis des agents du ministère de l’Intérieur. Combat acharné entre la Préfecture de Police et les brigades mobiles.

Il faut convaincre tout ce petit monde d’avancer d’un même pas pour lutter contre des bandes très organisées de malfrats souhaitant écouler de lourds paquets d’opium dans les grandes villes françaises, en commençant par Paris.

La police de Marseille veut bien coopérer mais seulement avec le cabinet du ministre et estime ne pas avoir de comptes à rendre à ses collègues parisiens. Je rétorque immédiatement que l’étatisation de cette police,  officialisée en mars dernier, l’oblige à travailler avec les autres polices étatiques (brigades mobiles, Préfecture de police), sans passage systématique par le ministre ou ses représentants.

Renfrogné, Jules Sébille signale qu’il ne fera confiance qu’à « sa » brigade locale de police mobile et qu’il se moque donc de la coopération des autres policiers marseillais. Je lui indique qu’il risque donc de se priver de renseignements précieux sur ce qui se passe dans le port et ses environs.

La Préfecture de Police, dans une longue déclaration de son représentant, se plaint de ne pas avoir de renseignements sérieux des autres services français sur les arrivages probables d’opium sur son territoire et menace de recueillir elle-même ces informations « par tout moyen ». Sans ménagement, je réponds qu’il n’est pas question que la Préfecture fasse « bande à part » et je lui promets qu’elle aura ce dont elle a besoin pour travailler.

Après avoir ri de voir les policiers se déchirer entre eux, les gendarmes rappellent avec véhémence qu’ils n’ont aucun moyens pour lutter efficacement contre cette nouvelle forme de banditisme: pas d’automobile, trop peu d’effectifs spécialisés en police judiciaire, aucune formation aux méthodes de police scientifique.

Réunion épuisante. Menaces à peine voilées, coups bas, sorties théâtrales ou comédies pures et simples, ricanements quand l’autre parle. Tout est permis autour de la table.

Au bout de quatre heures de débat, l’heure du repas ayant sonné depuis longtemps, nous nous séparons sur un plan d’action, compromis entre les positions des uns et des autres :

– la police de Marseille contrôlera au quotidien le port de la ville ;

– la brigade mobile locale viendra la renforcer dès qu’une opération de saisie et d’arrestations en flagrant délit sera montée ;

– la gendarmerie et la préfecture de police seront prévenues par les policiers marseillais de tout arrivage d’opium sur leurs territoires respectifs ;

– la brigade mondaine de la Préfecture de Police se chargera, seule (sans la Sûreté), de toute opération sur Paris et les environs.

Au moment où la salle de réunion s’est totalement vidée, je me demande un instant si la réunion ne se serait pas mieux passée si j’avais obligé, au préalable, chaque participant à fumer… un peu d’opium.

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