» Il faut démonter la Tour Eiffel. Il y a 10 000 tonnes de bon acier, de fer puddlé à récupérer. La perspective du Champ-de-Mars sera de nouveau dégagée et rien ne viendra rivaliser en hauteur avec des édifices élevés à la gloire de Dieu comme la Basilique du Sacré-Coeur ou la Cathédrale Notre-Dame. Cette construction hideuse qui a été vilipendée par Charles Garnier, Maupassant, Leconte de Lisle, Paul Verlaine, Victorien Sardou et Sully Prudhomme disparaîtra définitivement du paysage parisien et les riverains du VIIème comme moi pourront retrouver la tranquillité. »
Charles-Louis Durand de Beaudouin fait partie de ces financiers que rien ne rebute. Il se garde bien d’agir à découvert et fait discrètement le siège de tous les cabinets ministériels pour parvenir à ses fins.
Il m’explique avec plusieurs graphiques que l’exploitation du monument n’est pas rentable à terme.
» La fréquentation a été relativement forte pendant les deux expositions universelles de 1889 et de 1900. Deux millions de visiteurs pour l’année d’ouverture, un petit million pour l’année 1900 et depuis, 200 000 visiteurs par an tout au plus. Cela ne suffit pour assurer la paie des trois cents personnes employées sur le monument. Quand la fortune de Gustave Eiffel sera épuisée, ce sera encore au contribuable de payer ! »

Caricature de Gustave Eiffel, le génial ingénieur qui compare sa célèbre tour aux pyramides d’Egypte
Durand de Beaudouin n’a pas de chance. Il tombe justement – et sans le savoir – sur le conseiller qui a soutenu Eiffel et d’autres ingénieurs comme le capitaine Ferrié, pour que la célèbre tour serve à de multiples expériences scientifiques : TSF, calculs sur la chute des corps, observations météorologiques, recherches en aérodynamique…
La concession de la Tour est en cours de renouvellement et le rapport que je rédige à l’attention des ministres concernés et de la Ville de Paris ne plaide pas pour un démontage à court ou moyen terme.
Je réponds donc sèchement à Durand de Beaudouin :
» Les artistes qui ont combattu la Tour et que vous citez, sont maintenant tous morts. Et tous ceux qu’elle fait rêver sont, eux, bien vivants. Ils représentent le monde de demain : les aéroplanes, les communications sans fil, la prédiction du temps… Cette tour légère, élégante, conçue pour résister à un ouragan, dont la hauteur n’a été atteinte par aucun monument étranger devient progressivement une de nos plus grandes fiertés nationales.
Montez à son sommet, prenez de la hauteur, les médecins disent que l’air y est plus pur. Discutez avec ce vieux passionné qu’est Eiffel, jouez un morceau de piano dans son petit bureau aménagé au troisième étage. Bref, oubliez vos calculs financiers idiots, profitez du paysage incomparable qui s’offre à vous quand vous êtes tout en haut.
Il a fallu deux ans, deux mois et cinq jours pour faire émerger cette oeuvre futuriste. La basilique romano-byzantine de Montmartre n’est, elle, toujours pas terminée, 35 ans après la pose de la première pierre. Vous voyez bien que notre pays se porte mieux quand il regarde résolument l’avenir ! »

May 18, 1909: “The Eiffel Tower Must Be Dismantled!”
“The Eiffel Tower must be dismantled. There are 10,000 tons of fine steel and puddled iron to be recovered. The view across the Champ-de-Mars will once again be unobstructed, and nothing will rival in height those edifices raised to the glory of God, such as the Basilica of the Sacré-Cœur or Notre-Dame Cathedral. This hideous construction, denounced by Charles Garnier, Maupassant, Leconte de Lisle, Paul Verlaine, Victorien Sardou, and Sully Prudhomme, will finally disappear from the Parisian skyline, and residents of the 7th arrondissement like myself will regain their peace and quiet.”
Charles-Louis Durand de Beaudouin belongs to that breed of financiers who shrink from nothing. Careful to avoid acting openly, he discreetly lobbies every ministerial office in pursuit of his goal.
He explains to me, with the help of several charts, that the operation of the monument is not sustainable in the long term.
“Attendance was relatively strong during the two World’s Fairs of 1889 and 1900—two million visitors in the opening year, just under one million in 1900. Since then, no more than 200,000 visitors per year. That is not enough to cover the wages of the three hundred employees working on the site. When Gustave Eiffel’s fortune is exhausted, it will once again fall to the taxpayer to foot the bill!”
Durand de Beaudouin is unlucky. Quite unknowingly, he has come across the very advisor who supported Eiffel, along with engineers such as Captain Ferrié, in turning the famous tower into a platform for a wide range of scientific experiments: wireless telegraphy, studies on falling bodies, meteorological observations, aerodynamics research…
The Tower’s concession is currently under renewal, and the report I am drafting for the relevant ministers and for the City of Paris does not argue in favor of dismantling it in the short or medium term.
So I reply curtly to Durand de Beaudouin:
“The artists who opposed the Tower—the ones you cite—are now all dead. Those whom it inspires are very much alive. They represent the world of tomorrow: aeroplanes, wireless communication, weather forecasting… This light, elegant structure, designed to withstand hurricanes, whose height remains unmatched by any foreign monument, is gradually becoming one of our greatest national prides.
Go up to its summit. Gain some altitude—the doctors say the air is purer there. Speak with that old enthusiast, Eiffel himself; play a piece on the piano in his small office on the third level. In short, forget your absurd financial calculations and take in the incomparable view from the top.
It took two years, two months, and five days to bring this futuristic work into being. The Romano-Byzantine basilica of Montmartre, by contrast, remains unfinished 35 years after its first stone was laid. You can see for yourself: our country thrives when it looks resolutely toward the future!”
« c’est rien Paris sans la tour » disait Prévert…
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Le mot « puddlé » (au début du texte) m’a fait sursauté car à Liège et dans sa banlieue (vieux bassin sidérurgique en Wallonie), il existe plusieurs rues ‘des Pudleurs’ (avec un seul « d ») qui témoignent du glorieux passé industriel de la région dû à l’Anglais John Cockerill. Le célèbre sculpteur Constantin Meunier avait d’ailleurs immortalisé un Pudleur dans le bronze en 1889.
Vos chroniques sont épatantes car elles font revivre toute une époque mais elles éclairent aussi sous un angle intéressant notre époque actuelle.
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Peut-être plus utile que le précédent, voir
http://fr.wikipedia.org/wiki/Fer_puddl%C3%A9
« Le puddlage est un ancien procédé d’affinage de la fonte consistant à la décarburer (brasser) dans un four à l’aide de scories oxydantes pour obtenir du fer puddlé, plus souple que de la fonte.
Ce procédé est mis au point par l’Anglais Henry Cort en 1784. La fonte est affinée à très haute température dans un four spécifique. Le puddleur, l’ouvrier chargé de l’opération, est alors chargé de brasser (puddling) cette fonte en fusion à l’aide d’un long crochet appelé ringard. Le matériau peut ensuite être martelé, laminé ou forgé.
Les arches de la gare de l’Est et la tour Eiffel à Paris sont ainsi réalisées en fer puddlé. »
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Je m’aperçois que j’ai fait une vilaine faute d’inattention : il faut lire « sursauter » et non pas « sursauté » (première phrase). Désolé.
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si il n’y a plus de tour Eiffel sa va etre vrm vrm plate et sa ne seras plus Paris !!!
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BONJOUR,
pouvez-vous me donner le nom de ce ministre qui a taclé le financier Charles-Louis Durand de Beaudouin ?
merci!
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Pourquoi avoir voulu là détruit alorq quelle est belle
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