20 janvier 1910 : Un ouragan s’abat sur la France

Un ouragan ? Le déluge ? Un cyclone ? Chacun peine à qualifier les intempéries inédites qui touchent la France actuellement. Des vents très violents, de fortes pluies continues et surtout cette impression que cela ne va pas s’arrêter ou que chaque accalmie n’est qu’une pause prise par le ciel pour revenir de façon encore plus inquiétante nous arroser.

A Marseille, le travail du port a été entièrement interrompu et les vagues déferlent par-dessus la grande jetée ; le trafic du tramway, devenu dangereux, a aussi été interdit, en urgence, par le préfet.

Dans le Calvados, la vallée de la Touques et les parties basses de Pont-l’Évêque sont sous l’eau et l’évacuation des habitants a commencé.

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La tempête a brutalement interrompu tout le trafic portuaire français

Dans le territoire de Belfort, un régiment de cuirassiers est mobilisé pour porter secours aux habitants. En région parisienne, les inondations prennent de l’ampleur et la Seine ne cesse de monter…

Sud, Est, Ouest : les rapports de préfets, les demandes d’instructions se multiplient. Je demeure mobilisé place Beauvau. Nos consignes brillent par leur concision : « Donnez aux préfets l’instruction d’être présents sur le terrain et d’organiser le secours aux habitants (vivres, couvertures, moyens d’éclairage…). »

Ces grands serviteurs de l’État n’ont pas besoin de Paris pour adopter cette ligne de conduite mais la grande presse, elle, apprécie que le ministère semble prendre les choses en main.

En fait, nous sommes dépassés… j’allais dire, débordés.

A suivre…

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19 janvier 1910 : Quel est le point commun entre Fauré et Beethoven?

« Quel est le point commun entre Fauré et Beethoven ? » Devant mon regard interdit, mon collègue Pierre laisse passer un silence pour conserver l’intégralité de son effet. Comme un comédien de boulevard, il articule ensuite quelques mots, avec force mouvements de lèvres, sans prononcer un son. Devant mon étonnement qui grandit, en éclatant de rire, il ajoute, narquois : « Il est sourd comme un pot ! »

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Gabriel Fauré

Gabriel Fauré a bientôt 65 ans, directeur du Conservatoire national de musique, c’est aussi un musicien reconnu, très apprécié pour sa musique de chambre au sein de laquelle il glisse quelques audaces de composition -attendues des mélomanes – tout en préservant une ligne harmonique de bon aloi à laquelle les cercles bourgeois restent attachés.

Fauré le surdoué ? On connaissait ses sonates et ses romances, ses trios et ses quatuors, il a su bâtir « Prométhée », œuvre lyrique ambitieuse jouée devant 14 000 spectateurs. Il passe ainsi du piano, son instrument de composition et de prédilection à l’art lyrique, l’art noble auquel doivent se confronter les meilleurs. Ses mesures n’enchantent plus seulement quelques salons parisiens au public choisi de hauts fonctionnaires et de grands financiers, charmés par ses équivoques tonales et ses modulations charmeuses, complexes et finalement inattendues. Il a montré qu’il savait aussi, au soir de sa vie, voir grand et amener à lui la foule des amateurs du dimanche, le peuple qui aime siffloter les grands airs.

Qu’arrive-t-il donc à notre Fauré national ? Légion d’honneur, une place enviée de critique au Figaro, un fauteuil à l’Institut et la présidence d’innombrable jurys : il ne lui manque rien des attributs de la reconnaissance républicaine, Paris lui a tout donné. Et c’est peut-être là que le bât blesse. Les vieilles jalousies un moment éteintes ressurgissent. Ceux -souvent incompétents – qui ont eu à souffrir des réformes qu’il a mené à la tête du Conservatoire national (ils l’appelaient « Robespierre ») se rappellent à son bon souvenir comme des fantômes. On l’attaque dans le dos. Non sur son talent -immense – ni sur son caractère qui reste paradoxalement effacé et discret mais sur son physique. C’est infâme.

Les sons aigus et graves se déforment dans la pauvre tête de notre musicien qui souffre le martyr de ne plus pouvoir entendre ses œuvres autrement que bizarrement déformées. A cette peine, s’ajoute celle de voir ces faiseurs de notes rabougris, ces cloportes aigris, ces anciens partisans d’un art académique qu’il a chassé par la porte quand ils s’attaquaient aux audaces de son élève Ravel, venir lui mordiller les mollets voire monter une cabale contre lui.

« Il est sourd ? Il ne peut donc plus diriger un conservatoire aussi prestigieux que celui de la capitale ! » Le raisonnement brille autant par sa simplicité que par sa stupidité mais il fait des ravages. Mon collègue Pierre, du cabinet comme moi, s’est laissé prendre et il a déjà une liste de remplaçants au poste de directeur qu’on lui a obligeamment glissé dans la main. J’y reconnais toute la petite clique qui tourne autour de Vincent d’Indy, l’autre grand musicien rival qui a longtemps combattu Debussy et prôné un art conventionnel, rassurant pour ceux qui pensent que Bach a déjà tout inventé et que tout s’arrête donc après lui.

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Vincent d’Indy, le grand musicien rival

Ma réaction en lisant le papier est à la hauteur de mon haut-le-cœur : « Fauré est peut-être sourd mais moi, je ne suis pas aveugle. On tente de profiter d’un début de handicap lié à l’âge pour l’écarter alors qu’il peut encore beaucoup donner à ses élèves qui l’admirent tant. »

D’un geste décidé et libérateur, je déchire le document en sifflant doucement le début de l’Élégie pour violoncelle et piano, ce court morceau fait de tristesse pudique, de mélancolie sans pathos, ce petit diamant de Fauré dont chaque reflet magique écarte les forces obscures de la médiocrité.

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Le Conservatoire National de Musique et de Déclamation, rue du faubourg Poissonnière

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18 janvier 1910 : En Haïti, les USA prennent les choses en main

  « Mon programme pour Haïti ? La banane et le tourisme ! » L’attaché qui accompagne l’ambassadeur des États-Unis Robert Bacon n’y va pas par quatre chemins. S’il admet que le président local Antoine Simon puisse émettre un grand emprunt de 65 millions de francs sur la place de Paris, cela doit se traduire par des profits plus grands pour les sociétés américaines qui se développent sur place.

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L’ambassadeur américain en France, Robert Bacon

« Les intérêts que nous pouvons tirer de la vente de bananes sont importants. Il s’agit de remplacer la production de café dont les prix sont tirés vers le bas par les autres producteurs de la planète. De même, nous souhaitons participer à l’équipement en chemins de fer de l’île. Les liaisons Port-au-Prince vers le Cap-Haïtien et vers Les Cayes représentent deux chantiers qui nous intéressent particulièrement.»

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Le président haïtien, le général François Antoine Simon

Je l’écoute distraitement. Je n’ai pas beaucoup l’habitude d’une diplomatie qui mêle, à ce point, les intérêts des sociétés privées avec celui des États. Le massif ambassadeur Bacon a été lui même un haut dirigeant de la Northern Securities Company et de la US Steel Corporation. On le sent un peu vexé de ne pas être reçu par un ministre et il regarde ostensiblement pas la fenêtre, en signe d’ennui.

Dans ma mémoire, Haïti ne prend pas une grande place. Tout au plus, quelques vagues souvenirs du héros noir Toussaint Louverture et des différents massacres de Français pendant des révoltes ou révolutions qui semblent se succéder là-bas à un rythme effréné.

Bref, un île dangereuse pour nous et qui ne nous rapporte rien, si ce n’est des ennuis.

Par un hochement de tête, je fais mine à mes visiteurs que leur demande ne pose pas de difficultés à notre pays.

Bacon prend alors la parole : « Cela tombe bien. Dans tous les pays proches des Usa et du canal de Panama, nous souhaitons préserver la stabilité et la prospérité. Pour vous remercier, nous vous avons amené cette fameuse banane que vous ne mangez que rarement en France. C’est une « Gros Michel », variété la plus répandue et sans doute la meilleure. »

En dégustant ce fruit de dessert au goût bizarre, cette « figue banane » que nous ne trouvons que sur les menus de certains restaurants audacieux et chers de Paris, je repense un instant à ce peuple lointain, les Haïtiens, épris d’indépendance et violents contre tout oppresseur, riches d’une culture européenne et créole mélangée. Quelques centaines de milliers d’hommes qui parlent français, très loin, là-bas, derrière notre horizon et dont Paris se moque éperdument.

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17 janvier 1910 : « Pour une Afrique française »

« L’Afrique française doit grandir, les couleurs nationales seront bientôt celles du continent noir, la Civilisation irriguera ces terres immenses qui nous attendent, assoiffée. Nous allons faire entrer l’homme africain dans l’Histoire. » Le discours du ministre vise loin et haut, on serait tenté d’entonner la Marseillaise à la fin.

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Des Européens prennent l’apéritif à Brazzaville

Nous fêtons la naissance de l’Afrique Équatoriale Française, AEF, cette belle endormie, à l’écart des attentions de la presse concentrée sur le Maroc ou l’Algérie.

Mettre en valeur des territoires immenses et largement méconnus, tel est l’objectif poursuivi par la signature du décret, avant hier, instaurant cette AEF promise à un avenir qui ne dépend que de nous. Quatre territoires dissemblables : Gabon, moyen Congo, Oubangui-Chari et Tchad. Une capitale, Brazzaville, un ministre des colonies, Georges Trouillot qui exulte, des fonctionnaires coloniaux ravis de voir quelques beaux postes se créer, l’AEF n’est pas qu’une affaire africaine, c’est d’abord une jolie conquête ministérielle.

Qu’on en juge.

Cinq à six millions d’hommes seulement pour 2 500 000 km2, des forêts aussi impénétrables qu’inhospitalières, des cours d’eau s’entrelaçant de façon complexe jusqu’au lac Tchad puis, plus au nord, la brousse, la savane et enfin le désert : l’AEF multiplie les paysages et les climats. Les zones très arrosées s’y révèlent aussi nombreuses que celles qui attendent la pluie comme une délivrance.

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Le lac Tchad

L’AEF est l’héritière d’explorateurs mythiques comme Savorgnan de Brazza, Emile Gentil, Alfred Fourneau (devenus tous les trois gouverneurs généraux dans la région) ou Paul Crampel et Victor Liotard. Mélange d’aventuriers et d’administrateurs chevronnés, loués pour leur audace, critiqués pour leurs initiatives, ils ont forgé presque à mains nues un morceau considérable de notre empire colonial. Durs au mal, fidèles à des valeurs, persuadés de leur bon droit, ils ont fait rentrer cette partie d’Afrique dans la France, avec le verbe, avec l’argent et avec les armes.

Par le traité de Berlin du 26 février 1885, nous avons toute liberté pour exploiter les richesses réelles ou supposées de ces territoires : caoutchouc, ivoire, cacao, coton, fer, zinc cuivre, plomb et si on remonte vers le nord: céréales et bétail. Toute liberté pour apporter la Civilisation : ponts, routes et chemin de fer. Les populations indigènes, n’en doutons pas, attendent avec impatience l’arrivée des hommes blancs.

Les médecins, les instituteurs, les ingénieurs ? Pour l’instant, ce sont surtout des sociétés d’exploitation qui gèrent des concessions grâce au travail forcé établi sur des villages entiers. Péguy a dénoncé cela dans les Cahiers de la Quinzaine mais à ma connaissance, la Compagnie des sultanats du Haut Oubangui continue à prospérer et les noirs souffrent en silence. Des familles déplacées, des exactions d’hommes blancs jamais punies, des femmes et des enfants qui travaillent durement : l’AEF, c’est aussi cette part obscure, cette ombre noire projetée sur les belles intentions de l’homme blanc.

Dans cette région du monde, la règle du généreux maître d’école n’a pas encore remplacé le fouet du contremaitre au service de colons parfois bien rapaces.

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12 janvier 1910 : Dîner avec le fantôme de Sissi

« La lime de l’assassin a pénétré dans la chair facilement, silencieusement, sans provoquer initialement de douleur vive. Sissi a l’impression d’avoir reçu un coup mal placé, d’avoir été bousculée un peu vivement. Rien d’inquiétant. Le bateau qui doit lui faire rejoindre la partie vaudoise du Lac Léman attend. Elle monte, le visage décidé. Irma Stzaray, sa dame de compagnie hongroise, lui saisit le bras pour l’aider à franchir la passerelle. Un sifflement, le vapeur part dans un gros bouillonnement d’eau et de fumée.

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L’impératrice Elisabeth d’Autriche- dite Sissi – a été assassinée par un anarchiste italien du nom de Lucheni, le 9 septembre 1898, à Genève

Sissi s’assied, soudain épuisée, sur le premier banc en bois à l’abri des embruns. Elle regarde son corsage au-dessus du sein gauche : celui-ci est maculé de sang. Affolée, elle défait le vêtement avec l’aide d’Irma. Le liquide rouge vif continue à se répandre par petits jets réguliers d’un trou minuscule mais beaucoup trop profond pour être cicatrisable, tandis que la douleur se fait plus vive. Le soir, l’impératrice Élisabeth d’Autriche s’éteint. Elle a soixante ans. » 

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L’impératrice Elisabeth, dite « Sissi » et sa dame d’honneur en Suisse

Katharina Schratt, avec laquelle je dîne au Crillon, a raconté l’histoire de sa voix presque rauque, légèrement voilée par l’âge, sans reprendre son souffle.

Elle ajoute : « Ainsi nous a quitté la femme qui m’a jeté dans les bras de son époux, l’empereur François-Joseph. Cette impératrice fuyant la cour et son étiquette rigide, cette femme encore jeune poursuivie par tous les fantômes dont la mort avait transformé sa vie en cauchemar éveillé : sa fille Sophie disparue à l’âge de deux ans, son fils Rodolphe suicidé, sa sœur devenu duchesse d’Alençon, brûlée vive… « 

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Sissi et François-Joseph

Je caresse machinalement le verre vide devant moi, rêveur et interroge, pour rompre un silence douloureux : « Et vous avez alors pris la place de l’impératrice?  » 

Katharina se récrie : « Personne ne pouvait prendre la place de l’Impératrice que François-Joseph n’a jamais cessée d’aimer. Mon rôle reste celui de la confidente, de la douce amie d’un souverain complètement absorbé par les affaires du trône, d’un homme broyé par les contraintes d’une terrible charge.

Sissi ne pouvait supporter l’étiquette viennoise et chaque mur de Schönbrunn lui rappelait un souvenir pénible. Je me dévoue pour prendre une place laissée vide. Je chéris François-Joseph d’un amour platonique ; j’ai une tendresse particulière pour cet être exposé, seul, aux jugements sans appel d’une presse moqueuse et d’une opinion mondiale versatile ; pour ce grand monsieur victime des coups imprévus d’une destinée tragique. »

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Schönbrunn

Elle me décrit alors ses allées et venues discrètes -presque secrètes – entre sa villa de Hietzing et Schönbrunn, ces escortes policières en civil, pendant le court trajet, qui visent à éviter toute rencontre inopportune, ces rendez-vous volés avec le souverain, entre deux audiences d’ambassadeurs. Après un soupir, elle évoque aussi les longues soirées en cercle restreint où les deux chastes amants déploient des efforts terribles d’imagination pour rester dans des sujets « légers ».

La flamme de la bougie qui nous sépare éclaire alors drôlement le visage d’une Katharina devenue touchante et m’empêche de bien voir ses yeux alors qu’elle vient d’essuyer ce que je devine être une larme. Elle conclut : » Chaque sourire, chaque rire que j’arrache à François-Joseph devient une victoire sur le destin et un pacte réussi avec l’éternité. »

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11 janvier 1910, Orient-Express, hôtel Crillon: dur métier !

Comment doit-on recevoir la maîtresse d’un empereur ?

Katharina Schratt vient à Paris. Cette ancienne actrice partage la vie de François-Joseph, souverain de l’immense Autriche-Hongrie. Elle a quitté sa résidence de Hietzing au 9 Gloriettegasse dans la banlieue chic de Vienne et vient découvrir nos grands magasins.

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La luxueuse villa de Katharina Schratt, non loin de Vienne et du palais impérial de Schönbrunn

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Katharina Schratt… il y a 25 ans, lorsqu’elle a séduit l’Empereur dans un rôle au théâtre « La Mégère Apprivoisée ».

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25 ans après, le couple a un peu vieilli…

Katharina est connue pour avoir pris officieusement la place de l’Impératrice Élisabeth de Wittelsbach, dite Sissi, après l’assassinat de cette dernière à Genève en 1898. Cette fort belle femme a rencontré l’Empereur, il y a maintenant plus de vingt-cinq ans, sur l’instigation de Sissi elle-même qui souhaitait que son impérial époux ne reste pas seul après qu’elle ait décidé de ne plus vivre dans son intimité.

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Katharina Schratt

Katharina Schratt n’est pas en visite d’État, la dame n’a aucun titre officiel, aucune place à la Cour de la Hofburg et ses visites au palais de Schönbrunn restent toujours placées sous le signe de la discrétion.

Finalement, après concertation avec le président Fallières, je suis personnellement désigné pour accompagner Madame Schratt. L’hôte de l’Élysée me confie :« Je ne peux pas l’accompagner avec mon statut de chef d’État mais vous qui connaissez l’allemand et qui avez échangé avec l’Empereur lors de votre visite à Vienne…

On ne va tout de même pas se contenter de la faire escorter par deux officiers de la Sûreté ! »

Je récupère Frau Schratt à sa sortie de l’Orient Express, gare de l’Est.

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L’Orient-Express

Une dame de compagnie et deux domestiques veillent sur son confort. Je me fends d’un baise-main en bafouillant, intimidé, quelques mots de bienvenue au nom du gouvernement français.

Katharina Schratt me répond, dans un excellent français, qu’elle apprécie l’attention de la France et me propose de prendre place à ses côtés dans l’auto de l’ambassadeur autrichien à Paris.

Nous rejoignons l’hôtel Crillon, préféré à la suite pourtant mise à la disposition par l’ambassade.

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La vue d’une fenêtre de l’hôtel Crillon

Mélange d’allemand et de français : la conversation s’enchaîne de façon agréable, sans lassitude. Nous évoquons l’ambiance pesante de la Hofburg, les petites manies sympathiques de l’infatigable travailleur qu’est l’empereur d’Autriche. Je demande des nouvelles de Klimt.

J’aide celle que j’appelle déjà Katharina à s’installer dans la suite Louis XV.

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La suite Louis XV au Crillon

Nous convenons de dîner ensemble le soir…

A suivre.

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10 janvier 1910 : Quand un fonctionnaire ouvre son parapluie

Un été pourri (on se rappelle les coureurs du dernier Tour de France frigorifiés), un automne pluvieux et froid, un hiver où les averses succèdent aux averses : quel drôle de temps !

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Les imperméables, parapluies et autres chapeaux s’arrachent dans les grands magasins. Nous prenons l’habitude de marcher tête basse, pour mieux nous protéger des éléments. Nous avons oublié le ciel bleu et sommes obligés de vivre avec cette humidité permanente. Les chemins de terre deviennent des cloaques boueux, les pavés sont toujours glissants obligeant les fiacres à ralentir. Les moteurs d’autos peinent à démarrer et il faut tirer les chevaux pour qu’ils acceptent de sortir de l’écurie.

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« Rue de Paris, temps de pluie » vue par Gustave Caillebotte

Les enfants sortent moins et font de longues parties de Jeu de l’oie ou de Nain jaune. En fin d’après-midi, ils s’agitent comme des diables et on les sort sous un grand parapluie pour un tour rapide dans un parc avant sa fermeture.

«Monsieur le préfet; l’eau monte. » Cette phrase à laquelle personne ne s’attend est prononcée par le directeur de l’hydraulique au ministère de l’agriculture. L’ingénieur fait brusquement part de son inquiétude à la fin d’une réunion sur un tout autre sujet avec le préfet Lépine.

Il poursuit son explication :

« Les eaux de la Seine et de ses affluents, notamment la Marne et l’Yonne, ne cessent de monter. Le débit de chacun des fleuves grossit dans des proportions peu communes, les courants se révèlent de plus en plus forts et les péniches rencontrent les plus grandes difficultés pour remonter les fleuves. Les éclusiers ne cessent de me transmettre des informations en ce sens. »

Chacun des participants regarde le fonctionnaire avec incrédulité : « Que voulez-vous qu’il arrive ? » lâche l’un d’entre-eux.

Le directeur explique que le resserrement du lit de la Seine destiné à faciliter la circulation fluviale augmente en contrepartie le risque de crue. Nullement convaincu, un autre collègue fait observer : « Les bords du fleuve sont suffisamment hauts depuis la rénovation des berges. Nous ne craignons rien. Arrêtez d’ouvrir votre parapluie ! »

Le directeur de l’hydraulique range sa sacoche en maugréant et quitte la salle sans saluer personne. Je l’entends dire suffisamment distinctement : « Si Paris est inondé, ce n’est pas moi qui écoperait. »

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Les bords du fleuve sont suffisamment hauts depuis la rénovation des berges. Nous ne craignons rien. Arrêtez d’ouvrir votre parapluie !

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6 janvier 1910 : Les filles faciles sont-elles en province ?

« En province, les filles ont de drôles de mœurs. Surtout quand on se rapproche de nos frontières ou de l’océan. » L’évêque invité à notre table ce soir prend un air de comploteur pour nous en dire plus :«  Dans les Alpes, en Suisse comme en France, les jeunes filles à marier laissent leurs fenêtres ouvertes pour inciter les jeunes gens à placer une échelle et à venir les rejoindre. »

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Je me risque : « Sans autre forme de procès ? »

L’ecclésiastique complète, presque à voix basse : « Si, le jeune homme récite un petit compliment pour plaire à sa belle, se bat avec un éventuel rival puis rentre dans la chambre à coucher et doit y rester, en principe, aussi habillé que la demoiselle. C’est malheureusement au lit que les choses se gâtent et que les vêtements sont souvent prestement enlevés, dans un espèce d’affolement…bestial. Cette coutume est appelée le Kiltgang. Elle est tolérée par les édiles du village et souvent encouragée par les parents qui y voient un bon moyen de caser leur fille.»

Le vieux serviteur de Dieu se frotte les mains, ravi de son petit effet et de l’effroi (feint) qu’il croit lire sur le visage de ma jeune cousine, de passage ce soir.

Il ne souhaite pas en rester là et nous emmène, en quelques phrases, mille bons kilomètres plus à l’ouest : «  Et le maraichinage, connaissez-vous ? »

Là encore, devant nos regards interdits, il adopte la posture du conteur et reprend :

«  C’est en Vendée. Les filles passent devant les garçons avec un parapluie. Ces derniers leur courent après et saisissent le manche de cet objet des filles qui acceptent d’être conquises. Puis, le pébroque s’ouvre et cache une véritable parade amoureuse faite de baisers langoureux et de caresses pas toujours très chastes. »

Ma cousine écoute, fascinée. S’imagine-t-elle, dans un rêve éveillé, partir aux bras d’un beau Vendéen ou d’un Savoyard musclé ?

L’homme d’église, rabat-joie, assène : « L’Église condamne bien évidemment, de toutes ses forces, toutes ces pratiques scandaleuses. »

Taquin, je me retourne vers ma jeune parente : «Sophie, retourne donc travailler ton concours d’entrée à l’École Normale Supérieure de Sèvres ! Tout ce que nous venons d’entendre n’est pas pour toi. Tu es Parisienne. Aucun garçon ne viendra mettre une échelle au bas de ton appartement situé au cinquième étage de ton immeuble haussmannien. Tu vas pouvoir te concentrer sur tes livres ! »

5 janvier 1910 : Boire de l’eau tue

«Il faut profiter de l’épidémie de choléra en Russie qui inquiète tout le monde pour mettre en place des mesures en faveur de la santé trop longtemps repoussées. » Le directeur de l’hydraulique au ministère de l’agriculture, un membre du conseil supérieur d’hygiène publique et le président du Fishing-club sont autour de la table pour nous convaincre de débloquer des crédits, Pierre et moi, du cabinet d’Aristide Briand.

La description qui nous est faite est alarmiste. Les points de captage d’eau potable restent dans notre pays insuffisamment contrôlés. Or, les maladies d’origine hydrique font toutes froid dans le dos : choléra, fièvre typhoïde, diphtérie et dysenterie.

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Certes, toutes les règlements pris ces dix dernières années, en application notamment de la loi du 15 février 1902, nous protègent largement : la plupart des Français boivent maintenant une eau potable et l’apparition de tout foyer épidémique s’accompagne de mesures radicales et efficaces qui permettent d’isoler les malades, de les soigner et de limiter la contamination. Aussi la France n’a pas connu d’alertes graves depuis le début de ce XXème siècle et la mortalité liée à ces infections a été divisée par trois.

Pour autant, le danger rôde. L’eau que boivent nos enfants dans les écoles n’est quasiment jamais contrôlé par le ministère de l’Instruction publique, faute de moyens adaptés. Or, de nombreux puits utilisés par les écoles sont contigus à des fosses d’aisance non étanches. Quant à l’eau des ateliers et des fabriques, elle n’est pas soumise à la loi de 1902 et provient, là encore, trop souvent de puits mal disposés. Tout cela sans parler de l’eau des gares ou celle issue des puits privés : dans ces cas, les spécialistes préfèrent se boucher le nez de dégoût.

Pierre et moi prenons gravement des notes.

Le directeur de l’hydraulique enchaîne : «Mais le plus gênant n’est pas là. Nos cours d’eau sont, en France, de véritables dépotoirs. On ne compte plus les latrines privées ou publiques directement installées, depuis la nuit des temps, à proximité des ruisseaux et rivières. Plus grave encore, quasiment aucune municipalité n’a mis fin au déversement direct des égouts et rejets industriels ou agricoles.

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Le charme discret des latrines au bord de l’eau

Quand les rivières ne sont pas polluées par ces apports noirâtres, ils sont directement utilisés par les lavoirs.

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Ainsi, les selles des typhiques, cholériques ou dysentériques peuvent répandre à loisir des bactéries pathogènes résistantes sur de vastes étendues lors de l’arrosage des fruits et légumes, la captation de l’eau dite « potable » ou la baignade des enfants. 

La France, dans ce domaine, reste en retard par rapport à ses voisins du nord de l’Europe.»

La réunion s’achève sur ce triste constat. Pierre et moi restons seuls à réfléchir.

Que faire ? Mettre en place de nouvelles réglementation pour les municipalités risque de provoquer une vaste levée de boucliers si l’État ne leur apporte pas des aides financières massives. Et c’est là que le bât blesse. Apurer les rejets industriels ou agricoles et les eaux d’égouts, déplacer toutes les latrines publiques, fermer les lavoirs, représentent une petite fortune. Des millions de francs seraient à débloquer pour que cette opération puisse se faire.

Pierre sourit. « Tu vois, hier tu étais scandalisé par ma proposition d’envoi de régiments de dragons aux frontières pour « lutter » contre l’arrivée du choléra d’origine russe. Or, cette mesure spectaculaire était beaucoup moins coûteuse que ce que nous propose ce directeur de l’hydraulique. Nous avons le choix entre trois solutions :

  • donner aux municipalités les moyens d’agir et dans ce cas, prépare un budget considérable qu’il sera très difficile de faire voter par la Chambre car il conduira à une hausse des impôts et taxes ;
  • obliger les villes et villages à agir mais sans leur donner d’aides financières. Dans ce cas, nos règlements risquent de rester lettre morte.
  • prendre des mesures spectaculaires et, j’en conviens, inefficaces mais qui plaisent à l’opinion publique (fermeture partielle des frontières, contrôles douaniers, mobilisation de régiments…)

Lâchement, nous optons pour la deuxième proposition. Nous ne nous faisons guère d’illusions : les municipalités agiront dans ce cas « à leur rythme » et le problème des eaux contaminées pourra durer des nombreuses années encore.

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Un lavoir vers 1910

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4 janvier 1910 : Petite épidémie, débauche de moyens

« 100 000 morts en Russie. Le choléra arrive ! » Mon collègue repose son journal et annonce, fier de son petit effet, la nouvelle à la cantonade. « Il faut fermer les frontières, envoyer l’armée, interdire la circulation des personnes. » ajoute-t-il, dans son petit délire du matin.

Je lui demande de se taire. Devant son bureau, j’étale silencieusement une grande carte de l’Empire du tsar. 170 millions de sujets, des espaces infinis, un État central arrêté par de puissants hobereaux locaux, une paysannerie et un monde ouvrier très pauvres. Viennent s’ajouter à cela des conditions d’hygiène souvent très rudimentaires.

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Une Russie où l’on dénombre avec effroi 100 000 cas de choléra par an…

Je commente : « Tu vois, Pierre, 100 000 cholériques, là-bas, c’est à la fois beaucoup et très peu. Cela traduit seulement un mauvais approvisionnement en eau potable pour de nombreux villages, des cours d’eau parfois infectés et des médecins dépassés quand l’épidémie commence dans certaines régions. Une personne atteinte gravement sur 1700, il n’y a pas encore de quoi rapatrier nos ingénieurs, nos financiers ou conseillers militaires et rompre l’alliance franco-russe ! »

Pierre ne s’avoue pas vaincu : « Ne rien faire ne va pas rassurer la population. Il faut agir en grand. Doubler les effectifs des douaniers, contrôler devant la presse tous les produits qui viennent de Russie, mettre en alerte quelques régiments de dragons qui pourraient patrouiller aux frontières. Tout cela plairait à l’opinion publique. »

J’objecte : « Tu es d’accord que ce déploiement de moyens ne servirait à rien puisque la propagation du choléra se fait principalement par l’eau. Or, aucun cours d’eau ne va de l’Oural jusqu’à nos verts pâturages gaulois ! Un millier de cuirassiers sabres au clair constituent une véritable plaisanterie pour empêcher l’arrivée d’un tel microbe.»

Pierre tend un doigt professoral dans ma direction : « Peut-être, peut-être, mon cher Olivier. Mais que cherche-t-on réellement, dans notre cabinet ? A lutter contre une épidémie russe ou faire réélire tous les députés du parti radical ? Quelques beaux douaniers, des contrôles tatillons des importations, des visites aux frontières de ministres gravement penchés sur le problème, le déblocage d’urgence de quelques centaine de milliers de francs pour indemniser des médecins parisiens envoyés sur place, cela impressionne et voilà des voix en plus lors des prochaines élections ! »

Une épidémie largement imaginaire, la recherche des faveurs de l’opinion publique, l’envie de rassurer le petit peuple : Pierre sait manier ces ingrédients avec talent. Un jour, il sera ministre.

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L’épidémie arrive, envoyons les cuirassiers !

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