10 août 1926 : Pauline veut s’installer à New-York !

« Papa, je vais partir pour les États-Unis ! » Pauline, ma fille de vingt ans, n’y va pas par quatre chemins. Ce n’est même pas « je souhaite », non : elle veut.

« Mais avec quel argent, ma chérie ? » rétorqué-je, pensant tenir là l’argument ultime pour la retenir.

Elle me détaille alors les sommes qu’elle a patiemment mises de côté en travaillant comme garde-malade en parallèle de ses études de médecine. Pauline insiste surtout sur son besoin de changer d’air, de s’adonner à l’astronomie — sa passion — dans une ville comme New York qui se passionne pour la science, et d’y achever son cursus médical dans un environnement bien plus ouvert aux femmes que nos facultés françaises. Elle rêve déjà d’approcher le département d’astronomie de Columbia ou d’assister aux conférences publiques de l’American Museum of Natural History, tout en espérant intégrer le College of Physicians and Surgeons ou l’école de médecine de Cornell. Elle affirme qu’elle peut vivre « avec presque rien », que son anglais est très correct et que, de toute façon, sa décision est prise.

Ma femme, avec laquelle elle a déjà eu cette conversation, soutient pleinement l’initiative : « Olivier, je t’assure, c’est une excellente chose pour elle. Pauline est rayonnante. Laissons-la sortir du nid ! »

C’est vrai. Le regard de ma fille n’a jamais révélé un tel mélange de détermination, de bonheur paisible et de ferme assurance face à l’avenir.

Il me reste à solliciter quelques relations facilitatrices pour lui éviter de loger dans les secteurs peu recommandables de la métropole — comme les environs malfamés de Hell’s Kitchen ou du Bowery — et tranquilliser ses parents. Je pense notamment à mon ancien patron Clemenceau, qui a longtemps vécu là-bas, est parfaitement bilingue et connaît bien la famille Roosevelt. Je pourrais aussi recontacter Margaret L. Hayes, la diplomate de l’ambassade des États-Unis avec laquelle j’ai eu un entretien l’autre jour ?

Une salle d’opération dans un hôpital aux États-Unis dans les années 20

La grande salle d’un hôpital américain dans les années 20

Le coin de l’historien

 Étudier la médecine en tant que femme à New York en 1926 :

En France, les études médicales sont ouvertes aux femmes depuis la fin du XIXᵉ siècle, mais le milieu universitaire reste imprégné de conservatisme. Aux États-Unis, la situation évolue plus vite dans certaines grandes institutions : le Cornell University Medical College est mixte depuis sa fondation en 1898, et le College of Physicians and Surgeons de Columbia University a ouvert ses portes aux étudiantes en 1917. Les hôpitaux new-yorkais offrent en outre d’importantes opportunités d’internat clinique pour les femmes praticiennes.

 L’astronomie à New York avant le planetarium Hayden :

En 1926, New York est en pleine effervescence scientifique. L’American Museum of Natural History (AMNH) est le cœur battant de la vulgarisation astronomique grâce au Dr Clyde Fisher, qui réunit passionnés et universitaires lors de conférences publiques très courues (il fondera l’Amateur Astronomers Association l’année suivante). À Columbia, le département d’astronomie est en pleine modernisation : le bâtiment Pupin Hall et son observatoire Rutherfurd sont alors en chantier et ouvriront leurs portes en 1927.

 L’insécurité new-yorkaise sous la Prohibition :

Depuis la mise en œuvre du Volstead Act en 1920, la vente d’alcool est illégale aux États-Unis. En 1926, la pègre organisée (emmenée par des figures comme Lucky Luciano, Meyer Lansky ou Frankie Yale) contrôle la ville. Des quartiers comme Hell’s Kitchen (fief des gangs irlandais contrôlant les docks) ou le Bowery (maillé par les speakeasies, le jeu clandestin et les tensions de Chinatown) sont réputés particulièrement dangereux pour une jeune femme seule.

 Georges Clemenceau et son réseau américain :

Le « Tigre » connaît parfaitement les États-Unis pour y avoir vécu de 1865 à 1869. Il y a exercé comme correspondant pour le journal Le Temps, enseigné le français dans un collège de jeunes filles à Stamford (Connecticut) et épousé une Américaine, Mary Plummer. Parfaitement bilingue, il y a conservé d’importants relais politiques et diplomatiques, notamment auprès du cercle de Theodore Roosevelt.

12 juillet 1926 : Le plaisir de conduire et de faire taire Clemenceau

Le soleil de juillet écrase déjà le pavé parisien, mais la route nationale qui s’ouvre devant nous promet l’air vif de la Normandie. J’écrase le champignon de la Delage. Le quatre-cylindres monte en régime dans un grondement métallique qui, pour mon plus grand bonheur, couvre enfin la voix tonitruante de mon passager.

À ma droite, engoncé dans son pardessus malgré la chaleur, se tient le véritable « Tigre ». Georges Clemenceau. Mon ancien patron. L’homme dont les ordres ont rythmé mes jours et mes nuits pendant des années. Mais aujourd’hui, sur cette route de Giverny, les rôles sont inversés. Derrière ce grand volant en bois, le seul maître à bord, c’est moi. Quel plaisir indicible de piloter cette machine et d’échapper, même pour quelques heures, au flux ininterrompu de ses directives ! Le vent de la course s’engouffre sous le pare-brise, balaye les soucis du ministère et m’offre une sensation de liberté absolue.

Le vieil homme doit hurler pour se faire entendre par-dessus le vacarme du moteur et le sifflement de l’air. Il trépigne, consulte sa montre gousset : il veut être à Giverny à dix heures tapantes. Il me crie à l’oreille ce qu’il a écrit à Monet il y a dix jours. Il en rit d’avance, l’œil malicieux derrière ses sourcils broussailleux : pendant que ce pauvre Monet en sera réduit à déguster sa soupe au lait de vieillard, lui, Clemenceau, compte bien arriver avec « une faim à tout dévorer » et engouffrer tous les poissons de la Loire et le bétail des prairies normandes !

Mener notre Torpédo à près de 80 km/h sur ces routes de terre est une expérience d’une sauvagerie que les générations futures, installées dans des salons roulants, auront bien du mal à imaginer. Ici, rien n’est feutré, rien n’est automatisé. C’est un corps-à-corps permanent avec la matière :

 Le vacarme et le vent : Pas de vitres latérales, pas de toit. Nous sommes suspendus dans le vide, le visage fouetté par un flux d’air continu qui nous oblige à porter d’épaisses lunettes de cuir pour ne pas être aveuglés.

 Le supplice de la poussière : Les routes ne sont pas goudronnées. À chaque fois que je croise une charrette ou un camion, un immense rideau de poussière blanche nous enveloppe. Mon longs cache-poussière en lin écru est déjà gris de suie. On respire la route, on la vit, on la mange.

 La gymnastique des vitesses : Chaque ralentissement est un défi. La boîte de vitesses n’étant pas synchronisée, je dois pratiquer l’art délicat du double débrayage. Un coup de pédale pour débrayer, un coup de gaz au point mort pour égaliser la vitesse des pignons, un second coup de pédale pour engager le rapport… Si je me rate, les engrenages hurlent dans un sinistre craquement de métal qui fait grincer des dents le vieil homme à mes côtés.

 L’effort physique : La direction est d’une lourdeur incroyable. Sans aucune assistance, redresser la Delage dans les virages serrés après Vernon demande une véritable poigne d’athlète. Quant au freinage, purement mécanique à câbles, il exige que j’écrase la pédale de tout mon poids en anticipant les obstacles des centaines de mètres à l’avance.

Malgré les secousses des ressorts à lames qui nous brisent le dos à chaque nid-de-poule, l’ivresse est totale. Nous traversons les villages dans un tonnerre mécanique, faisant s’éparpiller les poules et se retourner les paysans. Dans moins d’une heure, nous serons chez Monet. D’ici là, je savoure chaque seconde de ce tête-à-tête avec la vitesse, fier de piloter le Tigre vers son vieil ami, au rythme glorieux de la modernité.

Olivier le Tigre conduit Georges Clemenceau à Giverny pour voir le peintre Claude Monet. (Images de fiction)

Claude Monet au soir de sa vie, à Giverny
le 12 juillet 1926.
Dans une lettre chaleureuse et pleine d’humour datée du 2 juillet 1926, Clemenceau écrivait à son ami pour confirmer sa venue ce jour-là :
« Mon cher ami, c’est décidé, le lundi 12 juillet à 10 heures du matin, je me présenterai chez vous avec une faim à tout dévorer, tandis que vous dégusterez votre soupe au lait, vous me verrez engouffrer tous les poissons de la Loire et le bétail de vos prairies… »

10 mai 1926 : « C’était mieux avant ! »

Dans les cafés, au travail, en discutant avec les voisins ou les commerçants sur le marché du dimanche : toujours cette même phrase qui m’agace, cette nostalgie d’un passé qui n’a souvent jamais existé : « C’était mieux avant ! »

À les entendre, « en 1900, Paris était plus sûr, on mangeait mieux, les jeunes respectaient les vieux, les ouvriers les patrons – et réciproquement – les fonctionnaires faisaient encore un travail consciencieux, notre armée était plus forte, les autres pays respectaient la France. »

Le désespoir de certains – entretenu par une certaine presse complaisante étalant à l’infini nos difficultés budgétaires, les divisions de la Chambre et la faiblesse du franc – apparaît comme infini.

1900, une belle époque ? C’est à mourir de rire.

Et les voyous – appelés Apaches – qui nous obligeaient à sortir discrètement armés d’un petit revolver dans la poche de notre pardessus ? Et les ministères qui tombaient les uns à la suite des autres ? Et l’Allemagne qui ne cessait de nous menacer et de nous mépriser depuis 1871, après avoir pris notre Alsace et notre Lorraine ? Et notre médecine balbutiante qui paniquait les femmes devant accoucher ? Et nos épouses priées de rester chez elles ou alors de peupler les usines comme les bureaux pour des salaires de misère ? Et les charges sans pitié de régiments de dragons, aux ordres du gouvernement, sur les travailleurs révoltés par leurs conditions de travail indignes ?

Ah, elle était magnifique, cette belle époque !

J’ai eu trois discussions la semaine dernière qui sont venues alimenter ma réflexion sur le sujet. J’ai longuement échangé avec Clemenceau, Poincaré… et ma femme.

Le résultat des courses se révèle sans appel. Clemenceau et ma femme, pas pour les mêmes raisons, partagent mon opinion, sur le regard critique qu’il convient de porter sur les années d’avant Grande Guerre. Clemenceau garde un souvenir déplorable de la querelle des inventaires, de l’affaire Dreyfus ou des grands mouvements sociaux de 1907. Et mon épouse considère que les années 1900 étaient plus le prolongement d’un XIXe siècle encore arriéré qu’un début de XXème siècle dominé par une science et des machines le plus souvent libératrices.

Poincaré, sans surprise, essaie au contraire de capitaliser sur les peurs : « Je ne reviendrai au pouvoir qu’avec la trouille et la frousse dans le ventre de chaque parlementaire et de tous les scribouillards des journaux financiers ! » « Quand le franc sera au plus bas, que personne ne voudra voter un budget, il faudra bien la poigne d’un homme d’expérience, qui sait « appeler un chat un chat » et tailler sans état d’âme dans les dépenses d’une Administration coûteuse et pas assez efficace. Et la France retrouvera sa grandeur, comme autrefois. »

Je lui ai glissé : « Vous savez pourquoi c’était mieux avant ? »

Devant son air interrogateur, j’ai complété avec un petit sourire : « C’est parce qu’on avait vingt ans ! »

Raymond Poincaré explique sa stratégie à Olivier le Tigre : « Je ne reviendrai au pouvoir qu’avec la trouille et la frousse dans le ventre de chaque parlementaire ! » Image de fiction

May 10, 1926: “Things Were Better Back Then!”

In the cafés, at work, in conversation with neighbors or the merchants at the Sunday market: always that same phrase that irks me, that nostalgia for a past that often never existed: “Things were better back then!”

To hear them tell it, “In 1900, Paris was safer, the food was better, the young respected the old, workers respected bosses—and vice versa—civil servants still did conscientious work, our army was stronger, and other countries respected France.”

The despair of some—stoked by a compliant press endlessly parading our budgetary struggles, the divisions of the Chamber, and the weakness of the franc—seems infinite.

1900, a “Belle Époque”? It is enough to make one die laughing.

And what of the thugs—the so-called Apaches—who forced us to go out discreetly armed with a small revolver in our overcoat pocket? And the ministries that collapsed one after another? And Germany, which never ceased to threaten and despise us since 1871, after seizing our Alsace and Lorraine? And our fledgling medicine that sent women into a panic before childbirth? And our wives, expected to stay at home or else fill the factories and offices for pittance wages? And the merciless charges of dragoon regiments, acting on government orders, against workers revolted by their undignified working conditions?

Ah, it was magnificent, that Belle Époque!

I had three discussions last week that fed my reflections on the subject. I spoke at length with Clemenceau, Poincaré… and my wife.

The verdict is final. Clemenceau and my wife, though for different reasons, share my critical view of the years preceding the Great War. Clemenceau retains a wretched memory of the « Inventory Crisis, » the Dreyfus Affair, or the great social unrest of 1907. As for my wife, she considers the 1900s to be more of a lingering shadow of a backward 19th century than the dawn of a 20th century dominated by science and machines that are, more often than not, liberating.

Poincaré, unsurprisingly, tries instead to capitalize on fear: “I shall only return to power when there is fear and trembling in the gut of every parliamentarian and every hack writer of the financial rags!” “When the franc is at its lowest, when no one will vote for a budget, it will take the steady hand of a man of experience, one who knows how to ‘call a spade a spade’ and cut without remorse into the spending of a costly and inefficient administration. And France will find her greatness again, just as before.”

I whispered to him: “Do you know why things were better back then?”

Faced with his questioning look, I added with a slight smile: “It’s because we were twenty years old!”

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