14 novembre 1908 : Un impôt sur les chats, une idée chouette des Finances

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Les services du ministre des Finances Joseph Caillaux ne savent plus quoi inventer : après l’impôt sur les chiens, celui sur les portes et fenêtres, voilà maintenant la taxe sur les chats !

La note qui arrive sur mon bureau, pour validation de la Présidence du Conseil, est tout à fait sérieuse. Le ministère des Finances propose de taxer nos animaux favoris les chats.

Le document expose les arguments qui militent pour une telle taxation :

– il existe déjà un impôt sur les chiens (depuis la monarchie de Juillet), divisés entre chiens de garde et chiens de luxe ;

– une bonne fiscalité sur les bêtes ne doit pas se concentrer sur une seule catégorie d’animaux. Il convient donc de penser aux chats, dans un souci de justice et d’équité fiscale ;

– les propriétaires de chiens qui ne possèdent pas de chats ne cessent d’écrire aux députés et aux services du fisc pour protester au sujet de la non taxation de cet animal ;

– la Société Protectrice des Animaux est aussi favorable à ce nouveau prélèvement susceptible de réduire le nombre de chats errants, terreur des oiseaux et des nichées.

Le rédacteur de la rue de Rivoli propose donc l’insertion d’un article approprié dans une prochaine loi de Finances.

En marge du document que je renvoie au directeur du budget, je porte l’annotation suivante :

 » Monsieur le directeur,

La présidence du Conseil a pris bonne note de votre proposition. Si nous ne pouvons que louer votre souci d’équilibrer par tous moyens nos finances publiques, nous nous interrogeons en revanche sur la faisabilité de votre nouvelle taxation.

Le chat est, vous le savez, un animal capricieux, errant, irrégulier. Devra-t-on considérer que tout chat quittant un foyer pour partir en chasse ou dormir dans un grenier voisin, rend son maître coupable d’une évasion fiscale caractérisée ?

Je vous rappelle que l’impôt sur les chiens est déjà mal recouvré. On estime que six chiens sur dix échappent au fisc. Ne risque-t’on pas d’obtenir un résultat encore plus désastreux pour les chats ?

Votre argument de justice et d’équité fiscale vous conduira-t-il à nous proposer, dans une prochaine note, une taxe sur les poissons rouges et une autre sur les perruches en cage ?

Quel sera le régime fiscal des portées de chatons ?

Pour finir, vous savez que le proverbe parle de « chien du ministre et de chat du ministère ». Comment envisagez-vous la taxation des chats des ministères ?

Bref, il convient de muscler votre argumentation si vous ne voulez pas que votre fiscalité sur les animaux n’achoppe à des questions « bêtes » et qu’au moment du débat à la Chambre, le gouvernement n’entende, de la part des députés, des noms d’oiseaux.

Bien à vous.

Le conseiller.XXXX……. « 

23 juillet 1908 : La hiérarchie catholique contre le scoutisme

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Le « scouting » se répand très vite en Grande Bretagne depuis le premier camp organisé dans l’île de Brownsea en 1907

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 » Mais nous avons déjà nos organisations de jeunesse ! Nos chères têtes blondes n’ont rien besoin de plus !  »

Petite discussion avec un évêque dans une réception donnée hier au ministère de l’Intérieur… chargé, aussi, des cultes.

J’ai lu le livre que viens de publier le général anglais Baden-Powel « Scouting for boys » . Une vie en plein air pour les enfants qui grandissent, de l’aventure, un idéal de solidarité, de la débrouillardise, une découverte de la Foi… l’ouvrage se révèle passionnant. L’officier britannique transpose son expérience lors de la guerre des Boers (il a sauvé la ville assiégée de Mafeking grâce à l’aide de jeunes transformés en estafettes, éclaireurs ou sentinelles) pour proposer une nouvelle organisation de jeunesse.

Il propose aux enfants de savoir se repérer, se nourrir, s’abriter en pleine nature tout en réfléchissant à un véritable idéal de vie fondé sur le sens du collectif, la fraternité, le don de soi et une spiritualité vivante.

A priori, on pourrait s’attendre à ce que l’Eglise de France accueille cet ouvrage avec bienveillance.

Il n’en est rien.

Est-ce l’origine protestante de Robert Baden-Powel qui froisse nos responsables catholiques ? Ou doit-on y voir une crainte de remise en cause des multiples camps estivaux de jeunes organisés de façon spontanée par les paroisses de notre pays ?

Quand j’écoute l’évêque parler, je sens toute la difficulté d’acclimater dans notre pays latin une idée née sur un sol anglo-saxon. Pour réussir à s’implanter de ce côté de la Manche, il faudrait que le fondateur du mouvement « boys scout » soit issu des rangs de l’armée française, qu’il ait écrit son livre dans la langue de Molière et surtout qu’il bénéficie d’un soutien officiel du Pape.

Pourtant, les jeunes français ne sont pas si différents de leurs compagnons britanniques. Eux aussi recherchent un sens à leur vie à un moment où leurs parents ne peuvent plus tout leur transmettre, à une période où ils vont basculer dans le monde adulte et devenir des citoyens. Ils ont aussi une soif d’absolu, de pureté et la volonté de se dépasser. Ils cherchent – trop souvent sans succès – des guides et quelques règles pour les accompagner dans ce passage difficile à l’âge des responsabilités. Ils ont besoin d’être convaincu que « tout cela a un sens ». « Scouting for boys » leur apporte tout cela.

Des camps « boy scout » sont prévus pour l’an prochain en Grande Bretagne et peut-être en Belgique (sur l’initiative de pasteurs et de jésuites). Si rien ne se fait en France, je proposerai à mon fils aîné Nicolas d’aller là-bas.

Lui qui fera un jour un service militaire de deux ou trois ans, je suis heureux qu’il puisse aussi méditer cette petite phrase de Baden-Powel  » Il faut transformer ce qui est un art d’apprendre à faire la guerre en un art d’apprendre aux jeunes à faire la paix « . 

3 juillet 1908 : Que s’est-il réellement passé à Toungouska ?

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Toungouska : une météorite géante (?) percute la terre le 30 juin 1908 en Sibérie

Que s’est-il réellement passé à Toungouska en Sibérie ? 

« Le 30 juin, vers sept heures, une énorme boule de feu ( une météorite ?) a surgi dans le ciel et s’est abattue sur une région heureusement presque déserte de tout être humain. Le bruit de l’explosion a été entendu à Novonikolaïevsk mais aussi à Irkoursk, alors que les deux villes sont distantes de plus de 1500 kilomètres. Une lumière aveuglante a aussi été perçue sur plusieurs centaines de kilomètres. Enfin, les premiers témoignages évoquent des dégâts (arbres couchés, sol brûlé) sur une surface équivalente à la taille d’un département français. Des incendies se sont déclenchés et ne sont toujours pas éteints. » 

Le message de notre ambassade à Moscou confirme ce que nous lisons dans la presse. Cela est spectaculaire et inexpliqué. 

Nous n’expliquons pas non plus que les nuits soient particulièrement claires ces derniers jours à Paris comme à Londres. Des habitants de la capitale anglaise cités par le Times indiquent qu’ils arrivent à lire leur journal à minuit comme en plein jour. Ceci reste un peu exagéré mais c’est vrai que le ciel est particulièrement clair jusqu’à très tard dans la soirée et que le couché de soleil s’accompagne de nuages roses à forte luminosité. 

Voilà, j’ignore s’il y a le moindre lien entre les événements russes de Toungouska et nos nuits bizarrement plus lumineuses que d’habitude. Ces phénomènes ne m’empêchent pas de dormir mais mon esprit cartésien est un peu mis en échec.  

Aujourd’hui, je rencontre un ami diplomate russe. Je vais évoquer cette question avec lui. Il faudrait absolument qu’une expédition scientifique se rende sur les lieux de l’explosion, au fin fond de cette Sibérie inhabitée. Nous sommes plusieurs au bureau… brûlants d’en savoir plus.

1er mai 1908 : Le clin d’oeil de la dame en rouge

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Affiche de Jules Chéret

Etre plus vite en été, passer prestement de la fête du muguet du 1er mai à celle des fleurs d’une chaude journée d’août.

Se transporter par l’imagination d’une tradition – offrir un brin à clochettes – qui remonte à la Renaissance (le roi Charles IX en 1561 décida d’offrir chaque année aux dames de sa cour un peu de muguet) à une vraie fête populaire, reflet plus fidèle de notre belle époque.

Quitter les défilés syndicaux du 1er mai en faveur de la généralisation de la journée de huit heures, manifestations qui s’annoncent une fois de plus tendues (le Préfet Lépine redoute d’éventuels débordements à Paris) … pour une fête provinciale sans complexe et sans souci.

Rejoindre cette jolie jeune femme pimpante dans sa robe rouge vif, se laisser enivrer par les effluves des fleurs qu’elle distribue à des messieurs tombés sous son charme, reprendre encore un verre de vin de pays, chanter, danser, oublier les nuages.

Ne garder que la mémoire des plaisirs.

Une affiche de Jules Chéret fait revivre indéfiniment ce moment de joie d’un 10 août d’il y a bientôt vingt ans. Encadrée comme objet d’art en face de la table de travail, le regard se perd dans ce calendrier bizarre à date unique, dans cette année arrêtée au moment où les rires font pénétrer au plus profond de notre coeur quelques pincées de bonheur.

Mais l’heure tourne, les pétales des fleurs s’envolent, la calèche garée plus bas et oubliée un moment, reconduit des participants tous un peu soûls. Le sourire de la dame en rouge se fige.

La sonnerie du téléphone retentit. J’assure aujourd’hui la permanence du commandement au ministère de l’Intérieur. Le commissaire de police en ligne me transmet – « au nom du préfet, précise-t-il, solennel  » –  les premiers comptages de manifestants. Il me précise que M. Lépine rappellera dans une heure pour m’indiquer si les cortèges semblent ou non défiler dans le calme.

En attendant, fonctionnaire indispensable, garant de la sécurité de la République, unique représentant, ce jour, du Président du Conseil … mais désoeuvré dans un grand ministère vide, je guette, sans trop d’espoir, un clin d’oeil d’encouragement de la jeune femme pimpante en robe rouge.

3 avril 1908 : Vlaminck, tout Chatou

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 » La Seine à Chatou  » de Maurice de Vlaminck 1906

Une toile que j’aime beaucoup dans la galerie d’Ambroise Vollard.

Cette « Seine à Chatou » est le reflet du peintre attachant Maurice Vlaminck.

Autodidacte, fuyant les musées qui pourraient l’influencer, Vlaminck se fait tout seul. Il veut rester « pur ».

La couleur se forme aussi directement sur sa toile : il y projette le contenu des tubes sans mélange préalable.

Il aime les teintes vives et n’est pas surnommé « Fauve », par les critiques d’art, pour rien.

Pour ceux qui connaissent cette petite ville qu’est Chatou, le résultat ne manque pas d’intérêt. Nous retrouvons bien cette langueur, ce temps arrêté  d’un lieu suffisamment loin de Paris pour être au calme.

Le bateau vapeur du second plan fait escale. Son équipage est peut-être parti trinquer dans le même café qui accueille les propriétaires du petit voilier du premier plan.

Entre la rive la plus proche de Paris, urbanisée et industrielle d’une part et d’autre part Chatou, plus champêtre, coule une Seine paisible où les nuages cotonneux se reflètent fidèlement.

Paradoxalement, c’est  » Chatou la tranquille  » qui se pare des couleurs les plus vives et les plus crues. La rive d’en face se contente de teintes bleues nuit, vertes foncées.

Vlaminck le magicien éteint ainsi la grande cité bruyante, l’endore dans des blocs géométriques et sages. Le vapeur immobilisé se balance doucement et l’on oublie sa sirène et le bruit de ses chaudières.

Le peintre garde son énergie encore juvénile pour Chatou, traditionnellement calme, qu’il enflamme d’un rouge orange véhément. Le vent ne souffle que sur cette rive en tordant les arbres vers l’eau.

Le pont de l’arrière plan, vide, renforce la coupure et le contraste entre ces deux mondes et leurs ambiances opposées.

Cette petite ville  de Chatou qui abrite l’atelier de Vlaminck (et de son ami André Derain) déclenche chez lui une émotion marquée. Il y est heureux, son talent s’y épanouit.

Comme en remerciement de son bonheur, il fait don à ses habitants – comme à nous – de cette oeuvre sensible et généreuse.

19 février 1908 : Garnier, le bonheur est dans le béton armé

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Tony Garnier, dessin pour une cité-jardin

Dans le cadre de mes fonctions, j’ai des rendez-vous avec beaucoup de gens avec pour mission de leur donner l’impression qu’ils ont été reçus par « quelqu’un de très important qui va confier au Président du Conseil, sur-le-champ, ce qu’il a entendu » . Mes interlocuteurs doivent croire que Clemenceau tenaient à les recevoir personnellement ; mais … voilà … un contretemps de dernière minute ….

Cela donne des entretiens amusants, passionnants ou pathétiques.

Aujourd’hui, nous étions dans le registre de l’amusant.

Tony Garnier. Son nom ne me disait rien et je savais juste qu’il venait d’être embauché comme architecte par la Ville de Lyon.

Il souhaitait être reçu  » au plus haut niveau  » . Un peu déçu au début que le plus haut niveau s’arrête à ma modeste personne, il a rapidement oublié qu’il n’avait pas un ministre face à lui, emporté qu’il était par sa passion pour l’architecture et ses projets de cités futuristes.

Et bien, notre Tony Garnier, il va nous changer notre société ! Fini les commissariats, les églises, les prisons ou les casernes … Dans les villes du demain qu’il imagine, l’Homme sera naturellement bon et pourra aller jusqu’au bout de sa personnalité, sans contraintes.

Les lieux de travail resteront soigneusement séparés des habitations. Celles-ci seront bordées d’arbres, d’espaces verdoyants et de vastes stades pour des sports pratiqués par tous.

Les véhicules circuleront sur des voies les séparant soigneusement des piétons, le cas échéant dans des souterrains. Des aéroplanes vont envahir les airs et permettront à chaque homme de rejoindre les autres dans des délais records.

Chaque citoyen pourra retrouver ses semblables au centre municipal où se prendront les décisions collectives comme dans une agora.

Le tout utilisera le béton armé qui permet des lignes pures et audacieuses pour chaque bâtiment.

Le calendrier sera rythmé par des fêtes et des cérémonies populaires dont les défilés franchiront les entrées monumentales de stades  où des spectateurs joyeux célébreront une société réconciliée avec le bonheur.

Ah, ce Tony Garnier ! Je l’ai écouté jusqu’au bout. Sa fraîcheur m’a fait du bien. Cela change des attaques mesquines entre administrations ou des interpellations de parlementaires jaloux et ennemis du Patron.

Paix, sérénité et béton armé. Merci Monsieur Garnier !

11 février 1908 :  » Venez nous rejoindre à Giverny ! « 

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C. Monet « les Nymphéas »

Une surprise, une joie, un privilège.

Comme chaque vendredi soir, je devais porter les dossiers importants du moment à Georges Clemenceau, chez lui, au 8 rue Franklin.

Contrairement à son habitude, il était absent et m’avait laissé ce billet avec ces quelques mots :  » vous qui aimez la peinture, rejoignez-nous, Monet et moi, à Giverny. Vous y êtes attendu … avec les dossiers !  »

Surprise : le chef de cabinet Roth ne m’avait pas prévenu de ce changement de programme. Etait-il lui-même informé ?

Joie : j’adore Claude Monet. Ses toiles me détendent. Elles représentent un France éternelle à laquelle rien ne semble pouvoir arriver. La nature y est riante, paisible et se tient à l’écart des troubles du monde actuel.

Privilège : je ne pensais pas être invité chez le peintre même si, à la demande de mon Patron, j’avais eu l’occasion d’effectuer quelques études juridiques afin de faciliter ses demandes en Mairie. Il avait souhaité pouvoir capter les eaux de l’Epte, la rivière affluent de la Seine qui passait à côté de sa propriété et les habitants de Giverny n’étaient pas, à l’époque, d’accord. Est-ce cette analyse de jurisprudence – pourtant un peu bâclée – qui me valait cet honneur de rejoindre l’ami de longue date du Président du Conseil ?

J’ai rassemblé rapidement quelques affaires et j’ai couru jusqu’à la gare Saint Lazare pour attraper le dernier train du soir pour Vernon.

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 « …j’attrapais le dernier train du soir pour Vernon à la gare Saint Lazare … »

« La Gare Saint Lazare à Paris, Arrivée d’un Train » par C. Monet

 A mon arrivée à Vernon, deux gendarmes m’attendaient pour me conduire à la propriété de Giverny. Une belle bâtisse aux murs roses allait abriter ma merveilleuse fin de semaine.

L’accueil a été chaleureux. Les domestiques étaient aux petits soins pour « monsieur le fonctionnaire », comme ils disaient. Mon Patron a posé dans un coin, sans les ouvrir, les dossiers en me confiant avec un sourire :  » j’espérais secrètement que vous alliez les oublier ou les perdre en route ! » . Il a préféré passer une bonne partie de son samedi et dimanche, à observer avec soin le nouvel arrivage de fleurs rares venant du Japon envoyées par l’intermédiaire de Tadamasa Hayashi, le marchand et collectionneur nippon installé à Paris.

Quant à Monet, il effectue depuis un certain temps des recherches à partir des nymphéas de sa propriété. En visitant son atelier, j’ai constaté que plusieurs toiles sur ce sujet étaient en route et l’on s’aperçoit que ce thème est source de variations infinies de couleurs, de lumières ou d’ombre.

Au cours de mes investigations, je me suis arrêté, songeur, devant ce tableau représentant la Seine à côté de Giverny :

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Quand on le regarde bien, il ne représente rien de bien défini. L’eau s’écoule sereinement et semble rejoindre paresseusement, langoureusement,  la verdure qui barre l’horizon. Les arbres caressent la surface d’une Seine étrangère à toute activité humaine. Le temps n’est plus rythmé que par les balancements lents d’une barque abandonnée que l’on devine au second plan.

  » Cette oeuvre que j’ai souhaitée garder, m’aide à passer l’hiver. L’observer comme vous le faites, me replace dans un ambiance de douce chaleur de milieu d’été. J’espère qu’elle vous fait oublier un peu Paris et ses encombrements ! » s’est exclamé Monet à mon intention.

Claude Monet C. Monet

Le dimanche soir est arrivé vite, si vite. Il a fallu reprendre le train et retrouver l’appartement parisien. Bergson a raison. Le temps et la durée ne sont qu’une affaire de sensation !

27 décembre 1907 : Segalen et Gauguin : triste Tahiti !

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Paul Gauguin, « Deux Filles Portant Un Plat de Fruits »

Une histoire complexe, un auteur inconnu qui écrit à compte d’auteur, un titre incompréhensible !

 » Les Immémoriaux  » de Victor Segalen restent une oeuvre qui a toutes les chances de sombrer dans l’indifférence totale du grand public. G. Clemenceau qui reçoit tant et tant d’ouvrages dédicacés par des fonctionnaires – aux talents pour le moins variés –  m’a pourtant demandé de jeter un oeil sur ce livre qui l’intrigue.

 » Lisez ce bouquin quand vous aurez un moment. J’ai entendu parler de Victor Segalen. Comme médecin dans la Marine, je ne sais pas ce qu’il vaut, mais comme admirateur et redécouvreur des oeuvres de ce peintre mort injustement dans la misère qu’était Gauguin, il faut lui reconnaître un talent certain.  »

Et il a ajouté :  » … Si j’en crois les quelques dizaines de pages que j’ai déjà parcourues, il aborde la disparition progressive de la civilisation des indigènes de Tahiti, détruite par les missionnaires de tous poils et les colons à courte vue … Lisez, je vous dis ! Il me faut des exemples concrets permettant de contrer le parti des colonisateurs quand ils sont trop gourmands d’un point de vue budgétaire, lors des débats à la Chambre . »

Collaborateur obéissant, j’ai répondu que le marchand d’art Ambroise Vollard m’avait déjà fait découvrir Gauguin et que j’étais donc ravi de me plonger dans l’oeuvre d’un écrivain évoquant l’univers de ce peintre.

En fait, Segalen nous immerge dans un monde où nous perdons beaucoup de nos repères. Nous sommes placés, une fois n’est pas coutume, du point de vue du colonisé et non du colonisateur.

Et ce que nous découvrons, au fil de pages denses mais très bien écrites, c’est bien une civilisation qui disparaît. L’arrivée du navire des Blancs, protestants, à Tahiti, à la fin du XVIII ème siècle, sonne le glas d’une langue et d’habitudes de vie étranges mais fascinantes.

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Hodges, « Resolution and Adventure in Matavai Bay », l’arrivée des premiers navires européens à Tahiti.

Avant la conquête occidentale, Les Tahitiens aiment les femmes, les honorent souvent et pas toujours au sein de couples bien établis. Dans des luttes viriles ou des courses de pirogues, ils établissent leur hiérarchie sociale et règlent leurs différents. Sous un soleil permanent et au sein d’une nature paradisiaque, ils affectionnent les fêtes bien arrosées où chacun exprime une vitalité de tous les instants.

Leurs chants, leurs danses joyeuses, leurs légendes très imaginatives, leurs rites sauvages et parfois cruels, les opposent en tous points à l’austère morale protestante de leurs colonisateurs.

Comme on s’en doute, la Sainte Ecriture et la langue des Blancs vont l’emporter sur le « parlé » des Tahitiens, des Maoris, qui n’a pas su prendre un forme écrite.

Térii, le héros maori, chargé par son vieux maître Paofaï, de mémoriser les légendes et la langue de tout son peuple , devient le traître. Il efface de son esprit les mythes et la généalogie des rois et se vend moralement aux hommes blancs en espérant occuper une place dans leur hiérarchie.

Par ses gestes irréparables, il contribue à la transformation de ses compatriotes en « Immémoriaux », en individus déracinés et sans mémoire. Il aide au triomphe destructeur de la civilisation européenne.

Ce livre attachant d’un homme jeune – Victor Segalen a 29 ans – permet de poursuivre le combat désespéré que menait Gauguin à la fin de  sa vie, alors malade et affaibli, pour la dignité des indigènes des Iles, soumis aux caprices et aux abus des Autorités occidentales.

En reposant sur ma table de chevet « Les Immémoriaux », je réalise combien cette lutte pour préserver les indigènes et leur culture se révèle pour l’instant sans espoir.

Personne ne lira Victor Segalen. Peut-être pourra-t-on faire découvrir avec Ambroise Vollard, les oeuvres de Gauguin. Mais la plupart n’y verront que de belles couleurs, des jolies « sauvages » à la peau hâlée. Les Parisiens rêveront un peu et passeront leur chemin.

Et des langues, des rites millénaires, des légendes merveilleuses, continueront à se perdre dans un oubli révoltant.

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Gauguin,  » Vairumati « 

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Gauguin,  » D’où venons nous? Que sommes-nous? Où allons-nous? « 

26 décembre 1907 : Grieg a créé la Norvège en musique

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Fjord norvégien

Très beaux chants au théâtre du Châtelet avec les « Concerts Colonne ». Des chants qui nous viennent du froid, du grand Nord, de Norvège.

J’avais déjà eu l’occasion d’écouter Edvard Grieg lors de son passage à Paris en 1903. Pour la première fois, depuis l’Affaire Dreyfus, le compositeur scandinave avait accepté cette année-là de se produire sur une scène française.

N’avait-il pas écrit en 1899 à M. Colonne pour l’informer « qu’après l’issue du procès Dreyfus il ne pouvait se décider à venir en France maintenant… Comme tous les étrangers, ajoutait-il, je suis indigné de voir le mépris avec lequel on traite la justice dans votre pays, de sorte que je me trouve dans l’impossibilité d’entrer en relations avec un public français… »

Le concert de 1903 avait commencé par quelques huées du public parisien, exigeant des excuses pour les propos de Grieg. Puis, la chaleur des rythmes lents norvégiens, la profondeur et la pureté des chants, la douce langueur qui se dégage de cette musique à forte identité, avait conquis l’auditoire qui avait fini par applaudir à tout rompre.

La représentation à laquelle je viens d’assister était plus courte mais aussi plus nostalgique. Elle rendait hommage au maître norvégien décédé en septembre de cette année.

Ce n’était pas une oeuvre majeure qui était jouée, comme l’est « Peer Gynt » d’après Ibsen, mais de la musique chorale.

Chansons d’amour et psaumes côtoyaient des petites cantates qui ravissaient les quelques centaines d’inconditionnels de Grieg, présents dans une salle qui n’avait fait aucune publicité compte tenu du nombre restreint de places. Le Choeur était français mais comprenait quelques norvégiens.

On ne pouvait s’empêcher de penser, en entendant ces notes fluides, aux paysages époustouflants des fjords, des montagnes abruptes plongeant dans la mer, aux innombrables rivières d’eaux glaciales et pures s’écoulant entre d’immenses forêts désertes de toute présence humaine.

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Chute d’eau dans le Geirangerfjord 

Ceux qui ont eu la chance de connaître personnellement Grieg, racontent que le compositeur, devenu une gloire nationale dans son pays indépendant depuis seulement deux ans, était en fait un solitaire.

Lassé des nombreux voyages où toute l’Europe l’acclamait, il se réfugiait de longues heures dans un chalet d’une seule pièce au fond d’un parc, près de Bergen, à Troldhaugen. Dans ce lieu tranquille, aménagé de façon simple mais chaleureuse, il réalisait à chaque nouvelle partition, la synthèse entre la musique romantique allemande, le folklore scandinave qu’il remet à l’honneur et une recherche plus personnelle de mélodies d’un premier abord un peu dissonantes mais finalement assez flatteuses.

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La maison de Grieg à Troldhaugen à côté de Bergen ; pour composer, le maître s’isole une centaine de mètres plus loin dans un chalet en bois.

Il y a des peuples qui ont conquis leur indépendance dans le sang. Les Norvégiens ont la chance – et le goût – de commencer leur histoire en musique. Ils s’écartent d’un Danemarck qu’ils appréciaient mais aussi d’une Suède à laquelle ils avaient été cédés en 1814.

Ils recherchent maintenant une identité culturelle. Grieg est arrivé à point nommé pour leur donner une âme , une richesse et pour tout dire : une légitime fierté.

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Entre  « Mo i Rana » et « Trondheim-Laksforsen »

11 décembre 1907 : R. Kipling, prix Nobel de littérature

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Une des premières éditions du Livre de la Jungle

Par l’attribution du prix Nobel de littérature à Rudyard Kipling, l’académie suédoise consacre un grand écrivain, qui sait faire revivre pour nous ses rêves d’enfants. On ne peut qu’apprécier ce francophile, grand fumeur de pipes, qui a lu et relu Jules Verne.

Ses écrits nous plongent dans ce monde indien qu’il admire profondément ou dans la jungle obscure où l’on accepte de se faire guider par sa plume alerte.

Nous avons tous en tête  » Le Livre  de la Jungle « , recueil de contes animaliers et anthropomorphiques où le petit Mowgli, enfant élevé par des loups au milieu des bêtes sauvages rejoint finalement le monde des humains.

Quelques réflexions sur ce prix Nobel :

– Pour la première fois, c’est un écrivain anglo-saxon qui est élu; doit-on y voir un signe des temps et la confirmation de la suprématie de la culture britannique ou américaine (le Livre de la Jungle a été écrit lorsque Kipling séjournait aux USA) ?

– le succès des livres de Kipling reflète notre attirance grandissante pour un monde primitif jugé rude mais pur ou pour des colonies rêvées, bien éloignées de celles que nous pouvons connaître ; autrement dit, Kipling aime nous dépayser, nous plonger dans une société dont la culture nous échappe et dans un univers éloigné de la vie urbaine occidentale ;

– le Livre de la Jungle marque notre intérêt pour la nature mais aussi la relation difficile que nous avons avec elle : Braconnage, coupe massive des arbres, cruauté humaine envers les animaux ;

– je ne suis pas sûr d’être d’accord avec Kipling quand il écrit : La colonisation des « peuples agités et sauvages » est le « fardeau de l’homme blanc » ; quand je lis ses livres où transparaît une grande admiration pour l’Inde et une vraie identification au peuple indien, je me demande si cet écrivain populaire est, en fait, aussi impérialiste que certains de ses propos ne le laissent penser. Il rêve de colonies… mais pas celles qui existent et garde un vrai respect pour les peuples de ces territoires ;

– Kipling qui a eu une enfance malheureuse quand sa famille qui vivait en Inde l’a envoyé parfaire son éducation en Angleterre, sait trouver les mots justes pour ravir nos chères têtes blondes ; le regret d’une enfance qu’il n’a jamais eu, lui donne une force immense pour écrire des romans inventifs, attachants, qui bercent et raviront encore longtemps des millions d’enfants de tous les continents.

Chapeau bas, Sir Kipling !

Rudyard Kipling.jpg Rudyard Kipling

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