2 mai 1909 : Sortir des bas-fonds pour une photo

Ma nièce a cessé de fréquenter les bas-fonds de New-York à Lower East Side. Sa dernière lettre m’avait navré : elle était devenue l’amie de Johnny Torrio, petite frappe devenant progressivement chef de gang. La gamine semble s’être calmée. Plus de fauche aux étalages, arrêt des courses poursuites avec les policiers, fin de l’apprentissage de l’argot italo- américain. Nous sommes encore loin de la jeune fille rangée mais je n’ai plus besoin de garder un contact étroit avec le consul français sur place pour la tirer d’un éventuel mauvais pas.

Catherine se pique maintenant de photographie. Elle m’écrit qu’il s’agit d’un art à part entière. Tout heureux qu’elle soit revenue à des occupations pacifiques, je lui réponds que oui. Elle joint à sa lettre des clichés de l’amie qui l’initie à cette discipline : Gertrude Käsebier.

Ma nièce a fait connaissance de cette américaine au sang vif grâce à son amie, la sulfureuse Natalie Clifford Barney qui, de Paris, semble la guider dans l’univers des femmes artistes d’Outre-Atlantique.

 » Cher Oncle, en cette période où un troisième petit être vient apporter du bonheur à votre foyer, vous ne pouvez être insensible à ces photographies de mères aux gestes simples, exprimant une tendresse universelle à des nouveau-nés ou racontant une histoire qui semble captiver des plus grands. La famille est une valeur qui dépasse les frontières et la photographie vient y capter des instants uniques qu’aucun peintre ne peut saisir aussi naturellement. Et ces moments exposés aux yeux de tous rappellent à chacun sa propre histoire, ses propres moments de joie. La photographie d’art essaime une tendresse jusque-là cachée, fait pénétrer le beau dans chaque acte intime.  »

Catherine m’explique ensuite longuement les poses nécessaires à Béatrice Baxter Ruyl, cette jeune maman qui a ouvert ses portes à la curiosité de Gertrude Käsebier. Elle évoque ces dizaines de clichés qu’il faut jeter avant de trouver celui qui correspond à ce que l’artiste voulait créer. Elle insiste aussi sur ces longs moments où l’appareil est inutile car les positions de Béatrice ne conviennent pas et aussi ces instants terribles où la photographie aurait pu être parfaite mais où l’appareil tombe en panne.

Elle conclut par cette phrase plutôt bien tournée pour une gosse qui a vécu de longs mois à Lower East Side : 

« La photographie est une brève complicité entre la prévoyance et le hasard ». 

Lower East Side dans les années 1900

22 avril 1909 : Rio ne répond plus…

Depuis quelques jours, nous sommes sans nouvelle de notre ambassade à Rio. Les courriers diplomatiques restent sans réponse et le télégraphe est en panne. Personne ne se préoccupe trop de cette situation : nos liens avec le Brésil n’ont pas la même intensité que ceux qui nous unissent aux pays d’Europe, à notre Empire colonial ou aux Etats-Unis. Pour autant, l’essor industriel de ce pays où l’argent du café est recyclé dans des usines et des chemins de fer neufs, attire les convoitises des investisseurs. Les groupes Matarazzo, Votorontim ou Lundgren émettent des actions dont la valeur augmente chaque mois. Il y a de gros profits à faire de ce côté de l’Atlantique et la France ne peut être absente.

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Rio de Janeiro au début du XXème siècle…

Le Quai nous confirme avec insistance: « Rio ne répond plus ». Que faire ? Nous utilisons les câbles sous-marins britanniques pour communiquer avec l’Amérique latine. Nous sommes nombreux à être persuadés que Londres lit attentivement toute notre correspondance diplomatique même si celle-ci est codée. Nous allons devoir prendre contact avec la capitale anglaise pour demander le rétablissement de la communication. Est-elle coupée pour des raisons techniques ? Ou peut-on imaginer que la France serait momentanément mise à l’écart d’informations sensibles pendant que nos voisins d’outre-Manche s’emparent de marchés juteux ou injectent discrètement des capitaux à des endroits très profitables ? « L’Entente cordiale n’empêche pas la vie des affaires » ne cessent de répéter les Anglais.

Rio ne répond plus : fâcheux aussi au moment où Clemenceau souhaite se rendre sur place. « Dès que la Chambre n’aura plus besoin de mes services, je prends le bateau pour faire des conférences dans toutes les universités d’Amérique latine. Elles m’invitent avec une telle chaleur que je ne peux refuser. » Je suis chargé des prises de contact avec les différents établissements et mon travail est donc interrompu.

La France paie cher le fait de ne pas avoir investi dans des liaisons sous-marines de qualité avec les différents endroits de la planète. 90 % des câbles sont britanniques. Pour parler avec Rio, il faut passer par Londres ou, du moins, utiliser les tuyaux de nos voisins. Et quand la Grande-Bretagne a autre chose à faire que de s’occuper de nos petites pannes de liaisons diplomatiques… le Quai s’affole, s’agite et répète hébété : « Rio ne répond plus ».

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Une avenue de Rio de Janeiro dans les années 1900

16 avril 1909 : Attention aux mariages lointains !

 « Il ne faut pas se marier avec un Chinois ». La presse se fait l’écho de mésaventures survenues à quelques Françaises séduites par des diplomates ou des hommes d’affaires de l’Empire du Milieu en séjour prolongé à Paris.

A chaque affaire, le même enchaînement : au début, une jolie histoire d’amour entre un homme cultivé, souvent élégant, au physique « exotique » et une parisienne en mal d’affection, puis une demande en mariage en bonne et due forme réalisée par un Chinois connaissant nos usages et manières. Une noce et une lune de miel sont vécues comme un joli conte de fée entre deux êtres dissemblables, éloignés culturellement mais se comprenant apparemment si bien.

 Enfin, le départ pour la Chine imposé par le mari soucieux de revoir ses proches et soumis à des obligations professionnelles impérieuses.

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La Chine, pays mythique et méconnu mis en scène lors de l’Exposition Universelle à Paris

Le cauchemar pour la Française arrivée à Pékin commencerait à ce moment : « Elle découvre que son mariage en France n’est pas reconnu par les textes chinois et que ces derniers imposent, en fait, à son époux une autre femme, chinoise, choisie depuis très longtemps par sa belle famille. Cette femme chinoise prend alors sa place dans le foyer et son mari se soumet de bonne grâce à cette tradition multiséculaire. La Française devient alors la servante de la maisonnée et ses enfants, si elle en a, lui sont enlevés et deviennent ceux du couple chinois, considéré comme seul légitime. »

J’ignore le degré de véracité de ces histoires abondamment commentées par des journaux en mal de sensationnel et des journalistes qui n’ont jamais mis les pieds en Chine, mais je confirme que le Quai d’Orsay et le Foreign Office font pression sur les autorités chinoises pour que le droit local soit modifié et déconseillent en attendant à leurs ressortissants les mariages mixtes.

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26 janvier 1909 : 1500 vies sauvées par la TSF

1500 personnes viennent d’être sauvées d’une mort certaine grâce à la télégraphie sans fil.

Que s’est-il passé ?

En cette froide nuit tombante de fin janvier 1909, le paquebot anglais « Republic », de la White Star Line, s’éloigne à vitesse moyenne des côtes américaines, en plein brouillard. Il se dirige vers l’Europe.

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Le Republic, paquebot transatlantique de la compagnie White Star Line, est équipé de la Tsf

En sens inverse, vient le navire italien « Florida » qui achève sa traversée de l’Atlantique nord.

Les deux navires avancent avec une visibilité quasi nulle, l’un des deux (l’enquête devra déterminer lequel) a quitté la route réglementaire séparant les navires allant vers les Usa de ceux qui en reviennent, dispositif permettant d’éviter les collisions.

Vers huit heures du soir, le Florida éperonne le Republic après avoir tenté une manoeuvre aussi vaine que désespérée pour l’éviter. Le choc est particulièrement violent et quatre passagers sont tués sur le coup.

Les voies d’eau du « Republic » se révèlent très importantes et noient rapidement la salle des machines.

Heureusement, le télégraphiste a le temps de remettre en état sa station Tsf endommagée par l’accident et lance un message CQD (Come Quickly Distress) message de détresse encore adopté par tous les opérateurs travaillant sur matériel Marconi, malgré la nouvelle norme internationale qui préconise le signal SOS (trois points, trois traits, trois points en alphabet Morse).

Le message indiquant la latitude et la longitude des navires en perdition, est capté par d’autres vaisseaux de la White Star Line possédant aussi la Tsf et par une frégate garde-côtes évoluant à proximité. Ces derniers se déroutent immédiatement pour porter secours.

Finalement, la totalité des passagers des deux navires entrés en collision sont embarqués à bord du « Baltic », gros vapeur allemand appartenant aussi à la White Star. Au moment où le dernier naufragé rejoint le pont du Baltic, le Republic disparaît définitivement, happé par les flots noirs et glacés de l’Atlantique.

La Tsf vient de préserver 1500 vies.

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Affiche de la White Star Line, compagnie anglo-américaine réputée très sûre qui a signé, le 31 juillet 1908, pour la construction de deux nouveaux paquebots géants

Le lendemain, au siège de la White Star, au 30 St James Street, à Liverpool, le Président directeur général, Joseph Bruce Ismay, jette quelques notes sur un carnet :

 » On voit bien que la sécurité des navires mérite d’être entièrement repensée. Il est important aujourd’hui de bâtir des coques rendant les bâtiments insubmersibles et de doter les équipages de moyens modernes de transmission pour faire venir les secours en cas de difficultés. A l’opposé, les canots de sauvetage,  inefficaces et désuets, qui occupent, de surcroît, une place inutile sur les ponts, doivent être réduits en nombre. Ainsi, un maximum de surfaces pourra être libéré pour une utilisation commerciale. Il convient d’appliquer ces principes aux deux gros navires en chantier de notre compagnie, depuis le contrat signé le 31 juillet 1908, transatlantiques qui promettent d’être les plus beaux du monde : l’Olympic et le Titanic. »

25 novembre 1908 : Stefan Zweig en Inde

Mort. Son cadavre gît à même le sol, la foule passe indifférente à côté de ce corps émacié, vêtu d’un simple pagne. Des intouchables surgiront en fin de journée pour l’emmener vers une gigantesque fosse commune au sortir de Madras. Il n’y aura pas de rite funéraire, pas de crémation à côté d’un fleuve sacré. Le vieillard, trop pauvre pour être inhumé dignement, est mort dans l’indifférence totale sous le seul regard horrifié de Stefan Zweig.

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Stefan Zweig et l’Inde, en 1908

L’écrivain autrichien continue de descendre l’une des rues principales de Madras, joyau de l’Inde, elle-même perle de l’Empire britannique. La chaleur moite, les odeurs de pourriture, les mendiants par centaines sur sa droite, de magnifiques hôtels, gares ou sièges de compagnies privées sur sa gauche. Un continent qui plonge avec les capitaux britanniques dans la modernité du XXème siècle naissant en restant attaché à des traditions très anciennes, incompréhensibles pour un Européen qui ne peut s’attarder.

Stefan Zweig n’aime pas l’Inde. Depuis son arrivée, il n’arrive pas à écrire une ligne correcte sur ce qu’il voit. Faire part de son indignation ? A  quoi bon, ce serait dérisoire. Décrire ce qu’il observe ? Il voudrait plutôt oublier, oublier cette séparation rigide des classes et des races, oublier cette misère de tous les instants, oublier ces Anglais arrogants.

Hier, il a été impressionné par ces funérailles d’Indiens des hautes castes, par ces grands bûchers où se consument des corps avant que l’on disperse les cendres dans le fleuve sacré. Linge blanc recouvrant les cadavres, flammes dansantes, crépitements, fumées blanches.

Il a joint, lui aussi, les mains en signe de recueillement quand les chants ont commencé. Mais son esprit est parti ailleurs. Il a pensé à sa lettre en préparation pour son nouvel ami et maître à penser Sigmund Freud. Il a aussi réfléchi au plan de sa future nouvelle qui devrait se dérouler sur un paquebot transatlantique : un drame entre Européens, une histoire où il voudrait utiliser les enseignements de Freud sur les rêves. Dès qu’il ferme les yeux, l’Inde est loin et son esprit toujours vif, son imagination fertile reprennent leurs droits.

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Madras, 1908

Stefan Zweig n’aime pas l’Inde et pourtant, il a prévu de la parcourir en tous sens. Son ami Walther Rathenau lui a conseillé Madras, Bénarès, Calcutta, puis Ceylan. Aura-t-il le temps d’aller jusqu’en Indochine, s’arrêtera-t-il à Rangoon ?

L’écrivain qui aura vingt-sept ans à la fin du mois, se forme par les voyages. Il ne voudrait pas mourir « avant d’avoir connu toute la terre.  » Dans les chambres d’hôtel, dans les halls de gare, il apprend, lit, exerce sa plume, relit les classiques ou les romans de Schnitzler. Il veut composer une oeuvre faite des milles sensations neuves de ses périples. En quelques pages, entraîner le lecteur des particularités d’un lieu… à l’universel d’une histoire. Tenter de percer les secrets de l’âme humaine en laissant l’intrigue se dérouler au gré d’une passion mystérieuse entre deux êtres.

Emerveillé parfois, fatigué souvent par ces milliers de kilomètres parcourus, il s’interroge sur ce qu’il va retirer réellement de ses multiples séjours.

Il prend alors son carnet à couverture de cuir et jette sur une page blanche cette phrase qu’il ne veut pas oublier :  » On apprend plus tard que la véritable orientation d’une vie… est inscrite au plus profond de soi. »

24 novembre 1908 : le roman russe pour éviter la guerre

 » Evitons les poncifs habituels ! L’immensité des steppes, les milliers de pages de chaque roman, la soi-disant âme russe…  » Le marquis de Vogüé, auteur, il y a une vingtaine d’années, d’un essai passionnant  – « Le roman russe  » – a fait découvrir aux Français Tolstoï et Dostoïevski. Il a su être le passeur pour des générations d’étudiants, de curieux ou de russophiles vers une littérature méconnue, parfois déroutante mais qui marque profondément les lecteurs.

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Léon Tolstoï, 1ère photographie couleur (« autochrome ») de l’écrivain russe en mai 1908

Nous prenons le thé ensemble, avec Emile Chartier, dit Alain, autre passionné de « La guerre et la paix  » ou « Anna Karénine  » . N’étant pas sûr de proférer autre chose que des banalités, je reste silencieux et écoute attentivement ces deux cerveaux lumineux, échanger leurs impressions et points de vue.

 » Ce qui me frappe, c’est la méconnaissance des Français vis à vis de la Russie alors que tout noble moscovite qui se respecte séjourne souvent à Paris.  » Le marquis cite alors ces quelques lignes de Tolstoï :  » Le prince Basile s’exprimait en ce français raffiné que parlait nos grands-parents dans lequel même ils pensaient, en y mettant cet accent protecteur, ces intonations molles qui sont habituelles à quiconque a vieilli dans le monde et tient son rang à la cour.  » Les Russes arrivent même à se distinguer entre eux à leur façon de parler la langue de Molière !

Emile Chartier écoute, le regard pétillant, il attend de pouvoir citer lui aussi un passage qui lui tient à coeur dans  » La guerre et la paix ». Il repousse la tasse devant lui et s’empare de l’exemplaire reposé sur la table basse par le Marquis de Vogüé. Il tourne rapidement les pages jusqu’à la quatrième partie du livre deuxième, chausse ses lunettes, attend que nous soyons attentifs et lit à haute voix des lignes qui, manifestement, l’amusent beaucoup :

 » La tradition biblique prétend que la félicité du premier homme avant sa chute consistait en l’absence de travail ; c’est à dire dans l’oisiveté. L’homme déchu a conservé le goût de l’oisiveté, mais la malédiction divine pèse toujours sur lui, non seulement parce qu’il doit gagner  son pain à la sueur de son front, mais parce que sa nature morale lui interdit de se complaire dans l’inaction. Une voix secrète nous dit que nous serions coupables en nous abandonnant à la paresse. Si l’homme pouvait rencontrer un état où, tout en restant oisif, il sentait qu’il était utile et accomplissait son devoir, il trouverait dans cet état l’une des conditions du bonheur primitif. Or toute une classe sociale, celle des militaires, jouit précisément de cet état d’oisiveté imposée et non blâmable. Cette inaction forcée, légale, a toujours fait et fera toujours le principal attrait du service des armes.  »

Content de lui, Alain se retourne vers moi, hilare :  » Il faudrait que vous fassiez lire ces quelques lignes à notre bon ministre de la Guerre Picquart !   » Et nous partons tous trois dans un grand éclat de rire.

Le Marquis reprend son sérieux plus vite :  » Quel style… un peu provocant mais pas si mal vu que cela. Il n’empêche que Tolstoï a une vision inquiétante de la guerre et des grands événements. Selon lui, nous ne sommes que les jouets d’un destin sur lequel nous n’avons pas prise. Nous sommes broyés par une Histoire en marche qui se joue de nos volontés et libre arbitre. Avec des réflexions comme celle-là, la guerre contre l’Allemagne que nos diplomates, nos politiciens ou nos généraux ne cessent de repousser et d’éviter, est peut-être déjà programmée, écrite d’avance. Il ne sert à rien de nous démener pour la paix.  »

 » Je ne suis pas d’accord. Tolstoï lui même se contredit.  » Alain est heureux d’avoir retrouvé le terrain de la philosophie :  » L’écrivain russe parle des milliers de petites causes qui façonnent les grands événements : le sergent qui se réengage dans les armées de Napoléon, la susceptibilité du tsar, la politique anglaise tortueuse… Et bien, justement, l’absence de l’une des causes peut tout faire basculer dans un sens ou dans l’autre. Cela dépend de vous et de moi pour une part et notamment de nos opinions là-dessus. Si nous croyons que la guerre est inéluctable, elle le sera. Le fatalisme se prouve de lui-même dès qu’on y croit. Dès que l’on prie, il y a des dieux !  »

Alain repose le lourd roman devant nous en l’empilant sur « Anna Karénine  » et « L’idiot » . Je réalise que cette pile de livres contient une bonne part de la réflexion de l’humanité sur les sujets essentiels : la vie, l’amour, la guerre, le pouvoir, l’amitié, le devoir ou la passion… Un condensé d’intelligence, un résumé du savoir humain et des histoires, universelles, qui nous entraînent et nous touchent.

Un homme qui lit… ne devrait pas faire la guerre.

19 novembre 1908 : Seconde mission Charcot en Antarctique

Toute la France est derrière lui. Il fait rêver petits et grands. Des dessins et des photographies de son navire le « Pourquoi pas ?  » illustrent une presse à grand tirage, avide de raconter sa seconde expédition antarctique.

Jean-Baptiste Charcot, médecin, ancien rugbyman finaliste du championnat de France, tient fièrement la barre d’un bateau qu’il souhaite amener au plus près du pôle sud. Il a quitté le Havre en août et se dirige vers l’extrême sud du Chili en prévoyant une longue escale à Punta Arenas. Là-bas, c’est, pour l’instant, la « belle saison » .

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Jean-Baptiste Charcot a 41 ans en 1908, il effectue sa seconde expédition en Antarctique

Voyage de prestige, subventionné largement par le gouvernement, c’est aussi et surtout une expédition scientifique. Les savants de l’académie des sciences et du muséum d’histoire naturelle ont établi un programme de travail chargé : reconnaissance et cartographie des côtes, étude des marées polaires, relevés de salinité, études de la faune et de la flore, analyse du magnétisme… Le long hiver austral sera studieux.

Entreprise difficile aussi. Il faut rejoindre une terre qui est au bout de la planète. L’approvisionnement en charbon étant incertain, il n’est pas question d’utiliser fréquemment les moteurs du bateau. Ce sont donc les vents qui pousseront le navire vers ces terres inhospitalières. L’électricité sera aussi rationnée et l’éclairage se fera au pétrole ou à l’huile, sauf le jeudi, le dimanche et les jours de fête.

Le contact et l’étreinte des glaces s’annoncent violents. La coque du bateau est double, renforcée de cercles et de lames de fer sur les flancs. Cela suffira-t-il à protéger le trois mâts construit sur les plans de l’ingénieur Laubeuf – spécialiste des sous-marins – à Saint Malo ?

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Jean-Baptiste Charcot au milieu des manchots… que la presse française de 1908 appelle « pingouins » 

Arrivée à Punta Arenas, madame Charcot qui accompagne pour l’instant son mari, embrassera une dernière fois son solide époux et rejoindra l’Europe.

Elle laissera le célèbre médecin avec trois années de vivres en conserves, des centaines d’instruments scientifiques et cinq traîneaux automobiles Dion-Bouton.

L’équipage se retrouvera « entre hommes » et avec des  dizaines de chats destinés à lutter contre les rats de la cale.

Jean-Baptiste Charcot se concentrera alors sur ses rêves, fixera l’horizon où apparaîtront les premiers icebergs. Et il répètera inlassablement ces deux mots qui mélangent insouciance et sens du défi : « Pourquoi pas ?  »

13 octobre 1908 : Jack London sauvé par un loup

L’homme titube. L’air moite et malsain rend sa respiration difficile. Il avance à grand peine et butte bruyamment sur chaque chaise ; chaque pied de table du bateau devient un obstacle. Sa vision se trouble, il passe la main sur son front brûlant pour mesurer une dernière fois la température qui l’affaiblit chaque jour un peu plus. Comme un enfant affamé le ferait avec son biberon, il porte une dernière fois à la bouche le goulot de la bouteille de whisky qui ne le quitte plus depuis un mois. Il boit pour se rassurer, « pour faire partir le mal et se désinfecter ».

La fièvre des mers du Sud, cette maladie sournoise qui rougit et fait partir sa peau par plaques, a transformé le solide Jack London en loque.

Iles Salomon, nord-est de l’Australie, octobre 1908.

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Jack London. L’écrivain a 32 ans en 1908

L’écrivain déjà célèbre, spécialiste du grand Nord, aventurier, socialiste à ses heures, est parti pour un voyage autour du monde à bord d’un navire construit pour la circonstance, le Snark.

Le voyage est payé par les journaux américains qui attendent de nouvelles aventures écrites dans un style dépouillé mais avec des mots qui claquent comme les fouets des chercheurs d’or d’Alaska éloignant les loups.

Le grand public souhaite de nouvelles histoires où se mêlent de façon inextricable le vécu et le fantasme. Il attend sa dose de suspens, d’émotions fortes, d’aventures viriles où brille à chaque page une pépite littéraire arrachée au sol d’une inspiration toujours fertile.

Jack le fort, le boxeur aux larges épaules et aux poings rapides s’effondre sur le pont du Snark.

Le bruit et le balancement des vagues, le soleil qui éblouit chaque fois qu’il peut percer derrière les nuages noirs surplombant un océan Pacifique bien mal nommé, donnent de drôles de couleurs au rêve de l’écrivain malade.

Dans son sommeil comateux, il a repris miraculeusement toutes ses forces. Il est redevenu le roi des voleurs d’huîtres, l’ouvrier révolté des usines de conserves, l’étudiant ivre de revanche sociale admis à l’université prestigieuse de Berkeley. Surtout, il habite à nouveau le personnage de chercheur d’or qui a conquis un public qui ne cesse de s’élargir.

Par la puissance de l’imagination, il est transporté en un instant de l’archipel mélanésien jusque dans les forêts canadiennes et nord-américaines.

Par -50°C, son crachat de dur à cuir se transforme immédiatement en petite boule de glace qui claque sèchement en touchant le sol couvert à l’infini de neige gelée. Sa chaude pelisse garnie de toutes les peaux de bêtes achevées avec son poignard qui ne le quitte jamais, le transforme presque en animal parmi d’autres, dans ce pays immense où la nature ne peut être domptée.

Jack fait face au héros de son livre phare, la bête attachante qui l’a rendu riche et célèbre. Croc-Blanc, le chef de meute, le regarde fixement et semble lui dire :

 » Relève-toi, Jack. Laisse l’alcool, part te soigner. Reprend ta plume alerte, laisse aller à nouveau ton écriture rapide et intrépide qui enchante toute une génération. Au détour de tes nouvelles, dénonce les injustices et fait trembler les puissants.  »

Le loup cesse un instant d’être féroce et tire par la manche, doucement mais fermement, le corps presque sans vie de Jack London. Il le met à l’abri et ouvre sa gueule. Une langue agile bien rouge sort derrière ses terribles crocs. Il lèche avec application les plaies purulentes de Jack, le soigne comme une mère louve. L’opération dure une nuit. Une nuit de soins intensifs, prodigués par un animal sorti tout droit d’un rêve merveilleux.

Au moment où le jour se lève à nouveau, Jack va mieux. Croc-Blanc est parti après avoir secoué une dernière fois ses magnifiques poils.

L’écrivain se lève, écarte les bras et lève les yeux vers le ciel redevenu bleu. Il a repris confiance en lui, ses muscles puissants le portent à nouveau. Il crie, hurle vers les mouettes qui tournent autour de son bateau :

 » Je vais vivre ! Et de toutes mes forces, avec toute mon âme, JE VAIS ECRIRE ! « .

16 septembre 1908 :  » Toute la ville est folle de mes jambes ! « 

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La chanteuse de cabaret Claire Waldoff

Walther Rathenau tient parole, il me parle avec gourmandise de son Berlin méconnu.

 » A chaque fois que vous commencerez à vous faire une idée générale de Berlin, vous vous apercevrez, au bout d’un moment, qu’elle méritait d’être nuancée ou qu’elle n’était qu’illusion.

Les grands monuments comme notre Reichstag ? Même les Berlinois en rient. Ce dernier est appelé par beaucoup « le corbillard de 1ère classe ». L’Empereur lui-même qui voulait pourtant que l’architecture de la capitale soit le reflet de son pouvoir, s’exclame parfois en regardant le bâtiment :  » Mais c’est une cage pour les singes de l’Empire ! « .

La fréquentation des grandes allées du « Berlin monumental » peut vous faire oublier que cette ville reste aussi celle d’un petit peuple nombreux, travaillant dans l’industrie textile, la métallurgie ou la chimie. Plus récemment, grâce notamment à l’action de mon groupe AEG, des usines produisant de l’électricité se sont aussi installées. Inutile de vous dire que ces prolétaires ne vivent pas dans des palais ! Ils prennent abris dans un Berlin qui s’étend à perte de vue dans des logements souvent sans toilettes ni salle de bain, peu chauffés. Ils s’entassent à plusieurs familles dans ce que nous appelons des « casernes locatives » qui sont une honte pour notre ville.

A côté de cette métropole qui « souffre », vous avez cependant le Kurfüstendam, Schöneberg, Fridenau qui sont autant d’endroits cossus réservés à la bourgeoisie et aux fonctionnaires dirigeants l’Empire. Ces lieux sont des « havres de paix » comme vous dites en français ; ils peuvent prendre la forme de cités jardins.

Autrement dit, ne vous faites pas une idée trop définitive de Berlin. C’est une ville ouvrière et une ville bourgeoise. Le tout s’étend sur plus de 3000 kilomètres carrés et comprend plus de quatre millions d’habitants !

En matière politique, Berlin est loin d’être la capitale soumise aux moindres désirs de l’Empereur. Guillaume II s’écrit souvent : « Cette ville, il n’y a décidément rien à en tirer ! ». En effet, elle ne cesse d’envoyer des députés de l’opposition SPD au Reichstag. Ses journaux éditent caricatures sur caricatures du pouvoir en place. Autrement dit, quand je lis dans les journaux français que l’Empire allemand est un bloc monolithique, je ris de bon coeur.

Pour la culture, Berlin n’a rien aussi à envier aux autres capitales les plus « en pointe ». Certes, vous croyez avoir tout compris quand vous assistez à un spectacle « officiel » ou quand vous allez dans nos musées qui ont utilisé une partie de l’indemnité de guerre versée par la France après la guerre de 1871 pour acheter des oeuvres connues venant de toute l’Europe. Vous vous dites : « Berlin, capitale de l’Art classique » .

Eh bien, vous n’y êtes pas. Berlin a fait, comme Vienne, sa sécession. En 1898, il y a dix ans déjà, une petite centaine d’artistes a refusé de présenter ses oeuvres dans les salons officiels. Des toiles représentant des scènes de rues « chaudes » de la capitale ont eu beaucoup de succès auprès d’un public qui en a assez des tableaux officiels rappelant les grandes batailles et les couronnements du monde germanique.

Vous m’avez compris, Berlin, c’est tout et son contraire. Une ville bourgeoise et prolétaire ; une capitale d’Empire et un lieu d’opposition au Régime ; une culture officielle… battue en brèche par des artistes qui aiment s’encanailler ; des spectacles mondains qui cachent mal des cabarets enfumés à l’ambiance endiablée qui rivalise avec celle de Montmartre. »

En écoutant Walter Rathenau me parler ainsi de façon passionnée de « sa » ville, je pense au dernier spectacle que nous sommes allés voir avant de partir. Claire Waldoff était sur la scène du Cabaret des Tilleuls. Des mimiques tordantes, une voix gouailleuse, une grande tendresse pour décrire le monde de façon drôle et poétique. Ses chants étaient repris en coeur par l’assistance nombreuse et insouciante. Dans cette atmosphère chaleureuse et complice, le public attendait ses bons mots. La petite et délicieuse bonne femme a lancé, du haut de son mètre quarante-sept, dans l’hilarité générale :  » Tout Berlin est fou de mes jambes ! « .

Une autre Allemagne, bien loin de celle décrite par les livres d’histoire de nos écoles communales. Une Allemagne que la France pourrait aimer, à condition de faire un petit effort…

15 et 16 septembre 1908 : Dernier tour dans Berlin et retour à Paris

Le ton du télégramme est sec, l’ordre sans appel :  » Puisque négociation avec Berlin terminée, retour attendu Paris dès lundi. Nombreux dossiers en attente. Signé: directeur de cabinet Winter. »

Pas un merci pour le succès obtenu auprès de l’amiral Tirpitz. On sent que le patron G. Clemenceau regrette déjà mon absence (qui modifie ses petites habitudes) et réclame à cors et à cris mon retour rapide.

Je me suis donc engouffré dans le premier train pour Paris après avoir accéléré le pas pour notre petit tour, l’ambassadeur Jules Cambon et moi, dans la magnifique capitale allemande.

Confortablement assis sur les sièges en velours rouge bordeaux du compartiment de 1ère classe, pendant que le quai de la gare s’éloigne, j’essaie de fixer dans ma mémoire les images que j’ai le plus aimées de ma visite.

La Friedrichstrasse et le Central-Hotel :

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Le récent réseau métropolitain sous-terrain électrifié qui nous a permis d’accélérer le rythme de notre visite et de voir beaucoup de choses en peu de temps :

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Le pont Jannowitz où se croisent de façon savante les trafics terrestres et fluviaux, où le métropolitain surplombe le tramway, les autobus et les automobiles. Une image de la modernité berlinoise :

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Le pont « Monbijou » et le musée du roi Frédéric dirigé par l’historien d’art passionné Wilhelm von Bode ; le fameux musée qui achète actuellement une bonne partie des plus fameuses peintures européennes :

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Autre bâtiment imposant, massif, qui montre tout l’orgueil d’un régime qui souhaite à présent rayonner dans le monde entier. L’Arsenal :

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En face de moi, dans le compartiment, un riche industriel berlinois. L’homme est en partie à l’origine de l’électrification de la capitale. Un scientifique mais aussi un philosophe : Walther Rathenau.

Il a mon âge, parle très bien le français et profite de notre voyage vers Paris pour me donner des clefs pour comprendre Berlin et l’Allemagne que j’ai quittés trop vite.

 » Berlin n’est pas seulement la ville des bâtiments monumentaux -comme le Reichstag – que l’ambassadeur Cambon a juste eu le temps de vous montrer. Et vous devez comprendre que l’Allemagne n’est pas uniquement l’Empire florissant -et apparemment sûr de lui – que les étrangers comme vous croient connaître.

Si vous avez la patience de m’écouter, je peux vous raconter une autre Allemagne, une autre capitale, aussi riches mais plus subtiles que celles que vous avez actuellement en tête.  Avez-vous entendu parler du capitaine de Köpenick, de la Sécession ou des casernes locatives ? « .

Devant mon regard intéressé et interrogatif, il enchaîne. Je ne perds pas une miette de cet exposé passionnant et note tout sur mon carnet.

A suivre…

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Walther Rathenau

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