14 janvier 1908 : Restons discrets sur la vie privée de Clemenceau

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« Rose Caron » par A. Toulmouche. La cantatrice est-elle la nouvelle conquête du Président du Conseil ?

Le sous-préfet Roth, chef de cabinet de G. Clemenceau, m’a fait venir ce dimanche soir au ministère. Deux policiers de la Préfecture sont passés me porter le pli m’invitant à venir rejoindre l’homme de confiance du Patron.

Si mon épouse et les voisins ont été surpris de cette visite peu ordinaire ; mes enfants étaient ravis de voir de près ces beaux uniformes. Pour ma part, je n’ai pas été ému – plus rien ne m’étonne – qu’il faille au moins deux fonctionnaires pour transmettre un simple pli à un collaborateur d’un ministre. A partir d’un certain niveau, l’administration a les moyens.

En me rendant sur les lieux de mon travail – un dimanche ! – j’ai réfléchi à ce que pouvait bien me demander le sous-préfet. Celui-ci n’est pas mon interlocuteur habituel. Je vois plus fréquemment Etienne Winter, le directeur.

Pour faire simple, le directeur Winter supervise la partie administrative et courante du fonctionnement du cabinet. Roth pilote pour sa part toutes les missions particulières et confidentielles. Il a une influence forte sur le Patron qu’il fréquente assidûment et il écarte tous les indésirables. Auprès de G. Clemenceau, il fait et défait les réputations.

– (Moi, franchissant la porte du bureau de M. Roth) M. le préfet, pardonnez ma tenue … j’étais en famille, nous sommes dimanche.

– (Roth, souriant, il aime qu’on lui donne du « Monsieur le préfet ») Mon cher M …, c’est moi qui suis désolé de vous faire venir tard ce soir. Vous présenterez mes excuses à Madame.

Bon, je ne vais pas y aller par quatre chemins : à partir de maintenant, mon bras droit, c’est vous.

– Vous voulez dire ….

– (me coupant sèchement) Oui, c’est vous qui porterez les dossiers confidentiels au 8 rue Franklin, chez M le Président du Conseil.

Nous vous avons choisi -lui et moi-  en raison de vos aptitudes extra-professionnelles. Vous aimez l’art, lui aussi. Monet est son ami, il deviendra le vôtre. Vous aimez Böklin ?  Il a une reproduction de « L’Ile des Morts » chez lui. L’antiquité grecque vous sert de référence, me dit-on ? Eh bien il ne cesse de me parler des récentes fouilles dans le Péloponnèse, de sa dernière relecture des « Vies Parallèles » de Plutarque ou du « Banquet » de Platon. Et je ne parle pas de sa collection de kogos !

– de … kogos ?

– Oui, des boîtes à encens japonaises. Il en a dans tout son appartement.

Vous allez devoir changer de rythme. Vous verrez plus facilement votre famille l’après-midi. Winter et moi avons décidé de vous libérer ce temps en échange d’une disponibilité totale le reste de la journée…voire tard le soir ou très tôt le matin.

Le Patron peut avoir besoin de vous en pleine nuit. Il commence à travailler dès trois ou quatre heures du matin. Peut-être aurez -vous la chance de partager sa soupe à l’oignon nocturne ou de goûter l’un de ses chocolats sans sucre (il est un peu diabétique) !

Vous serez discret.

– Mais j’ai l’habitude de l’être, mes dossiers sont déjà souvent confidentiels !

– Oui, mais vous allez connaître, de fait, une partie de la vie -très- privée de notre Patron. Si vous croisez par exemple Rose Caron, la cantatrice, vous faites comme si vous n’aviez rien vu. Ne le répétez à personne, les journalistes ne sont jamais loin. Clemenceau serait scandalisé si l’on faisait même une simple allusion à sa vie privée, dans la presse.

– Je commence quand ?

– Tout de suite, voilà le premier dossier à porter. Bon courage et bonne nuit !

Sur la pochette du dossier, une simple inscription : « Nationalisation de la Compagnie des Chemins de Fer de l’Ouest » . Document sensible, effectivement. Les cheminots, la Bourse, les journalistes et la CGT se battraient sans doute pour savoir ce qu’il y a dedans.

Tels sont donc mes débuts dans le cercle rapproché du Président du Conseil.

12 janvier 1908 : Degas ; la belle après le bain

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Edgar Degas. « Après le Bain »

Moment pur, moment volé. Observer une femme nue, une femme à la toilette, en vrai ou en rêve. Cet instant où la tête se relève, ce dos qui se cambre légèrement comme ployé par la lourde chevelure humide.

Cette pointe de sein fière, des hanches rondes pleines de forces. Les deux bras levés font saillir des muscles trahissant l’énergie de la belle épiée.

Intérieur chaud, la chaleur du bain laisse la place au velours des sièges. La serviette blanche mue par une main invisible peine à envelopper la toison rousse et abondante de la Vénus d’un soir.

Sait-elle que je suis là derrière, amoureux et curieux, attendri et excité ? Va-t-elle se retourner effrayée ou flattée ? Va-t-elle mettre fin à cet instant de grâce ou aura-t-elle l’élégance d’oublier qu’elle n’est pas seule en continuant à charmer son spectateur caché ?

Le frottement de la serviette cache peut-être le bruit des quelques gouttes qui finissent leur courte vie sautant d’un corps magnifique qui les rejette vers une baignoire devenue inutile.

Le corps chaud, prêt pour le plaisir ou le rêve, sent la présence invisible. Poursuivre une scène rare et faire durer l’attente ? Refuser la banalité d’un mot de trop, laisser parler le geste, attendre le regard complice. Laisser l’autre inviter, être prêt, préparer son entrée, surprendre sans rompre le charme.

Imaginer ce moment d’abandon où la belle aux formes parfaites hésitera entre le repos ou de nouveaux plaisirs. Rejoindre l’autre enfin … 

 … en remerciant Degas pour son regard captant le bonheur et son habileté à transformer notre quotidien en tableaux merveilleux.

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E. Degas.  » Femme Nue Etendue »

11 janvier 1908 : Plongée dans la France traditionaliste

 PaulBourget.jpg Paul Bourget

Emile Zola au Panthéon. C’est l’idée du ministre pour honorer cet ardent défenseur de Dreyfus. Afin que le projet aboutisse, il serait bon d’éviter une levée de boucliers trop forte du monde des arts et des lettres (Zola avait beaucoup d’ennemis). Je suis donc chargé de rencontrer différentes figures du Tout Paris intellectuel pour convaincre les uns et les autres de ne pas tremper, le cas échéant, leurs plumes dans le vitriol.

Aujourd’hui, échanges avec notre célèbre Paul Bourget, dans un café, non loin de la Chambre.

Avec ce jeune académicien, je plonge dans une France où le temps s’est arrêté. Il reprend à son compte l’affirmation de Maurras  » on démontre la nécessité de la Monarchie comme un théorème » . Dans ce monde d’Ancien Régime dont il rêve, la -haute- bourgeoisie serait la classe dominante. Une bourgeoisie lettrée, distinguée, jouerait le rôle d’élite écartant tout pouvoir des masses populaires.

Paul Bourget réagit à cette affirmation désabusée de E. Renan :  » La France se meurt, jeune homme, ne troublez pas son agonie » . Il pense que l’on peut inverser le cours des événements. Non en changeant de régime – la France n’est pas prête – mais en agissant sur les mentalités. Et pour cela, Paul Bourget est à l’origine d’une production abondante de livres à succès.

Dans cette oeuvre plutôt bien écrite, il appelle à une « énergie nationale » pour favoriser le retour au catholicisme, l’adhésion au royalisme, à la famille traditionnelle. L’ordre social reste à préserver absolument et il convient d’éviter les mouvements d’ascension sociale trop rapides. L’individualisme démocratique doit s’effacer au profit de la moralité et du sens du devoir.

Paul Bourget s’exprime devant moi avec tact, retenue. Il évite soigneusement toute critique de mon Patron. Je ne partage guère ses idées mais cette exquise politesse endort mon esprit de contradiction, me laissant silencieux, hochant la tête. Et puis, c’est ce qui est attendu de moi.

En fin d’entretien, j’explique les raisons du transfert des cendres de Zola au Panthéon. Paul Bourget m’écoute avec attention, m’indique qu’il n’est pas convaincu par mes arguments mais me promet, par respect pour  ce « pauvre Emile Zola », de ne pas s’exprimer publiquement sur cette future cérémonie.

Objectif atteint.

Émile Zola Nadar.jpg E. Zola

9 janvier 1908 : Vuillard, le silence du monde intérieur

Édouard Vuillard 001.jpg Edouard Vuillard

Pour le rencontrer, il ne sert à rien de courir les salons mondains. Les marchands d’art le voient peu, ses amis soulignent sa discrétion. Edouard Vuillard fuit le coup d’éclat, se méfie d’une notoriété qui lui enlèverait sa liberté.

G. Clemenceau qui m’a demandé d’intensifier mes rencontres dans le monde des artistes (« ces gens là voient mieux la réalité que nous ») et de lui faire des comptes rendus des grandes tendances du moment, m’a parlé de Vuillard comme d’un animal mystérieux et méconnu que je devrai poursuivre jusqu’au fond de son terrier.

Je suis donc allé chez ce peintre.

Ambiance bourgeoise, intérieur où le temps s’est arrêté. Vuillard vit avec sa mère. Il la peint quand elle coud, quand elle se lève pour servir le thé, quand elle lit. Il ne quitte plus cette relation qui rend inutile tout envol vers d’autres femmes.

Chaque objet du salon ou de la salle à manger prend de l’importance. Une table, des rideaux, une nappe. Le monde d’un Vuillard fétichiste se restreint à un intérieur chaud et rassurant. L’espace et le temps se fondent sur la toile de ses oeuvres dans des tâches de couleur suggérant les formes et imposant le bien-être comme une évidence.

J’ai pris le thé en silence. Il m’a semblé que toute question serait malvenue, comme un bruit inutile, rompant une harmonie secrète qu’il m’appartenait de deviner.

Quand le soir est venu, j’ai pris congé de mes hôtes. La mère m’a raccompagné, souriante, humble. Quelques craquements de parquet, des froissements d’étoffes de sa robe traînant sur le sol, une porte qui s’ouvre et le retour au monde.

Quand on quitte ce grand artiste, on renaît dans une réalité qui nous paraît brusquement étrange et brutale. La nostalgie s’empare de nous et nous fait regretter ce moment de grâce que seul le tableau, cadeau du peintre, peut nous rendre.

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Vuillard, « L’intérieur Vert »

8 janvier 1908 : C’est le moment d’investir en Chine

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La Chine, un « gâteau » à se partager entre puissances européennes

Un fonctionnaire plein d’idées, un diplomate de talent, un nom célèbre et maintenant un prénom : Philippe Berthelot.

J’ai reçu, ce jour, le jeune sous directeur d’Asie au Quai d’Orsay, fils du scientifique et homme d’Etat Marcellin Berthelot, décédé l’an dernier.

Philippe Berthelot ne tient pas en place dans mon bureau. S’asseyant ou se levant brusquement, le regard fiévreux, son débit verbal accélère au fur et à mesure qu’il expose son (beau) projet. Passionné par la Chine, il souhaite que les pouvoirs publics français s’y organisent comme le font les Anglais.

Ceux-ci entretiennent là-bas trois entités liées entre elles : une banque d’affaire, un organisme de recherche de projets industriels et un groupement d’importation de matériel britannique.

Mon interlocuteur propose donc la création d’une banque franco-chinoise implantée à Pékin ou Shangaï, montée avec les capitaux de la Banque de l’Indochine.

 » Ce serait une banque idéale !  » ne cesse-t-il de marteler, le doigt levé comme un prêcheur.

Pour son projet destiné à favoriser le rayonnement français, il a besoin du soutien du Président du Conseil. Et pour cela, je suis chargé d’étudier sa demande et de proposer une décision à G. Clemenceau.

A priori, je n’aurais pas de raisons de m’opposer à la démarche si la Banque de l’Indochine acceptait d’apporter les capitaux voulus. Or, c’est là que le bas blesse. Cet établissement de financement de l’expansion coloniale, dominé par les grandes banques parisiennes, ne souhaite pas mettre un sou dans « l’aventure franco-chinoise ».

Depuis la révolte des boxers, matée en 1900 par une coalition armée européenne, le pays reste considéré par nos financiers comme peu sûr. Ces derniers investissent donc là bas à court terme, de façon spéculative -sur des projets allemands ou anglais – mais se méfient d’implantations industrielles françaises plus durables.

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Une compagnie de Boxers à Pékin. Cette société secrète chinoise est à l’origine d’une grande révolte contre les occidentaux en 1899 et 1900.

Philippe Berthelot ne comprend pas cette frilosité.

« Rendez-vous compte ! Toute l’Europe prend sa part de gâteau dans cet Empire chinois. Il y a là-bas plein de ressources minières, des voies de chemin de fer et même quelques premières usines. Le pays commence à se rénover sous l’impulsion de sa vieille impératrice Cixi. A la suite de la guerre russo-japonaise d’il y a deux ans qui s’est déroulée – humiliation suprême – sur leur territoire, les Chinois ont pris conscience qu’ils devaient faire des réformes. La cour mandchoue a aboli les concours traditionnels de recrutement des fonctionnaires au profit d’examens modernes. Le système d’éducation est repensé en profondeur. Les finances sont rééquilibrées et le système monétaire sera refondu.

Croyez-moi, c’est le bon moment pour investir en Chine. Ne laissons-pas les Allemands ou les Anglais, voire les Américains, y aller seuls.  »

C’est malheureusement ce qui risque de se passer.

Après que le jeune sous directeur du Quai ait quitté mon bureau, non sans avoir laissé un volumineux dossier sur son projet, j’ai abordé le sujet avec le ministre.

Celui-ci veut bien recevoir personnellement Philippe Berthelot  (« s’il est aussi doué que son père, il a de l’avenir ce garçon ! ») pour parler… d’art chinois. Mais donner la caution de l’Etat pour des investissements d’ampleur dans ce pays, il n’en est pas question.

G. Clemenceau : « La France s’épuise dans ces aventures à l’autre bout du monde. Nous n’avons pas assez d’argent, de personnels, de compétences pour arroser toute la planète. L’énergie et le sang gaulois sont trop rares, gardons les pour l’Hexagone et les défis européens que nous avons à relever ».

Ainsi, la Chine s’éveille … mais sans nous.

7 janvier 1908 : Dans les coulisses d’un remaniement ministériel

Jean François Guyot Dessaigne, ministre de la Justice, est décédé le 31 décembre. L’Histoire ne retiendra sans doute pas grand chose de ce ministre auvergnat – compétent au demeurant – sinon son attachement à l’abolition de la peine de mort.

Son décès est à l’origine d’un remaniement ministériel en ce début d’année. Au poste que j’occupe maintenant, c’est la première fois que j’assiste à la préparation d’une telle opération.

En fait, le débat en sein du groupe des conseillers de G. Clemenceau a porté sur le rôle qu’il convenait de donner ou non à Aristide Briand. Celui-ci souhaite devenir Garde des Sceaux.

Aristide Briand 02.jpg A. Briand

Il commence à devenir un « poids lourd politique », il devient donc potentiellement dangereux pour notre patron.

En lui donnant un ministère régalien, on accélère son ascension vers les premières marches du Pouvoir. En lui refusant, on risque de s’en faire un ennemi mortel. Doué pour les joutes oratoires, il saura exploiter toutes nos faiblesses.

G. Clemenceau apprécie la fermeté dont il a su faire preuve, comme ministre de l’Instruction publique et des Cultes, par rapport aux mouvements des fonctionnaires (grèves, volonté de créer un syndicat). Il a  proposé la révocation du meneur, Marius Nègre et le Conseil des ministres l’a suivi. A la suite de cette révocation, il s’est attiré, à la Chambre, cette phrase assassine de J. Jaurès, son ancien camarade socialiste : « pas vous ou pas ça ! » .

Le patron sait aussi reconnaître les talents de négociateur de ce ministre soucieux de dialogue avec les catholiques dans l’application de la loi sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Il pense que le compromis qui semble se dessiner est profitable pour tous et doit beaucoup à la souplesse de Briand.

G. Clemenceau a reçu A. Briand et j’ai assisté à un échange peu commun entre les deux hommes  :

G. Clemenceau :  » Vous allez avoir un ministère prestigieux. J’attends de vous la même loyauté que dans vos fonctions précédentes .

A Briand : mais ma loyauté vous est acquise, vous le savez !

G. C : Justement, elle va être mise à rude épreuve. Je vais vous demander de suivre le sieur Rochette …

A.B. : Le créateur du Crédit minier qui distribue à tour de bras des bons d’épargne …

 G. C. : … qui atteignent une valeur fabuleuse. Exactement. En fait, je suis persuadé que ses bons ne valent rien. Leur hausse n’est financée que par l’apport d’argent frais de nouveaux petits épargnants.

A.B. : Oui, c’est probable; que comptez-vous faire ?

G.C. : Nous allons demander au préfet Lépine de susciter une plainte contre lui. Puis nous allons l’arrêter avant que sa machine infernale ne ruine tous les petits épargnants de région parisienne ou d’ailleurs.

A ce moment là, nous devrons être fermes. Henri Rochette fréquente plusieurs parlementaires. Nombreux sont les hauts fonctionnaires, élus nationaux ou locaux qui ont des intérêts dans son affaire.

A. B. : Bref, vous me confiez là une affaire qui sent la m … !

G.C. : C’est dire la confiance que je place en vous !

A.B. : Mais mon cher ami, vous voudriez me faire trébucher, vous ne vous y prendriez pas autrement ! 

G.C. : Ecoutez, ce sera Lépine qui sera surtout à la manoeuvre. Il encaissera les coups, il adore cela. Sa popularité sera peut-être un peu entachée au final, ce qui le rendra plus docile.

A.B. : Bon, je n’ai guère le choix. Si le portefeuille de la Justice qui se libère m’échappe, beaucoup y verront un désaveu de mon action dans mon ministère actuel.  Je serai fragilisé et les mouvements des enseignants risquent dès lors de s’intensifier.

G.C.(souriant) : Votre analyse est assez juste. Vous ne pouvez donc pas refuser ma proposition.

A.B. (détachant chaque mot) : Je suis plus solide que vous ne croyez.

G.C. (hilare) : Mais je ne doute pas de vous ! Je présente ce soir la nouvelle composition du gouvernement à M. Fallières. Je vous souhaite une pleine réussite. »

Au moment où ils se sont séparés, les deux hommes se sont regardés dans les yeux. Sont-ils ensemble ? L’un va-t-il piéger l’autre ?

La porte à peine refermée, G. Clemenceau m’a glissé :

 » Il a du cran le gaillard. Mais quand nous nous sommes serrés la main en fin d’entretien, la sienne était toute moite !  »

Monde politique cruel.

6 janvier 1908 : Colette , belle, rebelle et talentueuse

 Colette Willy

Le cabinet et les proches collaborateurs du ministre se partagent en deux courants. Le premier est partisan d’une grande fermeté face à l’évolution des moeurs et soutient toutes les initiatives d’interdiction des spectacles et des oeuvres ouvertement érotiques.

La seconde tendance, devenu récemment majoritaire, considère qu’il ne sert à rien de s’opposer à des évolutions sociales profondes -qui peuvent conduire à des oeuvres de qualité-  et qu’il convient seulement d’éviter les atteintes graves à l’ordre public.

Le ministre a puissamment agi pour que cette seconde option l’emporte.

Il fréquente lui-même les salons littéraires qui accueillent une population ne se faisant pas toujours remarquer pour son côté prude.

 Madame Arman de Caillavet

Ainsi, dans le salon de Madame Arman de Caillavet, si l’on croise bien le Président du Conseil ou Anatole France, il faut aussi s’accoutumer à la présence de Colette Willy.

Cette dernière traîne derrière elle un puissant parfum de scandale depuis les représentations en 1907 de « Rêve d’Egypte », finalement interdites par le Préfet de police ou celle de « La Chair », prévue cette année, où la rumeur persistante affirme qu’elle révélera un sein laiteux.

Le ministre s’est mêlé une fois à nos discussions et nous a expliqué l’une des raisons pour lesquelles il souhaitait une position libérale du ministère.

G. Clemenceau :  » Regarder cette Colette Willy. Le Tout Paris ne retient que ses représentations en compagnie de Mathilde de Morny, fille du duc de Morny, demi-frère de Napoléon III . Chacun attend de ces pièces des scènes osées, des poses lascives, des démarches sensuelles et scandaleuses.

Mais la Colette, il faut la connaître un peu mieux ! Oui, elle est belle et ses formes peuvent faire rêver mais surtout, elle a un vrai talent. Le livre à succès, « Claudine à l’Ecole » , ce n’est pas son mari Willy qui l’a écrit. Celui-ci ne sait que faire travailler des « nègres » en leur demandant d’ajouter des calembours ou des paragraphes coquins dans les oeuvres publiées sous son nom. Non, ce style original, cette fraîcheur littéraire, c’est elle et elle seule !

Et que l’on arrête de m’embêter avec la liaison entre Liane de Pougy et l’écrivain américaine Natalie Clifford Barney. Si ces deux femmes ont envie de s’aimer, pourquoi les en empêcher ?

Les femmes n’ont pas le droit de vote parce que nous, les radicaux, nous craignons pour l’instant qu’elles élisent les conservateurs et les ultra-cléricaux.

Grâce à cette Colette et ces autres parisiennes, le sexe féminin montre qu’il a du talent, qu’il sait prendre son indépendance, qu’il aime la vie quitte à choquer un peu. Bref, encore quelques années et une majorité de femmes sera peut-être plus libérale que nous les hommes. Au nom de quoi s’opposer à cette évolution ? Si l’on ne raisonne que d’un point de vue politique, elle est conforme à une bonne part de nos idées.

Dans la salon de Madame de Caillavet, je peux vous dire que les femmes se montrent comme souvent plus drôles, plus spirituelles que bien des hommes ! »

A la suite de cette conversation, nous avons donné des consignes officieuses aux préfets français d’être ouverts et souples par rapport aux oeuvres provocatrices qu’ils seraient tentés d’interdire.

Ce soir, je lis le cycle des Claudine et j’espère rencontrer moi aussi, un jour, cette fameuse Colette Willy.

4 janvier 1908 : Gare aux bacilles !

Dîner avec des savants de l’Institut Pasteur.

Le ministre a tenu à rencontrer personnellement Alphonse Laveran, prix Nobel de médecine 1907. Il m’avait donc demandé d’organiser un dîner en ville avec « ceux qui comptent dans cette prestigieuse maison » dont fait parti ce chercheur de 63 ans.

Laveran 1845-1922.jpg Alphonse Laveran

G. Clemenceau, lui-même médecin, s’est révélé particulièrement à l’aise au milieu des scientifiques invités.

Nous avons parlé des maladies dont on vient d’identifier la cause comme la malaria (due à un parasite protozoaire), la tuberculose (bacille de Koch) et de toutes les maladies (malheureusement les plus nombreuses) dont on continue à presque tout ignorer (comme le cancer).

Hypocondriaque de nature, inculte dans les domaines scientifiques, j’avoue que l’étalage de ces maladies, de leurs causes (souvent répugnantes), de leurs conséquences (forcément dramatiques) et des façons de s’en protéger (toujours contraignantes), m’a coupé l’appétit.

Horrifié, le teint pâle, j’imaginais mon assiette pleine de bactéries, mon verre rempli de microbes diaboliques et mes couverts souillés par on ne sait quelles mains sales de serveurs sans gant.

Mon voisin, le docteur Ilya Ilitch Metchnikov a su me rassurer. Avec son fort accent russe, son regard bienveillant, il m’a expliqué que mon corps contenait un système de défense naturelle, les « macrophages » qui pouvaient lutter spontanément contre les microbes susceptibles de l’attaquer (phagocytose).

Passionné par son sujet et s’exprimant simplement, il m’a même démontré que les bactéries n’étaient pas si dangereuses que cela. « Les fromages en contiennent beaucoup, sans risque pour l’organisme » m’a-t’il affirmé. Ces bactéries, selon lui, prolongeraient même la vie.

Il m’a cité l’exemple des vieux du Caucase qui atteignent des âges remarquables grâce à un consommation effrénée d’une sorte de … lait caillé, préparation appelée en Bulgarie, « yaourt ».

Ah ! J’étais soulagé; tout pouvait donc se régler avec les petits pots en verre plein de bon lait caillé de notre enfance. Foin de médicaments, de traitements compliqués, d’examens médicaux douloureux … Juste un peu de liquide blanc laiteux et nous pouvions envisager une longue vie avec des digestions faciles, un sentiment de bien-être et un sans aucun doute, un sommeil de bébé !

Ce bon docteur Metchnikov, voilà un scientifique comme je les aime.

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Le docteur Metchnikov, par Nadar

3 janvier 1908 : La fin de la guerre des polices ?

Réunion houleuse aujourd’hui au ministère …

 

Celestin Hennion, directeur de la Sûreté générale

 … Il s’agissait, pour le patron de la Sûreté générale, Célestin Hennion et moi (comme représentant du ministre), de présenter aux différents services de police et de gendarmerie, les nouvelles brigades mobiles.

Nous nous attendions , tous les deux, à une rencontre difficile mais pas à ce point.

Les gendarmes ont « ouvert le feu » dès le début. Ils regrettent de ne pas être dotés des mêmes moyens que les nouvelles brigades et ne comprennent pas que leur corps, pourtant national, n’ait pas accueilli en son sein, cette nouvelle police d’élite. Ils  craignent d’être relégués à des tâches subalternes.

Après cette première salve, les « collègues » (si l’on peut dire) de la Préfecture de police, ont sorti un arsenal considérable d’arguments destinés à remettre en cause le décret qui vient d’être signé. « Inapplicable », « injuste » « décidé sans concertation ». Ces messieurs habitués à être les « seigneurs » de la police, ne supportent pas qu’un corps d’avenir puisse voir le jour en dehors de leur maison.

Pour faire bon poids, les représentants des polices municipales locales ont poussé de hauts cris sur l’atteinte portée à leur domaine de compétence. Ils proposent, sans rire, que les brigades restreignent leur champ d’action à Paris et la proche région parisienne.

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Les « Hirondelles », policiers à bicyclette

Calme, sûr de lui, le grand gaillard et ancien policier qu’est Célestin Hennion, a laissé les uns et les autres s’exprimer. Attentif à ce que disait chacun, il a pris quelques notes.

Puis, d’une voix forte, bien timbrée, il a indiqué qu’il allait raconter une petite histoire.

Les participants, un peu surpris, se sont calés dans leurs sièges et le calme est revenu.

 » Voilà un rapport qui m’a transmis ce matin la chancellerie sur une affaire criminelle actuellement couverte par le secret de l’instruction. Je ne pourrai donc pas citer le nom de l’inculpé, que je vais appeler Victor X.

Ce Victor X vient d’avouer au juge avoir commis cinq meurtres de commerçants au cours de ces dernières années. Un à Toulouse, un second à Poitiers, un troisième à Lyon et enfin les deux derniers à Melun et Paris.

Arrêté après le deuxième meurtre, à la suite d’une bagarre dans un bar, par la police municipale de Poitiers (la police locale compte 14 policiers pour toute la ville), il est relâché peu après. Les policiers n’ont pas fait le rapprochement avec le signalement de Victor X, établi par la police de Toulouse.

De nouveau arrêté par la gendarmerie du Rhône, cette fois-ci à la suite d’un vol … de poule, il est une fois de plus laissé en liberté. La gendarmerie croit avoir affaire à un vagabond sans importance et se contente de le sermonner. Elle ne sait pas que notre Victor X a commis, depuis son arrestation à Poitiers, un troisième meurtre, non loin de la place Bellecourt, à Lyon.

Un quatrième meurtre et un cinquième sont à déplorer respectivement à Melun puis à Paris même.

La Préfecture de police arrête Victor X à la suite d’un longue enquête sur … une escroquerie. Lors de l’interrogatoire, Victor X ne reconnaît que ce dernier méfait. Et c’est sur ce seul motif qu’il est déféré au Parquet puis au juge d’instruction.

Heureusement, le magistrat a des contacts avec des collègues de province ; il est frappé par la ressemblance entre Victor X et le signalement de l’auteur des meurtres non élucidés de Toulouse, Poitiers, Melun et Paris. Le criminel a été vu en effet par de nombreux témoins, les attaques de commerçants ayant eu lieu en plein jour.

Il interroge donc longuement Victor X qui finit pas tout avouer.

Voilà, sans la ténacité de ce juge parisien, sans ses contacts personnels dans la magistrature, cinq meurtres seraient restés sans auteur, et un criminel endurci aurait été jugé comme « simple » escroc.

Elle est efficace notre police, vous ne trouvez pas ? Au lieu de nous chamailler, travaillons dans la même direction. Je comprends vos aigreurs mais nos divisions ne profitent qu’aux malfrats. Je souhaite qu’une réunion de concertation ait lieu entre nous tous les mois. Nous finirons bien par mieux collaborer. Qu’en pensez-vous ?  »

La salle était maintenant acquise. Les gendarmes, les policiers de la préfecture… proposaient tous une date proche pour la seconde rencontre et indiquaient qu’ils mettraient à cette occasion, sur la table, des éléments qui pourraient intéresser leurs voisins.

Quand nous nous sommes retrouvés seuls, j’ai demandé à Célestin Hennion quelle affaire criminelle avait-il évoquée. J’étais surpris, au poste que j’occupais, de ne pas en avoir entendu parler.

Il m’a répondu, avec une sourire malicieux, qu’il avait … tout inventé.  » Mais c’est pour la bonne cause. Je n’aurais jamais pu faire travailler ensemble ces lascars sans un exemple concret, vraisemblable, frappant les imaginations !  »

Espérons que ce « pieux mensonge » va faire disparaître, une bonne fois pour toute, la guerre des polices ! 

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Il faudra effectivement rapidement doter notre gendarmerie … d’automobiles

2 janvier 1908 : Promenade parmi les morts

Paul Gustave Dore Raven1.jpg « La Mort » par Gustave Doré

La mort ne sera plus un but de promenade.

Aussi étonnant que cela puisse paraître, jusqu’à la parution récente d’un arrêté du préfet de police Lépine, il était possible de visiter la morgue de Paris  » dans un intérêt de curiosité « .

Cette démarche malsaine ne sera plus autorisée désormais et les morts pourront commencer à reposer en paix dans ce lieu peu avenant.

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Gabriel von Max « L’Anatomie »

J’avais été frappé, il y a dix ans, par les comptes-rendus sordides, réalisés par la presse de l’époque, sur les conséquences de l’incendie du Bazar de la Charité. Cet événement de sinistre mémoire qui avait provoqué le décès de près de 130 personnes, conduisit des journalistes sans morale à décrire de façon complaisante l’état des cadavres retrouvés par les secours. Dans la mesure où les articles en question étaient publiés sur plusieurs jours, on a pu en déduire qu’un public assez large existait (existe toujours ?) pour lire ces descriptions atroces.

« Incendie du Bazar de la Charité. Le sinistre. »Le Petit Journal. 10 mai 1897. 

L’incendie du Bazar de la Charité, il y a dix ans, a donné lieu à des descriptions journalistiques complaisantes des cadavres retrouvés

Qu’en est -il aujourd’hui ?

Refusons-nous la mort ? L’arrêté du préfet Lépine et le fait que des articles de presse comme ceux de 1897 sur le Bazar de la Charité paraissent, dix ans après, impensables, tendraient à montrer que nous refusons sinon la mort elle-même, au moins les cadavres.

Il faut aussi noter que le Président de la République s’oppose actuellement à toutes les exécutions capitales.

Bref, la mort, sous toutes ses formes, rode mais s’éloigne. Nos médecins nous soignent de mieux en mieux, les enfants mourants en bas âges sont moins nombreux, nos anciens vivent plus longtemps.

Pourtant, nous mourrons tous.  » Pour s’apprivoiser à la mort, je trouve qu’il n’y a que de s’en avoisiner  » disait Montaigne. Nous ne pouvons refuser cette réalité et gagnons à nous y préparer. S’approcher des morts ne serait donc pas si malsain et constituerait une utile préparation philosophique à notre destin commun.

Puisqu’une promenade à la morgue n’est plus possible, il reste le cimetière du Père Lachaise !

Plus calme, moins sordide, un vrai lieu de recueillement … en compagnie de gens célèbres qu’il n’était souvent pas possible d’approcher d’aussi près de leur vivant !

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Le cimetère du Père Lachaise sous la neige

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