7 et 8 aout 1908 : Theodore Roosevelt et les parcs naturels

120°-Panorama, Half Dome, Yosemite National Park

Nouveau déjeuner avec le collègue qui a passé cinq ans à l’ambassade de France à Washington.

Il me raconte que le Président Theodore Roosevelt est un défenseur acharné des parcs naturels et de la faune.

A la suite des interventions de Gifford Pinchot, chef de la division des forêts au ministère de l’intérieur, ce ne sont pas moins de 159 étendues boisées qui ont été placées cette année sous la gestion du National Forest. Certains américains s’en amusent et caricaturent cette frénésie de protection des arbres par l’Etat Fédéral. Des dessins circulent dans la presse satirique montrant d’immenses forêts où chaque séquoia est protégé par un agent fédéral armé.

« Si nous n’avions pas créé un système de réserve, chaque acre de bois de l’Ouest serait aux mains d’un trust » s’est écrié, persuadé de son bon droit, le Président.

Plusieurs parcs naturels viennent aussi d’être transformés en parcs fédéraux. C’est le cas du magnifique Yosemite en Californie. Une ligne de chemin de fer vient d’y donner accès. Je rêve d’y aller un jour!

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Roosevelt avec le créateur de Yosemite National Park, John Muir

Le Président a même donné son surnom « Teddy » aux…ours en peluche .Tout cela à la suite d’une sympathique anecdote, rapportée par toute la presse américaine, sur le fait que le chef d’Etat, passionné de chasse, aurait refusé de tuer un vieil ours blessé qui ne pouvait se défendre. Depuis, les marchands de jouets font fortune en commercialisant des ours avec le nom de Teddy: Teddy’s Bear puis Teddy Bear.

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5 août 1908 : Un premier ministre qui sait s’imposer

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Herbert Henry Asquith tient bien en main son fougueux ministre du commerce W. Churchill

Un cabinet avec des personnalités de talent, reconnues ou prometteuses. Le gouvernement britannique, formé il y a déjà quelques semaines, fait envie. Il tranche avec notre Conseil des ministres français déjà usé jusqu’à la corde par deux années difficiles à la tête d’un pays remuant.

Outre-manche, les idées nouvelles ont la parole, portées par de jeunes ministres comme Loyd George et Winston Churchill.

A la tête de l’équipe de choc : Herbert Henry Asquith, Premier ministre de 56 ans. Expérience et force, autorité naturelle, pétri de culture classique. On remarque vite sa volonté d’en découdre avec tout ce que la vieille Angleterre compte d’institutions surannées. Surnommé « The Sledgehammer » (le marteau de forgeron), on sent qu’il brûle de taper fort sur la très conservatrice Chambre des Lords. C’est un libéral au sens anglo-saxon du terme : liberté pour le commerce, protection sociale – et donc liberté – pour les plus faibles que sont les ouvriers.

Dans ses projets sociaux, il pourra naturellement compter sur Loyd George le plébéen. Fils de cordonnier, autodidacte, le Chancellor (ministre des finances) a une revanche à prendre sur la vie, quelque chose à prouver. Il veut déclarer la guerre à l’indigence et assurer une pension pour les plus âgés.

En face, un patricien : Winston Churchill. L’homme né avec une cuillère en argent dans la bouche, accède à trente-trois ans au poste de président du Board of Trade (ministre du commerce et de l’industrie). Lui aussi veut s’occuper des pauvres et pense – sérieusement – que la providence l’a désigné pour veiller sur eux.

Asquith, Loyd George et Churchill sont tous les trois des orateurs hors pair. Avec des discours enflammés, ils séduisent une opinion anglaise qui a fini par se lasser d’une révolution industrielle qui laisse beaucoup de monde sur le bord de la route.

Le défi à relever pour Asquith est passionnant : comment secouer un pays menacé par l’immobilisme des riches conservateurs tout en éloignant le danger permanent d’une subversion ouvrière violente ?

Faire des réformes sociales crédibles pour tuer le socialisme… en douceur. Voilà ce que les ministres français peinent à faire, fragilisés par une Chambre prête à les renverser à tout moment et affaiblis par une pensée « radicale » à bout de souffle.

Ne rêvons pas sur « l’exemple britannique ». Il faudra que les ministres, là-bas aussi, passent des discours aux actes.

Asquith a eu une conversation -en anglais – avec G. Clemenceau. Ce dernier l’interrogeait sur ses deux ministres si prometteurs que sont Loyd George et Churchill.

– Vous pensez qu’ils sauront faire évoluer votre pays et accomplir de grandes réformes ?

– Pour l’instant, mon cher Georges, je vois plus leur sens de l’intrigue et de la manoeuvre.

– Ils ne sont donc pas comme les dépeint la presse admirative ? Ils n’ont pas d’idéaux chevillés au corps ?

– Pensez donc ! Loyd George est sans principe et Churchill sans conviction ! « 

3 et 4 août 1908 : Eviter à tout prix l’explosion sociale

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Manifestations de Draveil et Vigneux, arrestation des chefs de la CGT : après la répression, le gouvernement cherche l’apaisement.

L’appel à la grève générale lancé par la CGT à partir d’aujourd’hui est un échec. Les dirigeants de ce syndicat sont sous les verrous, arrêtés hier pendant une réunion du comité confédéral.

Les ouvriers des sablières à Draveil, Vigneux et Villeneuve-Saint-Georges, lassés par leur long conflit, épuisés par un rapport de force qui tourne en leur défaveur, ne demandent aussi qu’à reprendre le travail.

Victoire des patrons, succès de la ligne ferme du gouvernement ?

Pas vraiment.

L’opinion publique, la presse et de nombreux députés restent très réservés par rapport à l’option répressive choisie par le Président du Conseil. Le triste sort des carriers au métier si ingrat et aux salaires si bas, ne laisse pas indifférent. Il apparaît légitime à beaucoup que la sortie de grève se traduise par, au moins, quelques avancées sociales en leur faveur.

Les chefs cégétistes arrêtés, aidés par quelques avocats idéalistes, commencent à réunir des preuves de leur innocence par rapport aux violences contre les forces de l’ordre survenues ces derniers jours à Draveil et Vigneux. En lisant les journaux, on sent que Griffuelhes, Yvetot et Pouget (pour ne citer que les plus connus) ne vont pas tarder à être transformés en martyrs.

Après avoir été ferme, le gouvernement doit donc faire des gestes d’apaisement, sous peine de perdre rapidement tout soutien.

Viviani, ministre du travail, convoque la fédération du bâtiment. Il lui demande de faire pression sur les patrons des sablières pour qu’ils annoncent des mesures permettant la reprise du travail des ouvriers. Le gouvernement indique, d’emblée, que l’augmentation de 5 centimes l’heure travaillée, la limitation de la journée du travail à 10 heures et la suppression des débits de vins des compagnies dont la fréquentation était devenue, dans les faits, obligatoire, constitueraient une avancée positive.

Pour ma part, j’accompagne Briand, garde des sceaux, qui fait jouer ses relations avec l’état major de la CGT, pour convaincre ce syndicat d’adopter une ligne plus modérée. Plusieurs rendez-vous sont fixés avec Jean Latapie, responsable de la fédération de la métallurgie, que le gouvernement a décidé de laisser en liberté. Ce dernier doit nous aider à trouver un compromis permettant à tous les protagonistes de sortir de la crise la tête haute.

Première avancée : les manifestations de soutien aux leaders cégétistes incarcérés, prévues au départ dans toutes les grandes villes de France, sont déprogrammées par la CGT, spontanément, à chaque fois qu’un préfet indique qu’elle risque de tourner à l’émeute.

Deuxième geste, en retour : j’ai une rencontre discrète avec le juge d’instruction saisi du dossier des chefs syndicaux venant d’être arrêtés. Je lui indique que le gouvernement donnera des instructions très modérées au parquet et que la police ne mettra pas beaucoup de zèle à réunir des preuves de la culpabilité de Griffuelhes, Yvetot et Pouget . Le magistrat, qui n’est pas né de la dernière pluie et sait comprendre les enjeux politiques, me répond : « Monsieur le conseiller, j’ai parfaitement compris votre message. Transmettez au gouvernement que je veillerai à informer le parquet de mes intentions. Dans cette affaire délicate, la chancellerie peut me faire confiance pour ne pas jeter de l’huile sur le feu. »

Clemenceau, de son côté, réunit les principaux ténors du parti radical et indique que le gouvernement n’a pas l’intention d’aller plus loin dans la répression. Notamment, il fait part de son opposition à l’option proposée par certains membres de la majorité de dissoudre la CGT.

Allons-nous vers l’apaisement ?

Nous sommes assis sur un baril de poudre. Tout geste maladroit peut entraîner l’explosion. J’ai pour autant l’impression, aujourd’hui, que chacun s’efforce de ne surtout pas commettre ce fameux geste maladroit qui ne ferait que des perdants. A la CGT, à la Chambre comme au gouvernement, la raison semble l’emporter. Pourvu que cela dure.

1er et 2 août 1908 : Syndicats et gouvernement : le torchon brûle

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Décision terrible du gouvernement : Victor Griffuelhes, Georges Yvetot et Emile Pouget, dirigeants de la CGT, ont été arrêtés aujourd’hui par les hommes de la préfecture de police.

Depuis le 2 mai dernier, la grève des carriers s’est poursuivie sur les communes de Villeneuve-Saint-Georges, Vigneux et Draveil. Mouvement social dur, on le sait, qui a fait déjà des morts.

27 juillet : une importante manifestation a lieu à Vigneux à la suite de l’arrêt des poursuites disciplinaires contre les gendarmes qui avaient tiré sur les grévistes début juin.

Le gouvernement envoie, une fois de plus, les cuirassiers et les dragons pour ramener le calme. A la suite de sabotages, les forces de l’ordre arrêtent cinq manifestants dont deux dirigeants syndicaux de la fédération du bâtiment, affiliée à la CGT.

30 juillet : foule trop agitée, soldats pas encore assez nombreux ? Cette fois-ci, l’affrontement dégénère complètement. Des barricades sont élevées dans Villeneuve-Saint-Georges. Les militaires mettent pied à terre et sortent leurs sabres. Ils reçoivent bientôt la consigne de charger. On relève immédiatement de nombreuses et horribles blessures chez les ouvriers.

Le sang qui commence à couler excite encore un peu plus les carriers et leurs soutiens syndicaux. L’irréparable commence. Des armes sont distribuées et des coups de feu claquent en direction des cuirassiers. Ces derniers ripostent et plusieurs salves entraînent le décès de quatre manifestants et plusieurs centaines de blessés.

Réunion de crise dans le bureau de G. Clemenceau aujourd’hui.

Le garde des sceaux Aristide Briand, réputé pour son sens du dialogue et ses bonnes relations avec la CGT, est rentré précipitamment de ses vacances en Bretagne. Il incarne la ligne « douce » dans le dialogue qui commence.

Il est rapidement mis en minorité. Le ministre de la Guerre Picquart qui déplore de nombreux blessés parmi ses gendarmes et ses dragons, plaide pour la fermeté. Il est rejoint par Caillaux (ministre des finances). Viviani, ministre du travail, se tait.

Clemenceau prononce des mots durs contre les leaders syndicaux et la CGT.

 » Il faut en finir, frapper à la tête. La situation à Draveil et Vigneux ne peut plus durer. Si nous ne sommes pas extrêmement fermes, le mouvement risque de s’étendre et dégénérer en grève générale. Le comité confédéral de la CGT veut ma perte. Tous mes informateurs me le rapportent. Il faut donc le décapiter avant qu’il ne puisse agir. Le gouvernement doit montrer qu’il ne reculera pas. Les frontières de la légalité sont franchies depuis longtemps par les chefs syndicaux. Nous avons aujourd’hui tous les arguments juridiques nécessaires pour procéder aux arrestations auxquelles je pense depuis longtemps.  »

Le débat porte ensuite sur les noms des personnes à incarcérer.

Victor Griffuelhes, secrétaire général de la CGT ? « Oui, il doit être neutralisé  » lâchent tous les participants à la réunion.

Georges Yvetot et Emile Pouget, autres dirigeants cégétistes, l’accompagneront en prison.

Briand, abasourdi par la gravité des décisions qui viennent de se prendre, se cabre soudain :  » Laissez au moins Latapie, secrétaire de la fédération de la métallurgie, en liberté ! Sinon, nous n’aurons plus aucun interlocuteur modéré pour dialoguer !  » Le garde des sceaux est blême. Clemenceau sent qu’il ne peut aller plus loin et fait confiance à Briand. Latapie sera épargné et je suis chargé de rentrer en contact avec lui pour examiner les voies d’un règlement de la situation.

La réunion est terminée. Les commissions rogatoires sont signées et le préfet de police réunit ses hommes pour organiser les arrestations.

Dans la foule parisienne, par le bouche à oreille,  circule alors ce jeu de mot : « Clemenceau engeôleur, Clemenceau engeôleur… « 

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