31 juillet 1914 : ce soir, on dîne avec Jaurès…

Tout s’accélère et malheureusement pas en bien. De l’Elysée, nous suivons avec  effarement la succession des mauvaises nouvelles : mobilisation autrichienne, bombardement de Belgrade et début d’offensive terrestre à son encontre, probable mobilisation russe ( ces cachottiers de Saint-Pétersbourg n’ont toujours rien annoncé officiellement à notre ambassadeur Maurice Paléologue ), ultimatum du chancelier allemand Bethmann contre nous…

J’assiste à la rencontre au Quai avec Von Schoen, l’ambassadeur allemand, qui nous demande une stricte neutralité en cas de guerre entre la Russie et l’empire allemand. Là où nous nous étranglons, c’est quand il assortit son ultimatum de la remise des places fortes de Toul et de Verdun…  « en Kareuntie, s’il fou plaît » dit-il avec son accent teuton bien reconnaissable. Poincaré éructe : « c’est inacceptable ! Berlin se moque de nous ! »

Pendant ce temps, Joffre ne cesse de m’appeler pour obtenir le feu vert pour la mobilisation générale : « Si nous ne réagissons pas tout de suite, les Allemands seront plus prompts que nous et une partie du territoire national sera irrémédiablement envahi, sans combat. »

Nous mettons alors au point notre discours à la population que nous ne souhaitons pas affoler plus qu’elle n’est déjà : « Mobiliser, c’est la seule façon de préserver la paix mais en gardant notre honneur ! » Voilà ce que nous disons aux journalistes pour leur édition du lendemain matin.

Tous les cheminots ont été rappelés et les trains sont d’ores et déjà réquisitionnés pour le futur transport des troupes vers les frontières, comme le prévoit le plan XVII.

Pendant ce temps, le ministre des affaires étrangères britannique Grey s’évertue encore à proposer une conférence des puissances européennes pour régler les différents en cours. Personne ne croit plus vraiment à cette solution qui était pourtant crédible il y a deux jours.

Tout le monde se fait à l’idée de la guerre. Le moral de l’armée est bon, notre armée d’active, grâce à la loi des trois ans, dépasse les 750 000 hommes sous les drapeaux. Elle demeure donc prête à en découdre rapidement. Joffre nous rappelle que les grandes manœuvres de 1912 et 1913 se sont bien déroulées et incite donc à l’optimisme sur notre  capacité de résistance à l’invasion et nos chances de porter le conflit jusque sur les terres ennemies.

J’envoie un pneumatique à Jaurès pour lui proposer que l’on dîne ensemble ce soir. Je sais qu’il s’est emporté contre le sous-secrétaire d’état  Abel Ferry qui l’a reçu dans l’après-midi. Il accuse le gouvernement de n’avoir rien fait pour empêcher les Russes de répondre à la surenchère autrichienne, alors que Viviani lui avait laisse entendre le contraire avant hier. Autrement dit, nous ne savons pas « tenir » notre allié russe et nous mettons ainsi en danger la paix. Bref, par notre inaction, notre passivité coupable, nous trompons l’opinion publique sur notre désir réel d’éviter la guerre.

Jaurès me répond qu’il mange avec des proches quand il aura avancé pour son article vengeur du lendemain qu’il rédige dans les locaux même de l’Humanité. Il pense faire une pause vers 9 heures du soir et aller au Coq d’Or ou plus probablement au café du Croissant (aussi près et plus calme).

Je demande de ce pas à un cycliste de la préfecture de prévenir ma femme de nous rejoindre, en lui précisant d’emmener une photographie des enfants, pour la montrer au grand homme que nous admirons tant, elle et moi.

À suivre…

Palais de l'Elysee
Poincaré éructe dans le palais de l’Elysée :  » Berlin se moque de nous ! « 

 

 

 

 

30 juillet 1914 : ma femme a raison !

« Et tu crois que cela me rassure ce que je lis dans la presse et de ne plus te voir rentrer de l’Elysée, épuisé et taciturne,  qu’après 11 heures du soir ? »

Ma femme Nathalie demande des comptes. C’est légitime. Je n’ai que trop tardé à tout lui dire, j’ai pris sur moi au-delà du raisonnable, à assumer mentalement, seul, cette charge de conseiller d’un Président de la République absent, en pleine crise internationale.

Cela me fait du bien de parler à mon épouse, de lui demander conseil pour la suite, de tester ses réactions, elle qui a encore un regard neuf sur ce que je vis…

Elle décide de me questionner avec précision : «  On va vers la guerre, n’est-ce pas ? »

Je réponds sans détour et dans un souffle : « Oui, sans aucun doute. » Et je lui raconte d’une traite l’enchaînement terrible que personne n’a pu éviter ces dernières semaines :

1 : cette Autriche décidée à en découdre avec la Serbie, l’Allemagne qui la soutient sans réserve pour ne pas être accusée de se dérober à ses devoirs vis à vis de son seul allié sûr en Europe ;

2 : la mobilisation en Autriche et sans doute parallèlement dans une Russie qui ne peut admettre cette menace de Vienne à ses portes ;

3 : la réaction agressive probable d’une Allemagne préférant se battre avec la Russie d’aujourd’hui plutôt que celle qui risque d’émerger dans deux ou trois ans quand les lignes de chemins de fer pouvant acheminer rapidement les troupes du tsar seront achevées. Le Reich engage dès lors son audacieux plan Schlieffen qui prévoit une mise hors de combat de la France en quelques semaines afin de tourner ensuite toutes ses forces vers l’Est.

Et en toile de fond, les états-majors de toutes les puissances européennes qui ne veulent pas être pris de cours et poussent à l’engagement sans délai de leurs troupes respectives.

Ma femme répète, le regard infiniment triste, tétanisée : «  La guerre, la guerre… Mais cela veut dire que tu pars demain au front ? » Je la rassure. À 46 ans, je serais tout au plus versé dans la « réserve de l’armée territoriale », loin à l’arrière des lignes. Et vu mes fonctions à l’Elysée, il y a peu de chances que cela se produise.

Revenant à la charge, Nathalie questionne à nouveau : « Et Nicolas ? » Là encore, je pense être rassurant. Notre fils aîné est de la classe en 16. Il ne partira donc, le jour de ses vingt ans, que dans deux ans. Et d’ici là, la guerre – si guerre il y a – sera finie. Nous l’aurons gagné ou, comme en 1870, perdu. J’ajoute : « Les états-majors sont tous formels, la guerre aura pour caractéristique d’être brève. L’offensive de l’un des belligérants se révèlera victorieuse rapidement. »

Je sens Nathalie peu convaincue. Elle lâche, en soupirant : « En 1870, nos généraux se sont déjà lamentablement trompés, persuadés d’avoir une armée capable de rivaliser avec la Prusse. En 1914, ils s’égarent encore, j’en suis certaine. Comment imaginer un instant qu’une guerre engageant, sur des territoires immenses, des millions d’hommes ainsi que des matériels énormes, produits de façon industrielle, comme des fusils modernes, mitrailleuses et canons, puisse être une guerre courte ? Au contraire, nous allons basculer dans une horreur totale et longue ! » Je sens que ma femme a raison.

Elle me prend la main – je crois distinguer une larme qui coule, dans la pénombre, sur sa joue – et me glisse à voix basse : « Olivier, tu te rends compte ? C’est tout notre monde qui va être englouti, cette belle époque que nous avons vécue… »

Ma femme, Nathalie.
Ma femme, Nathalie.

 

29 juillet 1914 : Jaurès à Bruxelles pour sauver la paix

La rencontre avec Jaurès est finalement brève. Accompagné de ses amis ( Sembat, Guesdes, Rappoport, Longuet, Vaillant…), il prend le train à la Gare du Nord pour Bruxelles où est prévue une réunion en urgence du Bureau socialiste international. Au sein de l’annexe de la Maison du Peuple, les dirigeants des partis socialistes européens ont prévu d’évaluer la situation internationale et de montrer la force de leur union face aux différents bellicismes nationaux. Le grand tribun français prendra  ensuite la parole dans la soirée devant la foule francophone au Cirque Royal.

Je suis pour ma part avec mon ami Léon Blum et nous parvenons à isoler Jaurès un instant pour prendre un café, juste avant qu’il ne monte dans son wagon. Je lui demande à cette occasion de ne pas insister pour qu’il y ait des manifestations pour la paix dans Paris, ces manifestations ayant toutes les chances d’être vigoureusement interdites par le ministre de l’intérieur Malvy. Il balaie ma requête d’un revers de main : « Nul n’arrête le peuple qui se lève en masse et descend dans la rue pour imposer la paix ! » Je n’ose lui rappeler que le gouvernement risque dans ce cas de mettre en application ce que l’on appelle le « carnet B » qui prévoit l’arrestation préventive de nombreux dirigeants et opposants à la guerre, en cas d’imminence d’un conflit menaçant notre pays. Blum glisse pour sa part à Jaurès quelques mots d’encouragement où je sens poindre aussi beaucoup d’admiration.

Puis le dirigeant socialiste repose sa tasse qu’il a avalé d’un coup, se lève, remonte le quai à grandes enjambées et prend place dans son compartiment, accompagné jusqu’au bout par un policier assurant, sur ma demande, sa protection. À travers la vitre du train qui s’ébranle peu après, il nous fait, à Blum et à moi, deux ou trois brefs signes de la main et se replonge dans ce qui doit être la préparation de son discours du soir ou un prochain article pour l’Humanité.

Le train s’éloigne et on ne voit plus que la fumée noire, massive et compacte de la locomotive en pleine accélération. Blum m’attrape alors par la manche et avec un sourire me confie : « Cela m’a  bien fait rigoler quand tu as prié Jaurès de ne pas provoquer dorénavant de manifestations pour la paix, dans les rues de la capitale. C’est un peu comme si tu demandais à un curé de ne plus jamais faire de messe ! » Du tac au tac, je réponds à Léon : « Tu sais, quand tu compares notre Jaurès à un curé, eh bien, c’est moi qui pouffe de rire ! »

En ces heures tragiques où on s’attend à tout moment à un mobilisation générale des Russes  face aux Autrichiens, prélude à une déflagration européenne, cet échange de «petites blagues » avec Blum me fait un bien fou.

Jaurès prononce son grand discours au Cirque Royal de Bruxelles le 29 juillet 1914 au soir
Jaurès prononce son grand discours au Cirque Royal de Bruxelles le 29 juillet 1914 au soir

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