24 janvier 1908 : Je me fâche avec un fou d’aéroplanes

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Un essai de vol d’Henry Farman

Dès le début, j’ai vu que c’était un « casse pieds ». Nous surnommons ainsi les nombreux personnages qui essaient de se faufiler au plus près du ministre Clemenceau pour lui soutirer un conseil, des recommandations, des crédits ou un appui lors d’un vote à la Chambre.

G. Clemenceau n’a guère de temps pour répondre à ces multiples sollicitations et charge ses collaborateurs proches – cela tombe souvent sur moi, je trouve – de recevoir chacun avec les honneurs dus à son rang.

Cet après-midi, à peine revenu de Bruxelles, je pensais avoir une fin de journée studieuse, sans rendez-vous. Ma secrétaire, navrée de me décevoir, m’a dit qu’un homme très poli attendait dans l’entrée du ministère, patient, prêt à m’expliquer sa venue en cent mots ou en trois heures, suivant le temps dont je disposais.

Son nom m’a intrigué : Henry Deutsch de la Meurthe. A quoi pouvait-il ressembler avec un nom pareil ?

Henry Deutsch de la Meurthe.jpg H.Deutsch de la Meurthe

En fait, j’avais affaire à un passionné de machines volantes. Riche industriel (son père a commencé dans les huiles végétales et a agrandi sa fortune avec le raffinage du pétrole), il soutient actuellement, financièrement, toutes les initiatives pour faire quitter le sol à des appareils plus lourds que l’air.

Il me parle de Henry Farman qui a fait décoller son aéroplane sur un kilomètre, à Issy les Moulinaux, il y a une dizaine de jours.

 » – Il faut que vous preniez contact avec ce Farman avant qu’il aille proposer ses services ailleurs qu’en France

-G. Clemenceau est effectivement très intéressé par le progrès technique, surtout s’il peut avoir une application militaire. Nous pourrions envisager une … décoration pour ce Monsieur Farman.

– Vous plaisantez, j’espère. Les champions d’automobiles (que je soutiens aussi) et les pilotes de machines volantes sont tous des aventuriers, des casse-cou, qui se moquent de vos breloques.

– Mais que voulez-vous ? de l’argent ?

– La conception des appareils -souvent des modèles uniques – réalisés par Gabriel Voisin, revient fort cher. il faudrait que l’armée ou un autre ministère puisse prendre le relais.

– Vous imaginez la tête des parlementaires si on leur propose de financer dans le cadre du budget de la France, des machines volantes qui décollent une fois de temps en temps ?  »

Argument massue, à la limite de la mauvaise foi (le budget comprend d’autres postes de dépenses moins respectables que les expériences de M. Farman).

Mon interlocuteur me regarde peiné, navré. Je sens qu’il va « décoller » de mon bureau plus vite que prévu.

Nous nous serrons la main. Il me glisse cette dernière phrase, assassine :

 » M. Farman va partir dans quelques mois aux Etats-Unis; là-bas, les ronds de cuir croient aux machines volantes et sont prêts à sortir quelques milliers de dollars pour que les prochaines expériences de vol se déroulent sur leur territoire.

Savez-vous comment on voit le sol, vu d’un appareil « Voisin » ?

(je ne sais quoi répondre)

En tout petit ! …Et les fonctionnaires, comme vous ? Ils deviennent des fourmis insignifiantes ! »

23 janvier 1908 : Deux jours à Bruxelles

Deux jours à Bruxelles. Il s’agit de continuer à tisser des liens de confiance avec les dirigeants de ce pays neutre protégeant notre frontière nord.

Les deux généraux (dont Joffre) qui m’accompagnent, multiplient les rendez-vous avec l’Etat major belge. L’aspect très technique des réunions et donc la faible valeur ajoutée que j’y apporte comme civil, me permet de m’éclipser et de me promener, le nez au vent, dans cette ville splendide.

La ville, dans sa partie haute, abrite une population aisée de langue française. Pour sa part, le centre ancien parle plutôt flamand et reste populaire, les ouvriers y croisent les artisans.

Pour faire oublier cette division spatiale et sociale, des architectes de grand talent ont bâti des maisons, des immeubles ou agrandi le Palais royal en mettant en oeuvre les principes de l’Art nouveau.

L’Hôtel Tassel de Victor Horta. A l’intérieur des créations d’Horta, le fer forgé et la fonte se mélangent et se plient en arabesques infinies, se perdant dans des espaces de vie baignés de lumière:

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Le Palais Stoclet de Joseph Hoffmann, en voie d’achèvement :

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Mais le moment unique a été notre visite privée dans la demeure royale où nous avons pu nous retrouver avec quelques diplomates, pour admirer ces magnifiques Serres royales de  Laeken, d’Alphonse Balat. Obligé de me débattre professionnellement dans les méandres de l’Administration française pour faire prévaloir la volonté de G. Clemenceau, j’ai pu méditer la phrase favorite de ce grand architecte, épris de lumière et de légèreté :

« Simplifiez, simplifiez encore, simplifiez toujours et quand vous aurez tout simplifié, vous n’aurez pas encore assez simplifié. »

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Les Serres royales de  Laeken, d’Alphonse Balat

22 janvier 1908 : Isadora Duncan, reviens, la France t’attend !

Isadora Duncan ggbain 05654.jpg Isadora Duncan

Il y a des artistes que l’on regrette. Des talents qui ont quitté la France pour se faire applaudir sur des scènes prestigieuses à Berlin, Moscou ou aux Etats Unis.

Isadora Duncan a laissé dans nos esprits un souvenir unique. Dans le salon de Marguerite de Saint-Marceaux (que nous appelons tous « Meg »), nous sommes plusieurs à nous proposer de lui écrire pour l’inviter à revenir.

Les riches Parisiens, par goût ou par snobisme, se tiennent prêts à satisfaire ses moindres désirs pour la revoir s’élancer, pieds nus, dans des figures de danses grecques ou inventer de nouveaux gestes lents et gracieux sur un air de Ravel.

Isadora veut réinventer la danse, changer la société par l’Art, répandre universellement la joie de vivre par les mouvements rythmés d’un corps que la maturité n’alourdit pas.

Nous repensons à ses débuts dans le salon de Meg, il y a quelques années, en 1901 je crois. Très jeune, naïve, pleine de fraîcheur et d’humour. Elle enchantait la soirée avec des danses de gestes que nous n’avions jamais vues, une chorégraphie très originale qu’elle nous expliquait ensuite avec son délicieux accent américain.

Nous avons tous tremblé pour elle, à ses débuts sur une scène publique, au Théâtre Sarah Bernhardt. J’ai fait parti des lecteurs du Figaro qui ont protesté contre les articles très tièdes qui ont accueilli sa prestation.

Puis est venu le temps du succès. Elle n’avait pas assez de soirées pour répondre à toutes les invitations des princesses, des duchesses ou des scènes à la mode.

A ce moment, ses idées se sont affirmées. Elle voulait créer un école pour transmettre ses découvertes révolutionnaires sur la danse. Pas forcément en France. D’où son idée de partir, de découvrir d’autres salles, d’autres publics, de faire de nouvelles rencontres.

Isadora nous manque. Les Russes l’ont boudé, les Américains, ses compatriotes qu’elle a rejoints, l’ignorent et lui infligent des salles vides. Les dames de la « bonne société » allemande, s’offusquent de ses idées sur le mariage … mais qu’elle s’en aille, qu’elle quitte ces vieilles revêches, qu’elle abandonne ces sociétés sclérosantes !

Reviens petite princesse grecque ! Reviens nous enivrer de tes sarabandes endiablées, charme-nous de tes sauts de chat, fais revivre pour nous les dieux de l’Olympe, perds-nous dans cette Nature dont tu connais tous les rythmes, rejoins-nous d’un bond de grand fauve dressé par toi !

Isadora, reviens, la France t’aime et t’attend !

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Isadora Duncan

19 janvier 1908 : Ski à Briançon : enfin une école militaire où l’on s’amuse !

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Encore un sport qui nous vient des militaires : le ski !

Au départ, une idée simple. Un capitaine inventif, François Clerc, du 159ème régiment d’infanterie alpine de Briançon, tente de remédier à l’isolement des postes de haute montagne en dotant ses soldats de paires de skis achetées en Norvège.

La volonté de l’état major de ne pas se faire distancer par l’armée italienne qui équipe aussi ses troupes de montagne, fera le reste.

Dès lors, une école militaire de ski se crée à Briançon et forme chaque année plusieurs dizaines de chasseurs alpins.

Ce sport difficile – il demande un vrai sens de l’équilibre – commence à devenir populaire. Le préfet des Hautes Alpes nous indique dans un rapport, qu’un concours de ski entre militaires a eu un grand succès public dans son département, l’an dernier.

Les habitants des vallées et des plateaux de Savoie et de l’Isère essaient ces drôles de planches en se dirigeant avec un long bâton. Les uns en font un usage utilitaire, pour aller d’un village à un autre ou descendre plus vite à la ville. D’autres commencent à lancer un sport qui attire déjà – il fallait s’en douter – quelques parisiens amateurs de sensations fortes.

Un ami qui a fait son service militaire dans l’infanterie alpine me confie que l’aspect le plus pénible du ski n’est pas la chute – dans la neige bien poudreuse, il y a souvent plus de peur que de mal – mais le fait d’avoir à monter la pente avant de pouvoir la redescendre. Des heures d’ascension, d’effort et de transpiration pour quelques minutes de descente glissée et grisante.

Je pense que ce problème de la remontée restera un obstacle à l’extension de ce sport. Le goût de l’effort s’émousse beaucoup après le service militaire !

18 janvier 1908 : Peut-on lutter contre l’or rouge et la fée verte ?

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« L’Ame du Vin » de Carlos Schwabe

« Car j’éprouve une joie immense quand je tombe
Dans le gosier d’un homme usé par ses travaux,
Et sa chaude poitrine est une douce tombe
Où je me plais bien mieux que dans mes froids caveaux. »

« L’Ame du Vin » de Baudelaire

Ces quelques vers de Baudelaire montrent bien toute la difficulté de faire la part des choses, en France,  entre le vin, source d’un plaisir raffiné et la boisson à l’origine d’une part de l’alcoolisme.

G. Clemenceau s’est exclamé devant des parlementaires : « la question posée par l’usage et l’abus de l’alcool n’est autre que le problème social tout entier ».

En fait, avant de faire baisser la consommation de vin, produit culturel français par excellence, il faudrait d’abord s’attaquer à l’absinthe, alcool violent,  » qui rend fou « , comme le répètent les ligues anti-alcooliques qui demandent rendez-vous sur rendez-vous à mon Patron.

La plante d’absinthe provoque, selon les médecins, toujours très écoutés par G. Clemenceau, des hallucinations voire des convulsions. Les ouvriers sortant de l’usine, les paysans après les travaux des champs, retiennent plutôt l’effet de bien-être, bienvenu après (pendant ?) une rude journée de travail. Cette sensation constitue pour eux un véritable piège et les fait sombrer dans une dépendance qui les diminue rapidement d’un point de vue physique.

Au delà de l’absinthe, il conviendrait aussi de surveiller le nombre croissant des débits de boissons et de supprimer le privilège des bouilleurs de cru.

Si les modalités de la lutte contre l’alcoolisme sont bien identifiées, l’adoption concrète des mesures se transforme, au fil des jours, en véritable parcours du combattant. Les viticulteurs ou les bouilleurs de cru ont de puissants relais à la Chambre et certains parlementaires ont même des intérêts dans les sociétés produisant de l’absinthe. Chaque proposition de loi est âprement débattue puis retirée, tout projet de décret génère une opposition puissante décourageant tout futur signataire.

Ainsi, l’or rouge (le vin fait la fortune du Bordelais), la fée verte -surnom de l’absinthe – ont encore de beaux jours devant eux avant qu’une véritable réglementation protégeant la santé de nos concitoyens voit le jour.

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Viktor Oliva :  » Le Buveur d’Absinthe « 

16 janvier 1908 : La France peut compter sur les Belges

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Le Palais Royal de Bruxelles

Sur le papier, il n’est pas ministre des affaires étrangères. Il se contente de la fonction de secrétaire général. Mais dans la réalité, c’est lui qui a la haute main sur la politique extérieure belge.

Le baron Léon van der Elst est venu s’entretenir aujourd’hui avec son homologue français, à Paris. Pour cette réunion qui porte sur les questions militaires, je représente G. Clemenceau et l’Etat major a détaché l’inspecteur permanent des écoles militaires, le général Joffre ainsi qu’un capitaine manifestement brillant mais inconnu, un certain Gamelin.

Comme représentant du Président du Conseil, j’oriente la réunion immédiatement sur les points que nous souhaitons éclaircir.

La Belgique voit sa neutralité garantie depuis 1839 par le traité de Londres. Si cette neutralité est respectée, notre frontière nord est garantie.

Pour autant, nous ne faisons guère confiance à notre voisin germain pour respecter cette règle internationale. Nos cousins belges seront-ils dès lors capables de contenir une invasion éventuelle ?

Le baron est convaincant dans son exposé. Il nous démontre longuement qu’avec une armée modeste mais décidée et bien entraînée, la Belgique peut opposer une résistance appréciable aux divisions de Guillaume II. Il évoque en outre les forts solidement armés surveillant la Meuse, le mouillage de mines dans le port d’Anvers ou la surveillance de tous les ponts dans le Limbourg.

Il insiste, en retour, auprès des militaires, pour que nos troupes ne livrent pas bataille en Belgique pour arrêter l’envahisseur dès les premiers jours du conflit, de peur d’indisposer les britanniques qui se posent en garants de la neutralité belge.

Je ne laisse pas Joffre réagir (je crains sa réaction spontanée de militaire partisan de l’offensive) et donne immédiatement cette assurance au nom de G. Clemenceau.

La suite de la conversation porte sur l’état des forces belges, leur équipement, leur formation. Je prends quelques notes et attends la fin de l’entretien, où il faudra aborder un deuxième point sensible, sans les militaires.

Au bout de deux heures, le moment fatidique arrive. Au niveau de la stratégie militaire, nous sommes sur la même longueur d’onde avec le royaume belge. Joffre et Gamelin repartent satisfaits et me laissent seul pour poser une question délicate :

 » – M. le Baron, le royaume compte-t-il prendre des mesures pour lutter contre l’évasion fiscale qui touche la France, au profit de la Belgique, depuis les réformes Caillaux (projet d’impôt sur le revenu …) ?

– Monsieur le conseiller, nos économies sont liées entre elles. Nous acceptons bien volontiers l’argent français officiel quand vous prenez possession d’une partie de la Société générale de Belgique ou que vous achetez des actions dans nos tramways ou nos réseaux électriques. Le royaume fait fructifier vos investissements, reconnaissez-le.

Dans le cadre d’un pays que nous voulons ouvert, l’argent français non officiel ne peut être soumis à contrôle. Le secret bancaire belge reste un principe absolu. ».

En réponse à cette affirmation, j’indique à mon interlocuteur que le Roi Léopold II devra donc attendre encore un peu avant d’être invité officiellement en France.

Devant le froncement de sourcil du baron, j’ajoute immédiatement que les visites privées royales pourront continuer, à Paris ou à Menton, comme à l’habitude.

Nous nous séparons ainsi bons amis.

Je pense qu’en cas de malheur, la France pourra compter sur les Belges.

15 janvier 1908 : Des HBM en nombre insuffisant pour loger les plus modestes

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Van Gogh, « Maisons vues d’en bas »

 Le logement ouvrier reste un sujet de préoccupation du gouvernement. Trop nombreuses sont les familles pauvres qui vivent -à plusieurs – dans des taudis.

L’intimité de chacun n’y est pas respectée. Quant à l’hygiène, elle est rudimentaire. De nombreux quartiers de Paris ou d’autres grandes villes sont ainsi des foyers de propagation de la tuberculose.

Depuis la loi Siegfried de 1894 et la création des Habitations à Bon Marché (HBM), des facilités de crédit et des immunités fiscales sont accordées aux sociétés qui construisent des logements à loyers modestes.

Depuis deux ans, les communes et les départements peuvent directement investir dans le secteur HBM, qui doit maintenant respecter des normes strictes de salubrité.

« Pour autant, ai-je mis dans mon rapport pour le ministre, rédigé aujourd’hui, les avancées sont trop modestes.

Il est riche d’enseignement de comparer la vitesse de construction des immeubles post-haussmanniens parisiens ou l’éclosion de cités jardin comme Le Vésinet et la lenteur de l’essor des sociétés HBM.

Le monde ouvrier n’attire pas l’entrepreneur du bâtiment, persuadé qu’il ne pourra pas en tirer un quelconque profit.

L’intervention directe de l’Etat et surtout des municipalités se révèle indispensable. »

Pour reprendre une expression de M. Viviani, détenteur du portefeuille du tout nouveau ministère du travail, si nous n’agissons pas vigoureusement, les ouvriers resteront des  » nomades qui campent aux bords de la ville et de la société « .

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Le maire du Havre, Jules Siegfried, cherche à promouvoir, dans sa ville, l’habitat social. Il est l’auteur de la loi qui porte son nom sur les HBM.

14 janvier 1908 : Restons discrets sur la vie privée de Clemenceau

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« Rose Caron » par A. Toulmouche. La cantatrice est-elle la nouvelle conquête du Président du Conseil ?

Le sous-préfet Roth, chef de cabinet de G. Clemenceau, m’a fait venir ce dimanche soir au ministère. Deux policiers de la Préfecture sont passés me porter le pli m’invitant à venir rejoindre l’homme de confiance du Patron.

Si mon épouse et les voisins ont été surpris de cette visite peu ordinaire ; mes enfants étaient ravis de voir de près ces beaux uniformes. Pour ma part, je n’ai pas été ému – plus rien ne m’étonne – qu’il faille au moins deux fonctionnaires pour transmettre un simple pli à un collaborateur d’un ministre. A partir d’un certain niveau, l’administration a les moyens.

En me rendant sur les lieux de mon travail – un dimanche ! – j’ai réfléchi à ce que pouvait bien me demander le sous-préfet. Celui-ci n’est pas mon interlocuteur habituel. Je vois plus fréquemment Etienne Winter, le directeur.

Pour faire simple, le directeur Winter supervise la partie administrative et courante du fonctionnement du cabinet. Roth pilote pour sa part toutes les missions particulières et confidentielles. Il a une influence forte sur le Patron qu’il fréquente assidûment et il écarte tous les indésirables. Auprès de G. Clemenceau, il fait et défait les réputations.

– (Moi, franchissant la porte du bureau de M. Roth) M. le préfet, pardonnez ma tenue … j’étais en famille, nous sommes dimanche.

– (Roth, souriant, il aime qu’on lui donne du « Monsieur le préfet ») Mon cher M …, c’est moi qui suis désolé de vous faire venir tard ce soir. Vous présenterez mes excuses à Madame.

Bon, je ne vais pas y aller par quatre chemins : à partir de maintenant, mon bras droit, c’est vous.

– Vous voulez dire ….

– (me coupant sèchement) Oui, c’est vous qui porterez les dossiers confidentiels au 8 rue Franklin, chez M le Président du Conseil.

Nous vous avons choisi -lui et moi-  en raison de vos aptitudes extra-professionnelles. Vous aimez l’art, lui aussi. Monet est son ami, il deviendra le vôtre. Vous aimez Böklin ?  Il a une reproduction de « L’Ile des Morts » chez lui. L’antiquité grecque vous sert de référence, me dit-on ? Eh bien il ne cesse de me parler des récentes fouilles dans le Péloponnèse, de sa dernière relecture des « Vies Parallèles » de Plutarque ou du « Banquet » de Platon. Et je ne parle pas de sa collection de kogos !

– de … kogos ?

– Oui, des boîtes à encens japonaises. Il en a dans tout son appartement.

Vous allez devoir changer de rythme. Vous verrez plus facilement votre famille l’après-midi. Winter et moi avons décidé de vous libérer ce temps en échange d’une disponibilité totale le reste de la journée…voire tard le soir ou très tôt le matin.

Le Patron peut avoir besoin de vous en pleine nuit. Il commence à travailler dès trois ou quatre heures du matin. Peut-être aurez -vous la chance de partager sa soupe à l’oignon nocturne ou de goûter l’un de ses chocolats sans sucre (il est un peu diabétique) !

Vous serez discret.

– Mais j’ai l’habitude de l’être, mes dossiers sont déjà souvent confidentiels !

– Oui, mais vous allez connaître, de fait, une partie de la vie -très- privée de notre Patron. Si vous croisez par exemple Rose Caron, la cantatrice, vous faites comme si vous n’aviez rien vu. Ne le répétez à personne, les journalistes ne sont jamais loin. Clemenceau serait scandalisé si l’on faisait même une simple allusion à sa vie privée, dans la presse.

– Je commence quand ?

– Tout de suite, voilà le premier dossier à porter. Bon courage et bonne nuit !

Sur la pochette du dossier, une simple inscription : « Nationalisation de la Compagnie des Chemins de Fer de l’Ouest » . Document sensible, effectivement. Les cheminots, la Bourse, les journalistes et la CGT se battraient sans doute pour savoir ce qu’il y a dedans.

Tels sont donc mes débuts dans le cercle rapproché du Président du Conseil.

12 janvier 1908 : Degas ; la belle après le bain

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Edgar Degas. « Après le Bain »

Moment pur, moment volé. Observer une femme nue, une femme à la toilette, en vrai ou en rêve. Cet instant où la tête se relève, ce dos qui se cambre légèrement comme ployé par la lourde chevelure humide.

Cette pointe de sein fière, des hanches rondes pleines de forces. Les deux bras levés font saillir des muscles trahissant l’énergie de la belle épiée.

Intérieur chaud, la chaleur du bain laisse la place au velours des sièges. La serviette blanche mue par une main invisible peine à envelopper la toison rousse et abondante de la Vénus d’un soir.

Sait-elle que je suis là derrière, amoureux et curieux, attendri et excité ? Va-t-elle se retourner effrayée ou flattée ? Va-t-elle mettre fin à cet instant de grâce ou aura-t-elle l’élégance d’oublier qu’elle n’est pas seule en continuant à charmer son spectateur caché ?

Le frottement de la serviette cache peut-être le bruit des quelques gouttes qui finissent leur courte vie sautant d’un corps magnifique qui les rejette vers une baignoire devenue inutile.

Le corps chaud, prêt pour le plaisir ou le rêve, sent la présence invisible. Poursuivre une scène rare et faire durer l’attente ? Refuser la banalité d’un mot de trop, laisser parler le geste, attendre le regard complice. Laisser l’autre inviter, être prêt, préparer son entrée, surprendre sans rompre le charme.

Imaginer ce moment d’abandon où la belle aux formes parfaites hésitera entre le repos ou de nouveaux plaisirs. Rejoindre l’autre enfin … 

 … en remerciant Degas pour son regard captant le bonheur et son habileté à transformer notre quotidien en tableaux merveilleux.

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E. Degas.  » Femme Nue Etendue »

11 janvier 1908 : Plongée dans la France traditionaliste

 PaulBourget.jpg Paul Bourget

Emile Zola au Panthéon. C’est l’idée du ministre pour honorer cet ardent défenseur de Dreyfus. Afin que le projet aboutisse, il serait bon d’éviter une levée de boucliers trop forte du monde des arts et des lettres (Zola avait beaucoup d’ennemis). Je suis donc chargé de rencontrer différentes figures du Tout Paris intellectuel pour convaincre les uns et les autres de ne pas tremper, le cas échéant, leurs plumes dans le vitriol.

Aujourd’hui, échanges avec notre célèbre Paul Bourget, dans un café, non loin de la Chambre.

Avec ce jeune académicien, je plonge dans une France où le temps s’est arrêté. Il reprend à son compte l’affirmation de Maurras  » on démontre la nécessité de la Monarchie comme un théorème » . Dans ce monde d’Ancien Régime dont il rêve, la -haute- bourgeoisie serait la classe dominante. Une bourgeoisie lettrée, distinguée, jouerait le rôle d’élite écartant tout pouvoir des masses populaires.

Paul Bourget réagit à cette affirmation désabusée de E. Renan :  » La France se meurt, jeune homme, ne troublez pas son agonie » . Il pense que l’on peut inverser le cours des événements. Non en changeant de régime – la France n’est pas prête – mais en agissant sur les mentalités. Et pour cela, Paul Bourget est à l’origine d’une production abondante de livres à succès.

Dans cette oeuvre plutôt bien écrite, il appelle à une « énergie nationale » pour favoriser le retour au catholicisme, l’adhésion au royalisme, à la famille traditionnelle. L’ordre social reste à préserver absolument et il convient d’éviter les mouvements d’ascension sociale trop rapides. L’individualisme démocratique doit s’effacer au profit de la moralité et du sens du devoir.

Paul Bourget s’exprime devant moi avec tact, retenue. Il évite soigneusement toute critique de mon Patron. Je ne partage guère ses idées mais cette exquise politesse endort mon esprit de contradiction, me laissant silencieux, hochant la tête. Et puis, c’est ce qui est attendu de moi.

En fin d’entretien, j’explique les raisons du transfert des cendres de Zola au Panthéon. Paul Bourget m’écoute avec attention, m’indique qu’il n’est pas convaincu par mes arguments mais me promet, par respect pour  ce « pauvre Emile Zola », de ne pas s’exprimer publiquement sur cette future cérémonie.

Objectif atteint.

Émile Zola Nadar.jpg E. Zola

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