27 mai 1910 : Les Parisiens sont plus grands que les autres

Les Parisiens sont-ils plus grands que les autres ? Arrivent sur mon bureau quelques statistiques du ministère de la Guerre. Les conscrits sont mesurés par l’armée à leur incorporation et il est ensuite possible de comparer les origines géographiques et la taille des populations.

Suivant les régiments venant principalement de la capitale, nous sommes à 1m 65 voire 1m 68. C’est une stature plutôt élevée comparée à ce que donne celle des régiments venant de Provence, du Massif central ou des Alpes qui plafonnent à 1 m 60 ou 61 en moyenne.

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Détail : les incorporés des beaux quartiers (VIIème ou VIIIème arrondissements ou les quartiers neufs du XVIème par exemple) paraissent encore plus grands et ajoutent un ou deux centimètres à cette stature moyenne. Plus on est riche, plus on est grand ?

Curieux d’observer l’évolution dans le temps, j’ai repris des chiffres beaucoup plus anciens et notamment certains remontant à la Révolution. Conclusion : les Parisiens ont toujours été grands et ont gardé cette taille élevée de 1m 65. Un ami professeur à la Sorbonne me fait remarquer que les mesures des années 1790, 1800 ne sont pas toujours fiables. Les appelés se déchaussaient-ils avant de passer sous la toise ? C’est vrai, si on garde ses souliers, ce n’est pas du jeu.

Pourquoi les Parisiens sont-ils donc plus grands ? Une meilleure alimentation ? Un accès aux soins des médecins plus facile au cours de l’enfance ? Des métiers en moyenne moins pénibles (port de charges lourdes) ? Leurs origines familiales se situant plus souvent en Normandie, dans le Nord ou en Picardie – où l’on constate aussi des tailles élevées – pourraient aussi expliquer cette situation.

Je sens que si la presse parisienne s’empare du phénomène et écrit : « les Parisiens sont plus grands que les autres Français » , cela va gonfler d’orgueil des habitants qui ont déjà, dans tout le pays, une solide réputation d’arrogance. Cela agacera inutilement nos amis des régions méridionales et provoquera leurs moqueries. Notre pays souffre de ces dissensions entre provinces et nous autres fonctionnaires, devons agir pour ne pas les provoquer.

Compte tenu du caractère non financier des informations que je manie, je décide donc, sans en parler à personne, de modifier les chiffres avant transmission au Petit Parisien. Avec ma plus belle plume, j’ajoute trois centimètres à la taille des Marseillais, deux aux Bretons, quatre aux Auvergnats…

Au bout de deux heures de ce travail de faussaire et très heureux de ma petite manipulation, je communique les données aux journalistes.

Le lendemain, je peux lire avec satisfaction le gros titre suivant qui répond à mon souci de cohésion républicaine : « Au moins, les Français sont tous égaux devant la toise. »

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17 mai 1910 : Le goût pour les zoos humains

« Il faut mettre fin à ces exhibitions scandaleuses ! » La colère m’étrangle. Mes deux interlocuteurs, M. Deporte, directeur du Jardin d’Acclimatation et M. Martineau, « marchand d’indigènes » comme il se fait lui-même appeler, semblent surpris.

M. Deporte prend la parole en premier : « Nous avons déjà eu des reproches du préfet Lépine, maintenant les vôtres. Mais pourtant, montrer des peuplades primitives correspond à une attente des Parisiens. Ils veulent voir des sauvages, leurs costumes pittoresques, leur anatomie, leurs multiples femmes, les jeux de leurs enfants. Cela les amuse et leur change les idées après leur journée de travail. Ils jettent des pièces dans les bassins pour les voir plonger. Tout cela est à la fois amusant et instructif. » 

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Les scandaleux zoos humains à Paris

Les Nubians et les Eskimos en 1877, les Somalis en 1890, les Indiens Galibis et les guerriers Achantis en 1892, les célèbres Amazones du royaume d’Abomey en 1893… Les spectacles recrutant des êtres humains des régions lointaines ne sont ni nouveaux ni propres à la capitale française. Bruxelles, Londres, Berlin, Francfort, Chicago mais aussi Amiens, Marseille, Montpellier, Toulouse, Bordeaux, Tours et beaucoup d’autres villes de province accueillent ces attractions bizarres où des familles entières sont parquées derrière des grilles et montrées, dans leur vie quotidienne à la population enthousiaste, charmée par l’exotisme des scènes.

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M. Deporte pense avoir trouvé le bon argument : « Nous travaillons pour les savants et la renommée de Paris. Le matin, nos Pygmées sont étudiés par l’Académie de Sciences. L’après-midi, ils sont libres dans mon Jardin et amusent les visiteurs. Le soir, ils s’adonnent à leurs danses favorites au Moulin Rouge ou aux Folies Bergères. Vous voyez, notre organisation est parfaite et bien pensée. »

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Sur un ton glacial, je rappelle à mon interlocuteur le nombre de pauvres gens morts de froid, de maladie voire de faim lors des précédents spectacles. Je montre les rapports de la préfecture de police et explique mon intention d’interdire ce type de manifestation.

M. Martineau me répond, calmement, en roulant une cigarette : « Nous avons décidé d’arrêter de promener des familles de Noirs comme des animaux en cage. Non pour des raisons morales, cher monsieur, mais parce que le public commence à se lasser. Nous proposons maintenant de reconstruire des villages entiers dans Paris. Un village sénégalais ou un campement maure : voilà qui peut aider notre peuple à prendre conscience de sa mission civilisatrice et pousser nos députés à voter des crédits pour nos colonies. » Le parti colonial, l’allié idéal pour ce marchand ! Des gens puissants, de l’argent de certains banquiers, des journalistes convaincus, des parlementaires qui ont des intérêts personnels dans ces affaires : Martineau sait manœuvrer et s’appuyer sur des groupes influents. Le sourire radieux, il se lève et me tend une autorisation déjà signée par le directeur de cabinet de Briand. « Désolé mon vieux, vous avez perdu. Vos bons sentiments m’amusent. Changez de camp. Laissez-vous aller à ce type de spectacle, vous verrez, en vieillissant, on y prend goût ! »

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« Il y a trois siècles » !

7 avril 1910 : Un revolver comme justificatif

« Vous vous voulez vraiment un nouveau justificatif ? » L’indigent ricane, narquois et brandit soudain un revolver en direction de Paul Dubois employé du bureau de bienfaisance du XIVème. Pour ce dernier, le monde bascule. Il était concentré sur toutes les pièces déjà fournies par son interlocuteur, il s’efforçait de lui expliquer avec calme qu’il n’était pas possible de débloquer une aide compte tenu de l’enquête faite par les services de la ville : « décision de mes chefs » répétait-il.

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Il ne s’attendait pas à ce brusque débordement. C’était le dernier rendez-vous du jour avant le départ à 17 heures, le retour à la maison de Cachan pour passer un bon moment dans son minuscule jardin, aussi bien tenu que ses dossiers.

L’arme s’approche : c’est un vrai revolver. Tendu par un fou, conscient d’avoir complètement inversé le rapport de force. Le canon noir avec, au fond, la mort. Le doigt crispé sur la détente, un léger tremblement et toujours ce rire sardonique.

Dubois lève les mains, se recule sur sa chaise, cherche à savoir s’il peut se sauver, disparaître comme dans un conte pour enfant. Il se demande s’il rêve, si c’est bien lui, l’employé aux écritures matricule 5473 du 9ème bureau de la ville, qui est visé. De bonnes notes, une hiérarchie contente de son travail consciencieux, des collègues affables qui partagent leur gamelle avec lui le midi dans la salle d’attente fermée à cette heure, transformée en cantine. Et maintenant ce revolver, comme dans les journaux. L’homme armé attrape le pauvre Dubois par les cheveux et braque son revolver sur sa tempe : »Ce justificatif te suffit, mon cher ? » braille-t-il.

Les collègues du bureau se découvrent soudain un début de courage et tentent de dégager Dubois. Un commencement de lutte, des cris, le coup de feu part. Le fonctionnaire s’écroule, touché à la tête, le sang gicle sur la couverture bleue du dossier et cache son titre : « Ouverture d’un secours d’urgence pour M. Ripoul ».

« Ripoul ? bien connu des services ! » Le commissaire de police du XIVème arrondissement vient me rendre compte des graves événements qui viennent de se produire dans le bureau de bienfaisance de son quartier. Il a interrogé le meurtrier : c’est le même homme qui avait tenté d’attirer l’attention sur son triste sort en septembre dernier en tailladant au canif une toile de maître au Louvre. « Clac, clac, clac, trois coup dans « Le Reniement de Saint Pierre ». Il a peur de rien notre Ripoul. Il est allé voir le gardien du musée en disant que c’était lui et qu’il se constituait prisonnier. »

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« Le Reniement de Saint Pierre », oeuvre exposée au Louvre

Le policier me déroule l’histoire lamentable de ce pauvre Ripoul, pourtant issu d’un milieu relativement aisé et qui a tout raté dans sa vie. Fin de l’école à douze ans, les Halles et les marchés puis l’ouverture d’une échoppe de bandagiste. Pas aimable le Ripoul, intelligent, compétent mais sombre : les clients se font rares, les fins de mois sont difficiles. Le loyer est de plus en plus dur à payer à temps, le banquier prête un peu d’argent puis exige brusquement le remboursement intégral des sommes versées. Ripoul est pris à la gorge. Il veut que l’on parle de lui dans tout Paris et plante trois coups de canif dans le tableau du Louvre. L’effet est immédiat : dix articles dans la grande presse, un procès sensationnel très suivi, des expertises psychiatriques qui conduisent à son irresponsabilité et son internement à Saint-Anne.

Six mois après, Ripoul sort. Toujours aussi fou mais libre.

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Le Louvre en 1910

« Aujourd’hui, eh bien c’est un peu pareil. » reprend le commissaire. « Il venait de recevoir son avis d’expulsion. J’étais chargé de le mettre dehors dès demain. A la rue qu’il aurait été, le pauvre gars. Il voulait attirer l’attention sur son compte. C’est réussi. »

Je prends des nouvelles de Dubois qui sort du coma. Il a perdu beaucoup de sang mais il vivra. Ses chefs ont décidé qu’il ne sera plus jamais au contact avec le public. Il va recevoir une belle médaille de la Ville.

Un fonctionnaire tranquille dont la vie bascule d’un coup, un pauvre fou qui finira ses jours au bagne ou à la prison de Melun, un tableau du Louvre que des spécialistes tentent de réparer, un commissaire tout fier de raconter son affaire au cabinet du ministre, des journalistes qui piaffent d’impatience à la porte de mon bureau pour remplir leurs colonnes du lendemain : nous vivons une belle époque.

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