25 août 1908 : L’imminence d’une invasion est réelle

Charles Péguy portrait par Jean-Pierre Laurens (fils de Jean-Paul Laurens)

Pour le compte de mon ministre, je visite assez souvent ce que Paris compte de savants ou de lettrés partageant peu ou prou nos idées.

Même s’il est inconnu du grand public, je ne peux ignorer Charles Péguy, aux talents incontestables de poète mystique.Son « Jeanne d’Arc » ne s’est pas beaucoup vendu mais on ne peut rester indifférent à l’évocation qu’il fait de cette héroïne de notre histoire nationale, quittant son village natal pour accomplir son destin :

« Voici que je m’en vais en des pays nouveaux:

Je ferai la bataille et passerai les fleuves;

Je m’en vais m’essayer à de nouveaux travaux,

Je m’en vais commencer là-bas les tâches neuves.

Et pendant ce temps là, Meuse ignorante et douce,

Tu couleras toujours, passante accoutumée,

Dans la vallée heureuse où l’herbe vive pousse,

O Meuse inépuisable et que j’avais aimée. »

Depuis 1905 et l’incident de Tanger, Charles Péguy est persuadé, comme G. Clémenceau, que la France est menacée par une Allemagne implacable, puissante et conquérante.

« L’imminence d’une invasion est réelle » s’est exclamé le poète en me prenant par le bras dans son bureau de la rue de la Sorbonne, où il édite les « Cahiers de la Quinzaine ».

Pour lui, il faut armer le pays (matériellement et plus encore, mentalement), refuser le discours de paix de personnes qui « trahissent, en fait, l’idéal socialiste » comme J. Jaurès.

Si je n’ai malheureusement pas de doute sur les dangers que représente notre voisin allemand, je reste persuadé que la guerre serait un désastre. Aucun des pays ne pouvant écraser l’autre, le conflit conduira sans aucun doute à de pertes effroyables.

Je suis très seul à penser cela et nombreux sont ceux qui croient profondément qu’une armée française, disciplinée, nombreuse et bien équipée, peut écraser l’adversaire rapidement.

24 août 1908 : Renoir et Picasso, l’aile ou la cuisse ?

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Vollard par Renoir ; une cloison sépare sa cave de son magasin rue Laffitte à Paris

Le peintre reste fondamentalement solitaire. Une vision, une toile, des tubes de couleur, une main vive, habile, qui cherche à restituer ce qui n’est au début qu’une vision. Un oeil dilaté, concentré, une oreille qui se ferme au monde extérieur.

Le tableau permettra de renouer le contact … une fois achevé.

Le peintre appartient à la grande famille des artistes. Si son art s’exerce de façon individuelle, il se nourrit des échanges avec d’autres au préalable. Il capte des tendances, copie des gestes et surtout les transforme à sa façon. Il fait un miel original des idées du temps, reprend, recycle, des oeuvres qu’il admire. Il ne part pas de rien mais construit toujours.

Pour s’adosser aux autres, pour prendre des forces dans l’énergie de génies voisins, il faut des lieux de rencontres.

La cave du marchand d’art Ambroise Vollard appartient à ces lieux qui sont en passe de devenir mythiques.

Dans cet endroit humide, qui ne paie pas de mine mais sent bon le plat national de la Réunion – le cari de poulet – se pressent ou se sont pressés des convives prestigieux ou moins connus : Cézanne, Renoir, Forain, Degas, Redon, Picasso, Matisse, Vlaminck ou le Douanier Rousseau.

On boit, mange et parle gras. Les chants fusent et lorsque l’on entend les paroles parfois grivoises, on peine à croire que la fine fleur des artistes modernes soit ici réunie.

Un homme reste discret. Il couve et nourrit tout ce beau monde. Il fait le lien a priori impossible entre le monde irrationnel, intemporel et souvent anti-social des artistes et une société bourgeoise argentée qui veut bien de l’originalité dans l’art qu’elle achète mais sans être trop bousculée dans ses certitudes.

On le paie pour cela et on le paie bien; il devient riche et bientôt aussi célèbre que les peintres qu’il porte. Ambroise Vollard prend une place majeure dans notre Paris des arts et des lettres.

Tout part d’une cave qui sent bon le cari de poulet.

22 août 1908 : Réformer sans couper des têtes

Emmeline Pankhurst arrested.jpg Emmeline Pankhurst

Réception hier soir à l’Ambassade du Royaume Uni.

Je reviendrai dans mon journal, à l’avenir, sur ce peuple fascinant que forment nos-nouveaux- amis anglais.

Est-ce un effet de l’Entente cordiale? Est-ce la peur d’un conflit qui pourrait survenir avec notre voisin allemand? Je trouve que les Anglais sont présentés ces derniers temps sous un jour plus sympathique qu’auparavant dans notre presse.

Pour ma part, j’observe de très près toutes les évolutions de ce pays qui reste un modèle de démocratie.

Le combat d’Emmeline Pankhurst et de ses filles pour le droit de vote des femmes entraîne derrière lui des « suffragettes » déterminées à en découdre, même avec la police (notre photographie). Cela montre, s’il fallait le prouver, que les Anglais savent conquérir leurs droits avec une détermination qui n’a rien à nous envier, nous les Français révolutionnaires.

Cela se fait cependant avec moins de sang, moins de têtes tranchées, que chez nous.

Autre exemple de « détermination douce »: L’effacement progressif de la Chambre des lords au profit des Communes (qui représentent seules le peuple) se déroule sans crise de régime grave. Le veto législatif que conserve la Chambre haute disparaîtra sans doute un jour dans la mesure où la presse, l’opinion publique, le demandent avec insistance à un roi qui défend cette prérogative, je trouve, assez mollement.

Il y aura peut-être des débats enflammés au Parlement, des articles vengeurs dans la presse d’opinion, mais cela s’arrêtera là.

En Angleterre, pour changer la société, on fait couler la salive, l’encre…beaucoup plus fréquemment que le sang. Si les autres peuples européens pouvaient s’en inspirer!

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