17 février 1910 : La peur en bateau

J’imagine l’homme qui nage de toutes ses forces, ces vagues qui le soulèvent puissamment et l’emmènent parfois dans la direction opposée à l’horizon, l’eau noire refroidissant tout son corps gagné par l’épuisement. La syncope enfin et le réveil sur le sable, vivant, seul rescapé d’un naufrage dont les victimes se comptent par centaines. C’est ainsi que s’est achevée la catastrophe du paquebot Général-Chanzy.

Me reviennent aussi en mémoire d’autres drames, en pleine mer cette fois-ci. La panique gagnant les passagers d’orgueilleux navires -comme La Bourgogne – entrés en collision avec un autre bâtiment à pleine vitesse dans un brouillard traître. Les hommes d’équipage oublient les devoirs de la mer et s’emparent des chaloupes en priorité, laissant les passagers sans secours. Le capitaine, au contraire, sombre avec panache, sans quitter la barre de son bateau et rejoint l’océan devenu son tombeau.

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Voilà les images qui peuplent mon esprit pendant que j’accompagne le ministre de la Marine au Havre ce jour.

Quand on observe le gigantisme du Provence à quai, difficile d’imaginer le naufrage. Les flots semblent domptés par l’immensité de la coque, donnant une stabilité remarquable à ce mastodonte de plus de 190 mètres de long. Une ville flottante de 1600 passagers se répartissant entre les différents ponts et entreponts, restaurants ou bars, une société reconstituée où les plus riches se détendent en jouant au grand air, avec élégance, au shuffle-board et les plus pauvres tapent le carton pour tromper leur ennui dans des couloirs étroits, humides et mal éclairés qu’ils ne peuvent quitter avec leur billet de troisième classe.

Qui a peur en bateau ? Il paraît que l’angoisse peut venir quand le capitaine annonce une tempête qui s’approche ou que l’on constate que tout l’équipage est concentré dans des manœuvres difficiles. C’est à ce moment que l’on se dit que les chaloupes ne sont pas là par hasard et que les centaines de gilets de sauvetage empilés doivent bien avoir leur utilité. On repense à tous les naufrages décrits dans les journaux à sensation, ces drames qui surviennent une fois par mois environ. On se dit : ce coup-ci, ce pourrait être pour moi.

Un jour, avec l’essor des aéroplanes, la construction de gros et modernes « avions » , ne doutons pas que toute peur disparaîtra quand on volera vers New-York. Au-dessus des nuages, loin des tempêtes, le calme et la sérénité. Vivement l’an 2000 !

9 février 1910 : Le ras le bol des transports en commun

Trains en retard, wagons bondés, chauffage inexistant, saleté des gares, grèves fréquentes : les récriminations des banlieusards commencent à inquiéter le Président du Conseil. Il n’est pas rare qu’une succession d’incidents dans un grande gare parisienne se finisse par un début d’émeute, les agents des compagnies de transports faisant les frais d’un véritable ras le bol collectif. Coups de cannes ou de parapluies, poings tendus vengeurs, insultes : les habitants de Seine-et-Oise ne savent plus comment se faire entendre autrement que par des violences qui surprennent de la part de messieurs et dames bien mis, employés de bureau modèles ou fonctionnaires zélés.

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La presse n’hésite pas à brocarder la politique du gouvernement qui semble faire plus de cas des liaisons entre modestes sous-préfectures de départements ruraux aux élus puissants (mise en œuvre du plan Freyssinet) que des lignes trop chargées de la région parisienne.

Vu de l’intérieur, le réseau de l’État, récemment augmenté par le rachat de la Compagnie de l’Ouest ainsi que les autres grandes compagnies privées, ne payent pas de mine. Déficits récurrents, climat social détestable, sous investissements chroniques qui conduisent à des entorses graves aux règles de sécurité, le dossier des transports ferroviaires est devenu pourri.

Tous les trois à six mois, un déraillement ou une collision viennent rappeler que la situation est non seulement grave mais aussi explosive.

Que fait-on face à cela ? On navigue à vue. Chaque catastrophe conduit à remplacer tel ou tel responsable brusquement chargé de tous les maux. On annonce l’ouverture de lignes de crédits supplémentaires… que la rue de Rivoli annule discrètement ensuite, dès que la presse a le dos tourné.

Le ministre, quant à lui, essaie de se faire bien voir des syndicalistes. Flatter l’un, tenter d’acheter l’autre, menacer le troisième, pourvu que la grève soit évitée.

En attendant, chacun rêve d’acheter une automobile. Place de la Concorde, six heures de l’après-midi, cela roule encore très bien.

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La Place Vendôme où on roule aussi bien que Place de la Concorde !

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10 janvier 1910 : Quand un fonctionnaire ouvre son parapluie

Un été pourri (on se rappelle les coureurs du dernier Tour de France frigorifiés), un automne pluvieux et froid, un hiver où les averses succèdent aux averses : quel drôle de temps !

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Les imperméables, parapluies et autres chapeaux s’arrachent dans les grands magasins. Nous prenons l’habitude de marcher tête basse, pour mieux nous protéger des éléments. Nous avons oublié le ciel bleu et sommes obligés de vivre avec cette humidité permanente. Les chemins de terre deviennent des cloaques boueux, les pavés sont toujours glissants obligeant les fiacres à ralentir. Les moteurs d’autos peinent à démarrer et il faut tirer les chevaux pour qu’ils acceptent de sortir de l’écurie.

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« Rue de Paris, temps de pluie » vue par Gustave Caillebotte

Les enfants sortent moins et font de longues parties de Jeu de l’oie ou de Nain jaune. En fin d’après-midi, ils s’agitent comme des diables et on les sort sous un grand parapluie pour un tour rapide dans un parc avant sa fermeture.

«Monsieur le préfet; l’eau monte. » Cette phrase à laquelle personne ne s’attend est prononcée par le directeur de l’hydraulique au ministère de l’agriculture. L’ingénieur fait brusquement part de son inquiétude à la fin d’une réunion sur un tout autre sujet avec le préfet Lépine.

Il poursuit son explication :

« Les eaux de la Seine et de ses affluents, notamment la Marne et l’Yonne, ne cessent de monter. Le débit de chacun des fleuves grossit dans des proportions peu communes, les courants se révèlent de plus en plus forts et les péniches rencontrent les plus grandes difficultés pour remonter les fleuves. Les éclusiers ne cessent de me transmettre des informations en ce sens. »

Chacun des participants regarde le fonctionnaire avec incrédulité : « Que voulez-vous qu’il arrive ? » lâche l’un d’entre-eux.

Le directeur explique que le resserrement du lit de la Seine destiné à faciliter la circulation fluviale augmente en contrepartie le risque de crue. Nullement convaincu, un autre collègue fait observer : « Les bords du fleuve sont suffisamment hauts depuis la rénovation des berges. Nous ne craignons rien. Arrêtez d’ouvrir votre parapluie ! »

Le directeur de l’hydraulique range sa sacoche en maugréant et quitte la salle sans saluer personne. Je l’entends dire suffisamment distinctement : « Si Paris est inondé, ce n’est pas moi qui écoperait. »

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Les bords du fleuve sont suffisamment hauts depuis la rénovation des berges. Nous ne craignons rien. Arrêtez d’ouvrir votre parapluie !

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29 décembre 1909 : Polémique sur la sécurité aérienne

« Nous voulons rester libres comme l’air ! » Telle est la réaction de nombreux pilotes d’aéroplanes lorsqu’on évoque avec eux la mise en place de règlements de sécurité aérienne.

Ils ajoutent : « Pour faire progresser les plus lourds que l’air, il faudra des héros martyrs. On ne peut essayer des appareils sur des planches à dessins. Pour tester un moteur, une nouvelle forme d’hélice, d’aile, d’aileron ou de fuselage, la confrontation avec la réalité passe par un vol dans des conditions réelles. L’état des pistes, la force du vent ou la portance de l’air ne peuvent se reproduire dans un hangar. Arracher des centaines de kilogrammes au sol reste un défi, une prise de risques. Le succès grise, l’ascension dans le ciel enivre mais nous n’oublions jamais que la mort rôde. »

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Les premiers aéroplanes (ici un modèle construit par Wright) restent instables, peu solides, souvent sous-motorisés et donc dangereux…

L’Aéro-Club de France accepte quant à lui de parler de code et de règles mais avec un enthousiasme modéré :

« Les courses automobiles sont boudées en raison des changements incessants de règlements. Ne nous obligez pas à faire la même chose dans le monde aéronautique ! »

Et pourtant, les vols tuent : Le pilote prometteur Eugène Lefebvre qui s’est écrasé avec son Wright Model A reste dans toutes les mémoires. Un an avant, le lieutenant américain Selfridge avait perdu la vie dans les mêmes conditions. Et on ne compte plus ceux qui se blessent grièvement lors de décollages ratés ou d’atterrissages acrobatiques.

Que faire ?

Depuis 1908, l’Aéro Club distribue des brevets de pilote : tous les grands noms de ce sport fabuleux ont eu le leur. Le n°1 a été remis à Blériot et une centaine d’autres encore, par ordre alphabétique. Tous les autres candidats doivent se soumettre à des épreuves sélectives pour obtenir le précieux parchemin.

L’armée pense de son côté à créer un brevet militaire, plus rigoureux encore.

Mais cela ne suffit pas. Quelle est la manœuvre obligatoire à effectuer quand un autre appareil fonce sur vous quand vous êtes en vol ? Devez-vous braquer à droite ou à gauche ?

Pour doubler, vous prenez à droite ou à gauche ?

A quelle altitude minimum faut-il voler ? 20 mètres, 30 mètres ou plus ?

Quelle distance minimum sépare-t-elle deux aéroplanes qui se suivent ? 30 mètres, 50 ou 100 ?

Il va falloir se décider.

Les premiers pilotes étaient doués, ils avaient fabriqué eux-mêmes leurs appareils qu’ils connaissaient sur le bout des doigts. Les aviateurs de l’avenir n’auront peut-être pas autant de talents. Il faudra une formation solide, des règles précises et un personnel pour les faire appliquer.

Je discute lors d’une soirée avec la flamboyante Baronne de la Roche, première femme française pilote.

« C’est amusant. Il suffit que les femmes s’intéressent à une nouvelle discipline et y réussissent… pour que les hommes s’empressent d’ériger des barrières réglementaires protectrices et décourageantes ! Messieurs, vous n’êtes pas beaux joueurs… »

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La flamboyante baronne de la Roche, première femme aviatrice brevetée en France

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23 décembre 1909 : Deux morts violentes le même jour

La veille femme essaie de se débattre. La canne à pomme plombée s’abat à nouveau sur sa tête avec une violence inouïe. Mme Gonin, épouse d’un industriel de Rouen, s’effondre, ensanglantée, dans le compartiment de 1ère classe, vide ce jour-là. Le bandit à la carrure athlétique l’empoigne, lui fait les poches, vide son sac à main et traîne son corps inerte jusqu’à la porte du wagon qu’il ouvre. Un dernier effort conduit à précipiter la veuve Gonin dans le vide.

Le cadavre horriblement mutilé par le passage de plusieurs trains, sera retrouvé le lendemain matin sur la voie, non loin de Corbeil.

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Le cadavre sera retrouvé au petit matin, sur la voie, horriblement mutilé…

Au même moment, presque à la même heure, dans un grand appartement presque vide du quartier de Viborg, à Saint-Pétersbourg, une explosion arrache la tête d’un homme d’une cinquantaine d’années. Celui-ci sera identifié, après une autopsie minutieuse, comme étant le colonel Karpov, chef de la police secrète locale. L’officier de haut rang recevait un agent provocateur à son domicile et avait visiblement manié avec lui, sans précautions suffisantes, un explosif de forte puissance. Manifestement, la police du tsar utilise voire fabrique elle-même des bombes. De là à imaginer qu’elle les pose et fait endosser ensuite les attentats aux « terroristes révolutionnaires », il n’y a qu’un pas que la presse française de ce matin franchit avec allégresse.

Deux morts violentes le même jour. L’une dans notre vieux pays, l’autre très loin, là-bas, dans les brumes et le froid russe.

Rien à voir me dites-vous ?

En effet, d’un côté, une affaire crapuleuse, l’appât du gain qui conduit un voleur à un lâche assassinat dans un train. De l’autre, des services secrets travaillant dans un univers aux frontières brouillées et préparant des manœuvres obscures pour discréditer les mouvements d’opposition au tsar.

Les deux affaires font pourtant le même jour la une de la grande presse, reflet fidèle de notre époque.

L’opposition entre classes sociales qui met dans un même wagon une veuve très riche et un assassin potentiel qui va commettre l’irréparable, marque bien un monde où l’immense majorité des Français vit de peu et a besoin de s’imaginer que la richesse ne mène pas forcément au bonheur et peut même conduire à une mort dans des conditions horribles.

 Les ouvriers attablés au bistrot de la grand-rue plaignent sans doute Madame Gonin mais commentent surtout à l’infini les conditions dans lesquelles le corps a été retrouvé, les traces de sang et les signes laissés par la courte lutte pendant laquelle la proie tentait d’échapper à son bourreau. L’appartenance de la victime à une classe « à part », possédant une fortune considérable et inaccessible au commun des mortels, évite à chacun une identification trop forte. Une distance se créé entre la victime et l’opinion. Cela facilite les commentaires sur le crime, sans complexe particulier, sans gêne ni pudeur. La fascination pour l’horreur, le sang et la violence, se donne libre court. Cela fait du bien, autour d’un coup de rouge, après un dure journée à l’usine.

Le policier russe à la tête arrachée est, lui, forcément comparé, dans nos esprits, à ses homologues français. D’un côté une police républicaine vertueuse, censée être transparente, travaillant à protéger les « braves gens » et dirigée par des patrons prestigieux comme le préfet Lépine ou le commissaire Bertillon. De l’autre, une police tsariste trouble, vivant cachée dont les dirigeants mènent des combats sans gloire contre des opposants à un régime qui n’inspire guère de sympathie.

Résumons. Le Français du café du coin se rassure : il n’est pas riche et ne risque pas sa vie « bêtement » dans des compartiments de première classe qu’il ne fréquentera jamais. Il vit aussi – et pour son plus grand bonheur – dans une République honnête, administrée avec sagesse par des fonctionnaires respectables, très éloignés de ce que produit l’administration des empires de l’Est.

Conclusion : la France est un beau pays où il fait bon d’être « dans le peuple ».

Vous ne croyez pas ?

Lisez donc la presse !

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6 décembre 1909 : La dangereuse Pantoufle de M. Berliet

  Le moteur s’étouffe d’un coup. Le véhicule baptisé quelques jours plus tôt « Pantoufle » est engagé dans la Grand-Côte à Lyon. Il se stabilise un instant puis commence à reculer en prenant de la vitesse. Marius Berliet tente fébrilement d’actionner le frein, sans succès. Il hurle aux passants : « Attention ! Au secours, je ne peux pas m’arrêter !». Les femmes poussent des cris de frayeur, les enfants se sauvent prestement et laissent passer l’automobile devenue incontrôlable.

La course folle se finit dans la vitrine d’un charcutier qui vole en éclats sous le choc. Constatant les dégâts, le père de Marius, furieux et moqueur à la fois, s’exclame : « elle en fait du bazar cette Pantoufle ! Tu te débrouilles comme un pied, mon pauvre Marius ! »

Toujours le même cauchemar. La même sensation horrible de l’échec. Il s’est passé quinze ans depuis cette funeste aventure. Berliet est maintenant un industriel reconnu, à la tête de plus de mille employés. Son père mort, il a racheté les usines Audibert et Lavirotte dans le quartier de Monplaisir et produit des centaines d’automobiles chaque jour. Elles ont une telle réputation de robustesse que le constructeur de locomotive américain Alco (American Locomotive Corporation) qui veut se diversifier lui a acheté quatre licences de châssis et donne ainsi aux modèles Berliet une réputation mondiale.

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Toujours le même cauchemar. Marius n’oublie pas les querelles avec son père qui préférait le voir à la tête de la fabrique familiale de chapeaux et raillait ses efforts pour concevoir ses premiers moteurs. Travail de nuit pendant qu’il fallait faire tourner l’atelier de papa le jour. Efforts cachés, niés par un père estimant qu’il perdait son temps à des bêtises.

Condamné à être le meilleur, à produire des moteurs sans pannes, des carrosseries toujours plus solides. Faire mentir ce père qui semble sortir de sa tombe pour le narguer, l’humilier à nouveau.

La production est organisée de façon militaire. Chaque ouvrier se concentre sur des gestes simples mais exécutés à la perfection pour obtenir la « qualité Berliet » attendue de clients exigeants. Tout est sous contrôle. Le temps de fabrication de chaque pièce, le prix des matières premières, la modicité des salaires versés qui permettent de pratiquer des prix de vente agressifs.

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Les modèles Berliet ont une vraie réputation de robustesse. Leur entretien est facile et les pannes restent rares.

L’essor de la Ford T aux États-Unis ou les exigences de l’armée qui pourrait devenir un gros client, se révèlent autant de stimulants supplémentaires pour consacrer tout son temps et son énergie à l’usine. Le défaut peut naître partout, le diable se cache dans les détails : à la chaudronnerie, sur la chaîne de montage des châssis ou des boîtes de vitesse, dans les forges ou à l’usinage. Surveiller inlassablement, de façon obsessionnelle et payer des agents de maîtrise vigilants qui rendent compte immédiatement au Patron en cas de problème.

En même temps, il faut imaginer les modèles de demain, écouter les attentes des commerçants et des industriels qui voudraient des véhicules capables de transporter des charges jusque dans des petites villes ou villages que le chemin de fer ne peut pas atteindre. S’inspirer de l’expérience de Scania qui fabrique des véhicules lourds dans les pays nordiques.

Toujours le cauchemar, l’automobile qui dévale, le frein inutile, les passants affolés, l’impuissance à éviter le désastre.

Acharné, Berliet ne cesse de remonter une pente pour s’éloigner de la médiocrité et de ce père terrible, ce fantôme qui l’attend les bras croisés, tout en bas, en ricanant.

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Marius Berliet

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25 et 26 août 1909 : Le cigare qui se transforme en aigle

 « Clemenceau, pour le moment, tout le monde veut l’oublier. C’est la raison pour laquelle je ne vous ai pas repris dans mon cabinet. Vous étiez trop proches, lui et vous. »

Aristide Briand passe un moment pénible. Arrivé à ce niveau de responsabilité, on se justifie rarement devant un fonctionnaire comme moi.

« Olivier, je vais avoir besoin de vous… » Emploi du prénom, ton paternaliste, la voix se fait chaleureuse. Le Président du Conseil poursuit :

« L’Etat ne veut à aucun prix acheter le dirigeable Clément-Bayard. 500 000 francs, c’est trop cher. En outre, l’état-major reste peu convaincu de l’utilité de tels engins en cas de guerre. Ils se révèlent trop sensibles au vent ou aux tirs d’artillerie.

En attendant, nous serions ravis que la société de notre compatriote M. Clément fasse une bonne affaire avec le régime du tsar qui s’est montré, lui, intéressé. A vous de démontrer aux Russes que la chute dans la Seine de l’appareil, avant-hier, ne remet pas en cause sa fiabilité et que le contrat de vente peut être signé. Vous avez carte blanche mais restez discret. Adolphe Clément a un caractère parfois un peu ombrageux et ne doit pas sentir que vous tirez les ficelles. Si vous réussissez, je vous prends comme conseiller. »

J’entre en contact immédiatement avec Arthur Raffalovitch, l’économiste et financier un peu trouble qui se charge de « placer » les emprunts russes sur Paris, à grand renfort de pots de vin à tous les rédacteurs spécialisés de la presse française.

Raffalovitch, tout content qu’un représentant de l’Etat daigne utiliser ses services, enchanté d’acquérir ainsi un début de respectabilité, appelle, sous mes yeux, Vladimir Kokovtsov, ministre des Finances à Saint Petersbourg.

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Vladimir Kokovtsov; ministre des Finances russe, placerait bien une nouvelle tranche d’emprunt sur la place de Paris

L’échange a lieu en russe mais j’arrive à comprendre que l’affaire pourrait se conclure si le gouvernement continue à donner son aval pour de nouvelles tranches d’emprunt émises dans les prochains mois à la Bourse de Paris.

A mon tour de joindre Georges Cochery, notre ministre des Finances, toujours très à l’aise dans la régulation des marchés financiers (il se vante à qui veut l’entendre, d’être à l’origine du décret sur les agents de change).

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Georges Cochery, ministre des Finances, a remplacé Joseph Caillaux à la rue de Rivoli. « Je n’ai pas à donner au soleil l’autorisation de se lever… »

Sa réponse est un modèle de souplesse radicale socialiste :

« Cher ami, je n’ai pas à donner au soleil l’autorisation de se lever. Pour les emprunts russes, c’est la même chose. Nos liens avec le régime du tsar, dans le cadre de l’Entente cordiale, ont une telle importance stratégique que ce n’est pas un petit ministre comme moi qui pourrait s’opposer à l’émission d’une nouvelle série d’emprunts sur la place de Paris. Et comme d’habitude, la Banque de France représentera le ministère des Finances russe dans cette opération.

Vous pouvez donc rassurer vos interlocuteurs. J’espère en retour, que la vente du Clément-Bayard pourra se conclure. »

Pendant ce temps, Adolphe Clément avance dans ses contacts avec l’état-major russe. Il promet tout : la réparation de l’appareil dans des délais très rapides et une livraison dans la foulée. Il commence même à engager des discussions sur ses autres secteurs d’activité que sont les aéroplanes et les automobiles.

Au bout de cinq heures d’échanges ininterrompus avec les généraux du tsar, il m’appelle enthousiaste :

« Tout se débloque. Manifestement, votre intervention auprès du ministre des Finances a pesé lourd. Il ne manque plus qu’un élément. Il faudrait rebaptiser le dirigeable avec un nom russe. Vous avez une idée ? »

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Je cherche un instant dans ma mémoire un terme que pourrait plaire au tsar. Il faudrait un nom d’animal prestigieux. L’aigle royal ?

Raffalovitch me glisse :

« Cela se dit Berkut, en russe. »

La proposition de nom est transmise et l’état-major russe donne son accord pour la vente, avec paiement dès livraison de l’appareil.

Je viens de gagner ma place au cabinet d’Aristide Briand.

En savoir plus sur le héros de ce journal, Olivier le Tigre

24 août 1909 : Sauvé par un dirigeable qui tombe dans la Seine

  Le pilote du dirigeable commence à paniquer. Le vent violent au-dessus du Maisons-Laffitte souffle par rafales. L’engin de 56 mètres de long se révèle peu maniable dans ces conditions et les spectateurs craignent qu’il ne s’écrase parmi les habitations.

Une embardée à droite, un virage à gauche difficilement négocié, Capazza le conducteur ne sait plus à quel saint se vouer. La piste d’atterrissage lui paraît maintenant trop loin, des maisons sont à protéger sur sa gauche : il fait donner toute la puissance possible aux deux hélices latérales de six mètres chacune. Le moteur Clément Bayard de 120 chevaux réagit bien et le pire est écarté aux grands soulagements des habitants qui retiennent leur respiration quelques dizaines de mètres plus bas.

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Un dirigeable « Clément Bayard » semblable à celui qui vient de s’abattre sur la Seine. L’actualité m’oblige à interrompre, momentanément, la publication de l’abécédaire sur notre époque, commandé par la direction du journal Le Temps.

S’abattre sur les arbres ou sur la Seine ? Capazza n’hésite pas. Les branches risquent de causer des dommages irréparables au dirigeable et l’incendie sera difficilement évitable. Il reste le fleuve. «Atterrissage » sans gloire mais efficace. L’appareil accroche la frondaison des hêtres et des saules qui bordent le plan d’eau et chute lourdement au milieu des flots, moteur coupé.

Le constructeur Adolphe Clément s’arrache les cheveux et jette sa casquette par terre de rage. 500 000 francs or viennent de s’évaporer. Les envoyés du tsar qui devaient finaliser le contrat de vente de ce « plus léger que l’air » à la Russie, regardent leurs pieds, silencieux.

L’ingénieur Clerget qui a su bâtir un moteur pourtant parfait a les larmes aux yeux devant un tel désastre. L’ambassadeur russe Nelidov, sur un ton plein de bonté, tient des propos a priori rassurants :

  • – Il ne faut pas oublier que ce vol a permis de battre le record de hauteur (1550 mètres), nous n’avions jamais vu cela! Le tsar, mon maître, sera aussi sensible au fait que le dirigeable est resté plus de deux heures à plus de 1200 mètres. Votre engin reste remarquable malgré sa triste fin. La négociation n’est pas rompue. Nous souhaitons rencontrer à nouveau l’équipe de direction de Clément Bayard et les représentants du gouvernement français.

Décodage : la Russie veut bien de l’appareil mais compte tenu des affres de l’atterrissage, elle demandera un geste commercial.

Adolphe Clément est pris au piège. Il devra réparer le dirigeable à ses frais et le vendre à un prix très en-dessous de 500 000 francs. Financièrement, sa société anonyme dont il est si fier, risque de ne pas s’en remettre.

«  Il faut l’aider à s’en sortir ! » tempête Briand qui redoute que l’Etat soit acculé -pour sauver cette affaire – à acheter, abîmé, le « Clément Bayard » qu’il n’avait pas voulu quand il était neuf, en raison de son prix trop élevé.

« Qui peut négocier avec les Russes ? » lance-t-il à la cantonade. Le silence des membres de son cabinet, réunis en urgence place Beauvau, est pesant. Personne ne connaît bien Isvolsky, ministre des affaires étrangères du tsar ; aucun n’a l’oreille de Nelidov, l’ambassadeur ou de Kokovtsov, le tout puissant ministre des finances de Saint-Petersbourg.

Au bout d’un long moment de gêne qui paraît une éternité, une voix s’élève, faiblement, au bout de la table :

« Il faudrait peut-être faire revenir Olivier le Tigre ? »

A suivre…

29 mai 1909 : « Ma fille n’est pas une automobile ! »

Le jeune papa rentre comme un fou furieux dans mon bureau. Il s’exclame :

 » Le gouvernement français ne peut admettre que des prénoms de notre pays puissent servir pour baptiser des automobiles allemandes !  »

Ce monsieur Martin m’explique ce qu’il considère comme un calvaire. Sa fille est née en 1900, elle s’appelle Mercedes, prénom racé, fin et latin qui renvoie, entre autres, à ses lectures d’Alexandre Dumas.

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Mercedes Jellinek, fille de concessionnaire d’automobiles Daimler sur la Riviera

En 1902, le hongrois Emil Jellinek, concessionnaire richissime des automobiles Daimler sur la Riviera, décide de donner le surnom de sa fille -Mercedes – aux véhicules qu’il commercialise. Il est dans une spirale de succès : les grosses fortunes internationales installées à Nice s’arrachent les modèles allemands ; il gagne des courses qui mettent en valeur ses moteurs et la presse réserve un accueil très favorable à chaque nouvelle Daimler.

Monsieur Martin s’engage, peu après, dans un cauchemar : sa fille est moquée par ses petits camarades dans la rue, au parc et à l’école. Elle revient à la maison en pleurant et accuse son père de lui avoir donné un prénom idiot.

L’année 1909 se révèle plus particulièrement pénible pour les Martin puisque c’est à ce moment que l’étoile à trois branches, devenue emblème de la marque d’automobile, couvre les unes des journaux et rappelle les trois domaines où les moteurs Daimler ont décidé de briller : la terre, l’air et la mer.

Le cartable de la petite Mercedes Martin se couvre alors d’étoiles à trois branches dessinées à la craie par les autres élèves espiègles et un peu cruelles de son école.

Emil Jellinek a, lui, laissé ses affaires. Il profite de son argent et exerce des fonctions tranquilles de Consul d’Autriche Hongrie à Monaco. Il a changé son patronyme et se fait appeler fièrement Emil Jellineck-Mercedes.

Chez les Martin, on contacte en revanche un avocat pour savoir comment un enfant peut changer de prénom. Et on fait pression auprès des ministres pour interdire la marque Mercedes en France.

Les Martin et les Jellineck : des destins qui se croisent sur la grande route de la vie.

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Emil Jellinek

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4 et 5 avril 1909 : La France menacée par des cigares allemands?

« Un long cigare en aluminium franchit la frontière après Metz. Il vole lentement à quelques centaines de mètres de hauteur en surplomb des vertes prairies de notre douce France. La masse impressionnante du dirigeable allemand produit de fascinants jeux de lumière : reflets du soleil rougeoyant sur le fuselage argenté ainsi qu’une immense ombre froide portée au sol.

Le bruit continu de moteurs cachés aux regards ajoute au côté mystérieux d’un appareil piloté par une main invisible. Nul ne sait combien de soldats ont pris place dans la cabine et attendent, les armes à la main, un ordre donné par une autorité -que l’on imagine toute puissante- située à plusieurs kilomètres.

La nouvelle armée allemande est là. Dotée de plus 25 Zeppelin, elle prend possession de notre ciel national et commence son avancée implacable au milieu d’un pays désemparé qui n’a pas su se doter, à temps, de machines performantes pour la contrer. »

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Un superbe Zeppelin au-dessus de Berlin pendant l’année 1909

Il est permis de rêver en réunion, surtout quand les arguments échangés par les participants ne révèlent plus aucune originalité. Au fur et à mesure que le général participant à la réunion interministérielle que j’anime, déroule son exposé sur les nouvelles machines de l’armée de notre grand voisin de l’Est, j’imagine les scènes de bataille spectaculaires, les mouvements de troupes massifs, les paysages grandioses qui pourraient découler de ce qu’il décrit d’un ton monocorde.

Le représentant du ministre des finances qui fait face au militaire demandant de nouveaux moyens budgétaires, a manifestement moins envie que moi de se laisser aller à la rêverie. Son univers fantasmatique m’apparaît vite très pauvre :  

 » Mon général, vos chiffres sont… gonflés. Même pour des dirigeables, ce n’est pas drôle ». Le représentant du ministre des finances – qui sourit à peine à son médiocre jeu de mot – martèle ses arguments :

– Nous sommes lassés par ces statistiques fantaisistes du ministère de la guerre. Non, l’Allemagne n’a pas 25 -voire 35 – ballons militaires en état de marche, prêts à foncer sur la France. Les Zeppelin, les Gross et les Parseval que possèdent les Allemands ne sont pas dans leur totalité en état de marche et n’ont pas tous été achetés par le département de la Guerre. D’après nos espions, l’état major de Berlin peut, tout au plus, compter sur cinq ballons, qui ne servent guère qu’à des essais et à des opérations de reconnaissance. Ils sont très fragiles, vulnérables en cas de tirs d’artillerie et tombent facilement en panne.

Il ajoute, impitoyable :

– Il serait bon d’arrêter de présenter des rapports délirants à la Chambre et au Sénat, dans le but d’affoler nos parlementaires et de leur faire voter de nouveaux crédits pour une armée pas toujours bien gérée !

Le vieux général semble stupéfait par la violence de l’attaque, il organise un repli en bon ordre et se tourne vers moi, espérant un soutien voire un arbitrage favorable.

Je me contente de lâcher, consensuel et mou :  » je vous propose de revoir ce dossier des dirigeables, de lui faire prendre un peu de hauteur tout en dégonflant certaines données. Il faut donner plus de souffle à ce projet et éviter les paroles en l’air. Les coups de gaz entre vous sont à proscrire et il ne faut plus jeter par dessus bord les innovations prometteuses.  »

Les participants se lèvent, un peu perplexes mais se persuadant d’avoir, chacun, gagné la confiance de la présidence du Conseil. Je les laisse quitter mon bureau, tout sourire, bercés dans leurs illusions.

Enfin seul, je craque une allumette et m’offre ce que j’attendais depuis le début de cette longue réunion : un très gros cigare Havane sur lequel je tire avec volupté, renversé sur mon fauteuil, en mettant les deux pieds sur le bureau.

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Les dirigeables militaires français sont efficaces mais moins majestueux que les Zeppelin

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