9 mai 1909 : La fascination pour les supplices chinois

Le diplomate chinois assis en face de moi ne décolère pas :  » Il faut que votre gouvernement mette un terme à la diffusion de cartes postales infâmes qui donnent une fausse image de notre pays ! »

Le motif de la colère de M. Lu Yi ? Les soldats occidentaux envoyés en Chine pendant la révolte des boxers entre 1899 et 1901 ont rapporté des clichés de supplices commandés par les autorités chinoises et ces photographies sont maintenant diffusées sous forme de cartes de voeux par les éditeurs français.

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Selon les sources, il s’agit d’une femme… ou d’un homme.

Le diplomate m’en tend une comme exemple :

Au recto : une femme atrocement torturée en pleine rue de Pékin, sous les regards d’une foule compacte.

Au verso : une phrase manuscrite, avec une jolie écriture fine,  « embrasse bien maman de ma part ».

M. Lu Yi enchaîne :  » tout cela est d’autant plus choquant pour mon peuple qu’un décret impérial du 24 avril 1905 a aboli ces peines dégradantes qui déshonoraient l’Etat.  »

Je regarde la carte postale et réfléchis ; mon interlocuteur qui s’est tu, guette ma réaction. Quelques mots d’explication et d’apaisement me viennent à l’esprit :

– Monsieur Lu Yi, avez-vous entendu parler de la Rome antique et des barbares ?

– Monsieur le conseiller, je connais mieux l’histoire de l’Occident que vous connaissez celle de la Chine…

– Et bien, imaginez que vous êtes dans la Rome de César ou d’Auguste. L’intérieur de la Cité est considéré comme la Civilisation. L’extérieur reste un monde de barbares, diabolisé, dont la représentation nous aide à nous forger une identité. Les Occidentaux actuels ont besoin de se rassurer, de sentir qu’ils progressent dans la voie d’une société plus humaine, plus pacifique. Pour s’en persuader, ils diffusent des images pleines d’a priori du monde extérieur, perçu comme menaçant, cruel, incompréhensible.

Par ces images, nous justifions aussi notre oeuvre colonisatrice, nos conquêtes outre-mer…

– Monsieur le conseiller, vous ne pouvez nier qu’il y a une fascination morbide, sadique, pour ces spectacles d’un autre âge.

– Oui. Vous prenez notre presse française à grand tirage : en première page, un article sur une exécution capitale côtoie le récit d’un meurtre épouvantable. Dans les pages internationales, il ne faut pas de rupture dans la ligne éditoriale : on enchaîne donc naturellement sur les supplices chinois !

– En fait, les supplices chinois en disent plus long sur la mentalité française d’aujourd’hui que sur notre Chine multimillénaire ! Ce qui nous réunit, c’est que ces peines, ces pendaisons et autres tortures publiques ont aussi une vocation politique. C’est votre marquis de Sade qui disait : « la soumission des peuples n’est due qu’à la violence et à l’étendue des supplices ».

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Dans notre pays de « haute civilisation », on condamne à mort puis on guillotine en public…

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8 commentaires sur “9 mai 1909 : La fascination pour les supplices chinois

  1. Il s’agit du supplice du lingchi, dit « supplice des 7 couteaux », je vous laisse deviner pourquoi. Il était reservé notamment aux parricides et aux corrompus, si j’ai bonne mémoire. Je dois dire que notre professeur nous en a parlé en cours à 8h, juste après le petit-déjeuner…
    Une explication symbolique veut que non seulement les Occidentaux considèrent qu’il était normal de civiliser un pays avec des moeurs aussi barbares, mais que comme elle démembrait ses condamnés, il est normal de démembrer la Chine. Je ne voudrais pas jouer les Cassandre, la Chine impériale millénaire a encore beaucoup de retard à rattraper, mais quand la Chine s’éveillera, celle-ci pourrait bien être obsédée par le retour de la puissance et de l’unité.

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  2. Personnellement j’avoue que je suis moins choqué par les exécutions publiques, du moment que c’est fait solennellement comme un signe de justice pour la société et non comme un défouloir public que par les exécutions à huis clos dans des endroits glauques par injection létale ou chaise électrique.
    Peut être c’est culturel comme réaction je n’en sais rien.

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  3. Lire le passionnant livre de l’historien Delarue(le métier de bourreau) sur la question.

    Personnellement, je suis un farouche adversaire de toute peine de mort, mais il faut néanmoins dénoncer l’hypocrisie qui consistait à exécuter en catimini alors même que ses partisans énoncent comme argument premier l’exemplarité de ce châtiment.

    Déjà en 1909 (cf les cartes postales ci-dessus) on avait fait « un grand pas » en supprimant l’échafaud. la guillotine posée à hauteur de sol, cela impliquait qu’à part les spectateurs au tout premier rang (et encore, il fallait qu’ils regardent entre les soldats), on ne voyait quasiment rien… juste le couperet tomber.

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  4. A la suite de la protestation légitime de plusieurs lecteurs, j’ai réduit la taille de la photo du supplice chinois de moitié. Ainsi, il n’est plus possible de distinguer vraiment ce qui se passe. Pour mémoire, il existait d’autres clichés disponibles (encore) plus crus (!)que j’avais volontairement éliminés.
    Selon les sources, il s’agit d’une femme ou d’un homme (un dirigeant chinois ?). Merci à Marnie pour ce lien vers un site… bien spécialisé.
    J’ai choisi de montrer cette photo (ces photos, si on ajoute celles des exécutions françaises) pour que l’on se rende compte ce que regardaient, couramment, nos ancêtres de la « Belle époque ».
    Un certain voyeurisme doublé d’une insensibilité à ce qui se passe loin de nos frontières ou de notre quotidien (les condamnés à mort français) ne datent pas d’aujourd’hui.
    Je suis heureux que des lecteurs fassent preuve d’une vigilance (bienveillante) sur ce que je publie. Même cent ans après, certains documents méritent d’être montrés mais avec précaution, en donnant la parole à ceux qui souhaitent faire d’autres commentaires que les miens.
    Même cent ans après, faut-il tout dire, tout montrer ?
    Le débat reste ouvert…
    L’auteur

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  5. Toute l’histoire, un vrai roman policier, concernant ces images chinoises a donné lieu à un travail de collectage et de recherches menée par Jérome Bourgon. Ces recherches sur le regard occidental devant le supplice de Foudjouri a donné lieu a une publication: un livre et un dvd titré Supplices chinois. La fascination de Georges Bataille et d’autres intellectuels autour de l’extase du condamné dans la douleur n’est qu’une vue de l’esprit occidental. Mais le recensement de ces images prises par des marins français et leurs utilisations en carte postale laisse transparaître ce qu’est le regard occidental sur l’autre. Qui se souvient (avec horreur?) de nos livres d’histoire où l’on exposait avec une complaisance morbide le supplice de la roue? Ici la question est qu’il s’agit bien d’une photographie: un retour du réel. C’est en cela que nous sommes choqués. Il faudrait aller au delà des images, parfois.

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