1er décembre 1908 : La balance à peser les émotions

L’homme rentre dans le cabinet du professeur Mosso, il est intimidé. Le médecin lui demande de se mettre en sous vêtements et de s’allonger sur le dos en désignant un appareil d’un type très particulier.

Le sujet, avec l’aide d’une assistante, s’étend alors bien à plat sur une longue planche horizontale. En tournant la tête, il a le temps de voir qu’elle est montée de façon à pouvoir osciller librement mais dans un angle limité, autour des couteaux qui la soutienne en son milieu comme le fléau d’une balance. Une longue tige en acier se déplace sur un tableau gradué et indique en les amplifiant la valeur des oscillations de l’appareil. 

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Année 1908 : les Français se passionnent pour les expériences du professeur de l’université de Turin Angelo Mosso. Beaucoup pensent que grâce à lui, la physique pourra bientôt expliquer totalement le fonctionnement du cerveau et que les maladies mentales pourront être soignées dans un avenir proche.

Le professeur parle avec un fort accent italien. Ses ordres sont brefs, il prend des notes au fur et à mesure de l’expérience.

– Monsieur, je vous demande de vous détendre totalement et de ne penser à rien. Voilà, vous y êtes ?

– Oui, professeur.

– Très bien, l’aiguille de mesure est au centre du tableau gradué. Je constate avec satisfaction que vous m’obéissez parfaitement.

Une longue minute s’écoule. Le médecin reprend :

– Ecoutez-moi bien… A la fin de l’expérience, Monsieur, sachez que je vous donnerai une pièce de cent sous.

Au bout d’une seconde à peine, l’aiguille oscille vers la gauche.

– Cher Monsieur, je vois que ma promesse vous fait plaisir… Elle provoque un afflux de sang vers votre tête, déplacement mesurable par ma balance ultra sensible… Bon… Détendez-vous à nouveau et ne pensez plus à cette pièce. 

L’aiguille revient au centre.

– Ecoutez Monsieur, finalement votre tête ne me revient pas du tout. Vous n’aurez pas votre pièce, vous ne la méritez pas…

Ah, parfait, cela vous met en colère… Vous avez l’air bête, Monsieur, dans vos sous vêtements ! Parfait, parfait ! Votre énervement augmente et vos muscles se tendent. Un afflux de sang se dirige vers la partie inférieure de votre corps. L’aiguille de la balance se déplace donc vers la droite. Tout cela est normal et prévisible.

Votre émotivité convient parfaitement pour l’expérience. Allez, rhabillez-vous, vous aurez votre pièce, rassurez-vous.

Le patient remet sa blouse et son pantalon. Il ne comprend pas très bien toutes les explications du professeur :

– Grâce à vous, cher patient, la Science progresse à grands pas. On peut mesurer les émotions et commencer à deviner ce qui se passe dans le cerveau. Le « grand sympathique » agit sur tel ou tel organe suivant ce que vous ressentez. Votre imagination commande à votre corps et ma balance peut quantifier tout cela. Je vais pouvoir compléter mon article de psycho-physique. Un jour, avec toutes ces connaissances accumulées, nous pourrons soigner les névroses modernes qui restent pour l’instant très mystérieuses.

L’assistante passe un coup de chiffon sur la planche vide de l’appareil. Elle attrape un livre tombé au pied de la « balance à peser les émotions ». L’ouvrage est écrit en allemand et signé de Sigmund Freud.

– Où dois-je ranger ce livre, professeur ?

– Freud ? Vous pouvez le déchirer et le jeter à la poubelle. Ses recherches où il ne prouve rien sont dépassées. La psycho-physique remplacera ses calembredaines. Pour moi, Freud est mort. Ma balance géniale l’a remplacé.

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Le professeur de physiologie à l’université de Turin Angelo Mosso

19 novembre 1908 : Seconde mission Charcot en Antarctique

Toute la France est derrière lui. Il fait rêver petits et grands. Des dessins et des photographies de son navire le « Pourquoi pas ?  » illustrent une presse à grand tirage, avide de raconter sa seconde expédition antarctique.

Jean-Baptiste Charcot, médecin, ancien rugbyman finaliste du championnat de France, tient fièrement la barre d’un bateau qu’il souhaite amener au plus près du pôle sud. Il a quitté le Havre en août et se dirige vers l’extrême sud du Chili en prévoyant une longue escale à Punta Arenas. Là-bas, c’est, pour l’instant, la « belle saison » .

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Jean-Baptiste Charcot a 41 ans en 1908, il effectue sa seconde expédition en Antarctique

Voyage de prestige, subventionné largement par le gouvernement, c’est aussi et surtout une expédition scientifique. Les savants de l’académie des sciences et du muséum d’histoire naturelle ont établi un programme de travail chargé : reconnaissance et cartographie des côtes, étude des marées polaires, relevés de salinité, études de la faune et de la flore, analyse du magnétisme… Le long hiver austral sera studieux.

Entreprise difficile aussi. Il faut rejoindre une terre qui est au bout de la planète. L’approvisionnement en charbon étant incertain, il n’est pas question d’utiliser fréquemment les moteurs du bateau. Ce sont donc les vents qui pousseront le navire vers ces terres inhospitalières. L’électricité sera aussi rationnée et l’éclairage se fera au pétrole ou à l’huile, sauf le jeudi, le dimanche et les jours de fête.

Le contact et l’étreinte des glaces s’annoncent violents. La coque du bateau est double, renforcée de cercles et de lames de fer sur les flancs. Cela suffira-t-il à protéger le trois mâts construit sur les plans de l’ingénieur Laubeuf – spécialiste des sous-marins – à Saint Malo ?

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Jean-Baptiste Charcot au milieu des manchots… que la presse française de 1908 appelle « pingouins » 

Arrivée à Punta Arenas, madame Charcot qui accompagne pour l’instant son mari, embrassera une dernière fois son solide époux et rejoindra l’Europe.

Elle laissera le célèbre médecin avec trois années de vivres en conserves, des centaines d’instruments scientifiques et cinq traîneaux automobiles Dion-Bouton.

L’équipage se retrouvera « entre hommes » et avec des  dizaines de chats destinés à lutter contre les rats de la cale.

Jean-Baptiste Charcot se concentrera alors sur ses rêves, fixera l’horizon où apparaîtront les premiers icebergs. Et il répètera inlassablement ces deux mots qui mélangent insouciance et sens du défi : « Pourquoi pas ?  »

7 novembre 1908 : Foules sentimentales

Il existe des livres que l’on préférerait ne pas avoir ouverts, des théories qui glacent et que l’on voudrait oublier.  » La Psychologie des Foules » de Gustave Le Bon, ouvrage paru il y a une dizaine d’années et réédité régulièrement depuis, fait parti de ces « pavés dans la mare  » à fort retentissement qui bouleversent notre vision du monde et nous inquiètent sur des points auxquels nous n’avions pas vraiment réfléchi.

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Gustave Le Bon

 La thèse ? Elle est assez simple.

L’individu, pris individuellement, est un être vivant supérieur doté d’une vive intelligence, d’une raison lui permettant d’avoir des comportements rationnels. Il est capable d’échapper aux contraintes et aux préjugés et peut faire progresser l’humanité.

La foule, au contraire, reste irrationnelle, incohérente, impulsive. Elle a le niveau intellectuel d’un être inférieur comme l’animal. Elle forme un « tout » imperméable à toute argumentation logique et construite. L’individu, même intelligent, placé dans une foule, perd son autonomie et adopte les comportements simplistes de l’ensemble.

Cet ensemble a besoin d’être dominé. La foule, tremblante, écorchée vive, attend un guide ; le troupeau a besoin d’un maître. Ce dernier, s’il est habile, peut le faire évoluer à sa volonté.

Les foules sont partout : ce sont les grandes réunions de partis politiques mais aussi les assemblées parlementaires ou même… les jurys d’assises.

Par leur comportement régressif, elles menacent la bonne marche de la Civilisation et peuvent même la conduire à sa perte.

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Gustave Le Bon qui est un homme de salons, popularise sa thèse dans le Tout Paris et ses conceptions sont connues bien au delà d’un petit cercle d’universitaires spécialisés.

Ses « Déjeuners du Mercredi » sont fréquentés par tout ce que la France compte d’éditeurs de revue, de chercheurs connus et de présidents de sociétés savantes. On y croise le mathématicien Henri Poincaré, Roland Bonaparte, le riche président de la société géographique, le philosophe Henri Bergson ou Ernest Flammarion. Les parlementaires, les professeurs de médecine ou les journalistes aiment être vus en ce lieu prestigieux.

Que faire des thèses de Gustave Le Bon ?

Le meilleur si l’on essaie de ne pas créer de situation de constitution de foules. Le Bon est très attiré par les sociétés anglo-saxonnes qui favorisent, selon lui, l’épanouissement de l’individu pour le plus grand profit de l’humanité.

Le pire si, au contraire, des personnes mal intentionnées comprennent, un jour, la force destructrice des groupes immenses et leur capacité à se soumettre à une volonté forte et unique d’un individu dominant.

Le Bon tire la sonnette d’alarme. Le XXème siècle qui commence marque peut-être le début d’une époque inquiétante où la volonté des sages souverains, légitimement élus, compte bien peu face aux comportements des foules dirigés par des démagogues habiles.

Une autre coqueluche des salons, l’académicien Abel Hermant, s’exclamait récemment :  » Nos foules ont, en politique, le nez du chien qui n’aime que les mauvaises odeurs. Elles ne choisissent que les moins bons et leur flair est presque infaillible. « 

5 octobre 1908 : Comment seront les années 2000 ?

Imaginer les années 2000. Se représenter mentalement le monde de nos arrières arrières arrières petits enfants. Une société qui vivra -heureuse ou non – quand nous aurons tous disparus.

Jules Verne, décédé il y a déjà trois ans, est l’un des premiers à avoir essayé dans ses nombreux romans de tracer les lignes du futur. On s’envole avec lui de la Terre à la Lune après avoir voyagé au centre de notre planète. Le tour du monde ne doit pas dépasser quatre-vingts jours pour laisser un peu de temps pour s’enfoncer à vingt mille lieues sous les mers. Nous sommes invités à passer nos vacances avec des visionnaires à la forte personnalité comme Robur le Conquérant, le capitaine Nemo ou Phileas Fogg ou juste une journée avec un journaliste américain en 2889.

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Robur le Conquérant nous permet d’entrevoir les « omnibus volants » qu’imagine le philosophe Alain

Avec Jules Verne, nous sommes plongés dans un monde de progrès continu, spectaculaire et attirant. 

Le professeur Emile Chartier (il écrit sous le nom d’Alain) avec lequel je passe quelques soirées à réfléchir à l’avenir s’exclame :

 » Ils en sont tous à nous parler de l’an 2000, comme s’ils y étaient ; ce ne sont qu’omnibus volants et maisons de cinquante étages. Ces merveilles, et bien d’autres qu’il n’est pas difficile d’imaginer, n’ont rien qui dépasse la puissance humaine.  »

C’est vrai que si l’on croise ce qui se passe aux Etats-Unis où les gratte-ciel comme le Flatiron de New York commencent à pousser comme des champignons et les visions de Jules Verne, nous pouvons imaginer un Occident de l’an 2000 où nous vivrons dans d’immenses immeubles après avoir emprunté des moyens de transport collectifs très rapides. 

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Le Flatiron Building de New York construit en 1902

Alain imagine aussi un progrès social continu :  » J’imagine les travailleurs tous bien payés et assurés contre tous les maux et accidents  » .

Dans le monde du futur, nous travaillerons moins et serons moins « dociles » avec les patrons. Avec l’essor du suffrage universel, il s’agit d’une tendance lourde ne pouvant être arrêtée.

Des années 2000 radieuses alors ?

Pas si sûr. Emile Chartier s’inquiète des écarts de fortunes, des gaspilleurs de fonds privés ou publics qui peuvent provoquer la révolte du peuple :  » Il faudra peut-être une révolution violente qui ramènera une heureuse médiocrité pour tous.  »

Devant mon regard effrayé par l’idée d’une révolution – que je ne souhaite pas connaître de mon vivant – Alain s’empresse d’ajouter :  » Je crois plutôt que tout se fera en douceur, par l’effet des crises économiques qui ruineront les grosses fortunes. »

J’espère que le XXème siècle qui commence ne verra pas -à la fois- les révolutions et les crises économiques. En effet, l’Histoire récente qu’oublie un peu vite Alain, nous montre que ces terribles crises ne touchent pas que les puissants.

Les crises boursières et financières de 1873 (effondrement de la bourse de Vienne puis de celle de New York avec pour conséquence une stagnation économique pendant vingt ans sur toute l’Europe) et le krach français de l’Union Générale en 1882, ont surtout ruiné les petits épargnants et ont entraîné des secteurs entiers de l’économie dans la spirale du déclin.

Toute la fin du XIXème siècle est marquée par l’extension du chômage dans la métallurgie, les mines ou le bâtiment… alors que les riches banques d’affaires ont finalement tiré leur épingle du jeu.

De ce point de vue, le XXème siècle sera-t-il un nouveau XIXème siècle… en pire ?

6 juillet 1908 : Toungouska :  » pas de quoi fouetter un chat ! « 

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Le 1er ministre russe Stolypine a d’autres sujets de préoccupation que l’explosion de Toungouska

On le sent fatigué, désabusé. Il représente pourtant une des plus grandes puissances de la planète. Dimitri Abrasimov est diplomate à l’ambassade de Russie en France.  Je le connais depuis la crise de Port Arthur et nous sommes devenus amis. Notre déjeuner d’aujourd’hui, dans les jardins intérieurs du Ritz, est l’occasion d’évoquer les événements de Toungouska et la chute de météorite qui a produit des dégâts considérables en Sibérie le 30 juin dernier. Nous sommes nombreux en France à souhaiter la mise en place d’une expédition scientifique et je demande donc à Dimitri les intentions du régime du Tsar sur cette question. 

« – Mais tout d’abord, en quoi les autres pays sont-ils intéressés par cet événement survenu sur le sol russe ? 

         Dimitri, tu vois bien qu’il n’est pas ordinaire qu’un corps céleste s’abatte avec une telle violence sur notre planète. On me dit que des dizaines de milliers d’hectares de forêts ont été ravagés, que l’explosion a été entendue à plus de 1500 kilomètres de l’épicentre, qu’une lumière intense était visible depuis le transsibérien… Le monde a le droit de savoir ce qui s’est passé.

         Je t’entends bien mais que veux-tu que nous fassions ? Notre gouvernement a déjà bien du mal à faire en sorte que toute la population mange à sa faim ; notre armée a montré des faiblesses considérables lors de notre guerre récente avec le Japon ; notre diplomatie peine à nous faire sortir de l’isolement et nous sentons que les Anglais restent très méfiants à notre égard. Autrement dit, nous avons d’autres soucis que celui de monter des expéditions savantes. Le Premier ministre Stolypine travaille d’arrache pied sur la réforme agraire et espère ainsi réduire les motifs de mécontentement dans le pays. Nous n’avons guère le temps de nous occuper d’autres choses.

         Mais, dans l’immense Russie, on ne peut trouver une petite dizaine de physiciens et de biologistes pour se rendre à Toungouska et révéler au reste du monde des informations qui nous concernent tous ? Imagine qu’une autre météorite tombe sur la terre dans les mois ou années à venir… Bien analyser les événements de Sibérie peut nous permettre de mieux anticiper une autre catastrophe !

         Mais quelle catastrophe ? La région de Toungouska est désertique. Il n’y a que les Toungouses, un petit peuple d’éleveurs de rennes. On me dit que quelques-uns ont été brûlés par l’explosion. On ne dénombre aucun mort. Pas de quoi « fouetter un chat » comme vous dites, vous, les Français.

         Pouvez-vous, au moins, accepter une éventuelle expédition internationale ?

          Je ne pense pas que ce sujet puisse être examiné par le pouvoir. Stolypine est bien trop occupé à consolider un parlement – une Douma –  acceptable pour le régime tsariste. Dans la nouvelle Douma mise en place en 1907 qui réunit en majorité les classes possédantes (les opposants disent que c’est une « Douma des Seigneurs » ), on évoque les réformes de la Russie : constitution d’une classe nouvelle de paysans aisés, les Koulaks ; amélioration de la marine ; industrialisation des régions de l’Est… On ne peut distraire l’attention des députés sur une question aussi futile que les chutes de météorites ! »

Déçu par cette dernière réponse, je n’insiste pas. Nous finissons notre repas en silence. Au moment de régler, Dimitri Abrasimov s’aperçoit qu’il a oublié son portefeuille. Dans un grand sourire, je lui indique alors qu’il est l’hôte de la République française et donc notre invité.

Il s’écrie alors, avec une pointe d’autodérision : 

«  Ce n’est qu’un emprunt, la Russie remboursera ! ». 

3 juillet 1908 : Que s’est-il réellement passé à Toungouska ?

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Toungouska : une météorite géante (?) percute la terre le 30 juin 1908 en Sibérie

Que s’est-il réellement passé à Toungouska en Sibérie ? 

« Le 30 juin, vers sept heures, une énorme boule de feu ( une météorite ?) a surgi dans le ciel et s’est abattue sur une région heureusement presque déserte de tout être humain. Le bruit de l’explosion a été entendu à Novonikolaïevsk mais aussi à Irkoursk, alors que les deux villes sont distantes de plus de 1500 kilomètres. Une lumière aveuglante a aussi été perçue sur plusieurs centaines de kilomètres. Enfin, les premiers témoignages évoquent des dégâts (arbres couchés, sol brûlé) sur une surface équivalente à la taille d’un département français. Des incendies se sont déclenchés et ne sont toujours pas éteints. » 

Le message de notre ambassade à Moscou confirme ce que nous lisons dans la presse. Cela est spectaculaire et inexpliqué. 

Nous n’expliquons pas non plus que les nuits soient particulièrement claires ces derniers jours à Paris comme à Londres. Des habitants de la capitale anglaise cités par le Times indiquent qu’ils arrivent à lire leur journal à minuit comme en plein jour. Ceci reste un peu exagéré mais c’est vrai que le ciel est particulièrement clair jusqu’à très tard dans la soirée et que le couché de soleil s’accompagne de nuages roses à forte luminosité. 

Voilà, j’ignore s’il y a le moindre lien entre les événements russes de Toungouska et nos nuits bizarrement plus lumineuses que d’habitude. Ces phénomènes ne m’empêchent pas de dormir mais mon esprit cartésien est un peu mis en échec.  

Aujourd’hui, je rencontre un ami diplomate russe. Je vais évoquer cette question avec lui. Il faudrait absolument qu’une expédition scientifique se rende sur les lieux de l’explosion, au fin fond de cette Sibérie inhabitée. Nous sommes plusieurs au bureau… brûlants d’en savoir plus.

28 mai 1908 : Le Sphinx mystérieux

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« Le Sphinx mystérieux » de Charles van der Stappen

Le buste en marbre du sculpteur belge Charles van der Stappen, impressionne, séduit, laisse songeur et marque les esprits. Les traits réguliers du Sphinx, cette beauté froide, harmonie blanche et glacée, séduisent sans attirer. L’être, mi-femme, mi-démon, semble à la recherche d’une vérité ou en détenir une qu’il convient de taire.

L’oeuvre d’art n’accède pas à la célébrité par hasard. Elle entre en résonance avec un goût  et surtout un inconscient collectif. Pourquoi être marqué, aujourd’hui, par cette face parfaite au casque ailé de légende ? Que faut-il penser de cette main levée qui cache le secret des origines, qui laisse au mythe sa part de mystère, de ces lèvres obstinément closes ?

L’époque a renoncé aux vérités établies ; le monde doute. Doute sur Dieu, sur la Science, sur l’avenir. Va-t’on vers la Paix figurée par le calme apparent de la statue ? L’armure du Sphinx annonce-t-elle plutôt la déesse des batailles, la grande faucheuse suivant la Guerre ?

La technique progresse, la Science avance à grands pas mais personne ne maîtrise plus la totalité des connaissances humaines. L’honnête homme des Lumières ou le moine copiste du haut moyen-âge sont morts, emportant avec eux cette capacité d’appréhender le savoir dans sa globalité. Les savants actuels deviennent les gardiens d’une seule parcelle du génie humain. L’homme du XXème siècle reste donc souvent seul face au Sphinx, face à ses interrogations et ses peurs. Le monde complexe devient une énigme, le cours des choses devient indéchiffrable sans l’aide de spécialistes, le regard du Sphinx se perd dans une perplexité infinie.

Revenu des illusions d’une Science qui lui promettait le bonheur, d’un Dieu qui annonçait le paradis, l’homme appréhende son destin douloureux, au bord d’un enfer devenu possible par la puissance des machines qui broient et des armes qui attendent de parler dans les arsenaux des puissances jalouses et rivales.

« Chut ! », nous supplie la femme mythique, « un instant ! » commande-t-elle. Laissons sa chance à l’Art pour nous faire rêver une fois encore, une dernière fois sans doute. Laissons-nous envoûter par la légende des dieux antiques forts, cruels et beaux. Les croyances anciennes donnaient un sens au monde. Il ne reste plus de cette période que l’oeuvre d’art, survivance d’un passé qui rassure, seul phare visible dans un océan menacé par la tempête. 

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                                                               Charles van der Stappen

15 avril 1908 : la TSF et le bureaucrate

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Poste de Télégraphie sans fil (TSF) dans un navire transatlantique

 » Diable ! Il faut soutenir Ferrié. Le ministère des Finances va le manger tout cru ! « . La consigne de Clemenceau est claire. Je dois voler au secours du capitaine Ferrié, pionnier français de la Télégraphie Sans Fil.

De quoi est-il coupable pour le ministère en charge des deniers publics ? Il propose des projets de plus en plus coûteux, dont l’intérêt militaire ne saute pas aux yeux des bureaucrates de la rue de Rivoli.

Ferrié a compris depuis longtemps que la force des armées modernes, en cas de conflit important, repose sur leur capacité de coordination. Il faut que l’Etat major sache à tout moment où se situent ses unités et que les mouvements des régiments des différentes armes soient coordonnés.

Pour cela, Ferrié propose ni plus ni moins d’utiliser la Tour Eiffel comme antenne gigantesque pour transmettre sur une longue distance des ondes vers des appareils de réception détenus par des unités militaires à des centaines de kilomètres plus loin.

Si M. Eiffel est ravi de ces expériences – ainsi sa Tour ne sera pas démontée – le ministère des Finances n’apprécie guère ces dépenses engagées sur des démarches imprécises, aux coûts exponentiels.

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Antennes TSF sur la Tour Eiffel

Lorsque je rencontre Ferrié, j’ai le plaisir de discuter avec un passionné. Il me raconte, par le menu, le combat administratif qu’a déjà dû engager la Marine nationale pour que 130 de ses navires soient équipés d’un poste TSF avec le brevet de M. Marconi. La rue de Rivoli ne voulait rien entendre non plus sur ce sujet jusqu’à ce qu’elle découvre que si l’un des navires sombrait (par exemple lors des manoeuvres dangereuses au nord de Terre Neuve), il serait bon que d’autres bâtiments puissent se dérouter pour venir porter secours aux naufragés.

Je prends en main moi-même la nouvelle négociation avec les Finances. Ferrié a fini par se fâcher, la négociation avec l’armée est au point mort ; je suis donc le seul, comme représentant du Président du Conseil, à pouvoir prendre le relais.

Pour convaincre le sous directeur qui bloque depuis longtemps le dossier, je me rappelle soudain qu’il aime beaucoup la musique classique et qu’il est plus original qu’il ne veut bien le laisser paraître.

Je n’axe donc pas mon argumentation sur le rapport coût/efficacité comme il s’y attend mais … sur le rêve.

Comme on conte une belle histoire, je lui parle de l’expérience de radiotéléphonie qui s’est déroulée la veille de Noël 1906 : un opérateur radio TSF, embarqué à bord d’un navire en mer des Caraïbes a pu entendre sur son poste un poème, puis le chant d’une femme et enfin un solo de violon. Cette expérience menée par Fessenden a fait grand bruit outre-Atlantique.

 » Un solo de violon, au milieu de l’Atlantique ?  » s’écrie, ravi, mon sous directeur du budget,  » … mais c’est merveilleux votre truc ! « . Son regard n’est plus à ce moment celui d’un fonctionnaire revêche mais celui d’un gosse qui contemple un jouet en bois dont il rêve depuis des mois.

La partie est gagnée. Les financements tant attendus par l’armée arrivent. Notre marine et notre armée de terre auront tous les postes TSF qu’elles veulent.

Ne le répétez pas : j’ai promis au sous directeur de la rue de Rivoli que les postes TSF diffuseraient chaque soir aux militaires, si cela est techniquement possible … un solo de violon.

18 mars 1908 : Durkheim « installe » un totem à la Sorbonne

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Totem indien, Amérique du nord

Il était une époque où la religion expliquait le monde. Elle constituait un secours et un repère pour chacun. Elle donnait un cap pour celui qui regardait devant lui, apportait un passé et des explications sur les origines de ceux qui se retournaient. Elle englobait tout d’un grand filet protecteur.

Au XXème siècle, ce n’est plus la religion qui explique … mais elle qui doit se soumettre à l’examen.

De fins lettrés apportent des éléments nouveaux pour comprendre ces phénomènes hors normes comme la Foi et la croyance.

Emile Durkheim s’est fixé un objectif ambitieux :  » expliquer l’évolution religieuse de l’humanité et connaître la nature de la religion en général « .

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Dans son cours à la Sorbonne que suit ma nièce, il observe comment naît la religion dans les sociétés primitives pour expliquer, ensuite, comment elles peuvent prendre de l’ampleur chez les peuples plus avancés.

Il écarte tout d’abord la thèse de l’Anglais Tylor.

Pour Durkheim, on ne peut expliquer l’origine des religions dans le rêve et la mort. Selon Tylor, les peuplades primitives distinguant mal l’état éveillé de l’état de sommeil, auraient, grâce aux songes, identifié l’âme. La mort les aurait ensuite conduits à diviniser l’âme et à l’étendre aux choses inanimées.

Cette théorie séduisante s’efface, nous dit Durkheim,  devant l’observation scientifique, « sociologique » , des peuples non-civilisés.

Ces derniers se regroupent, en fait, autour d’un « totem », point de ralliement, symbole de la cohésion du groupe. Le totem, objet central du clan, fait l’objet progressivement d’un véritable culte avec ses interdictions, ses mythes et ses cérémonies. 

Le totem, lien et symbole social devient lieu de culte. Ainsi, la société et sa volonté de garantir sa cohésion interne, créé l’objet cultuel et donc la religion.

La société crée donc du sacré ; le sacré trouve son origine dans le phénomène social.

 » La divinité n’est autre chose que la société elle-même  » affirme avec assurance notre professeur dont les étudiants boivent les paroles.

Ma nièce est « enchantée » par ce cours.

Je suis plus perplexe. Le fait que l’on ne puisse pas expliquer le phénomène religieux me convenait jusqu’à présent. Dieu peut-il se soumettre à notre faible raison humaine ? N’y a-t-il pas une force supérieure qui transcende l’homme, le dépasse et l’élève à la fois ? Que fait Durkheim du magnifique message évangélique d’Amour ?

Durkheim reste pour autant un savant stimulant. On peut ne pas le suivre intellectuellement mais personne ne reste indifférent à ses recherches, à son souci de partir des faits, des observations sociologiques soigneusement décrites (statistiques et autres descriptions incontestables ) pour avancer, dans un second temps seulement, une théorie.

Si on ne le rejoint pas au bout de son chemin de pensée, on ne peut qu’approuver la rigueur de sa démarche. Il invite les croyants à se réveiller.

Que pense notre pape Pie X, très conservateur, de tout cela ?

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